samedi 15 septembre 2012

Derrida, dernier message

« Apprendre à vivre enfin » est la transcription écrite d’un entretien de Jacques Derrida avec Jean Birnbaum publié le 19 août 2004 par le quotidien Le Monde sous le titre « Je suis en guerre contre moi-même ». Derrida allait mourir le 9 octobre et Birnbaum indique que ceux qui l’avaient aimé sentaient qu’il fallait rester là,  longtemps immobile,  près de lui, sur cette scène du deuil si familière au philosophe.

Cette scène,  Birnbaum choisit, pour l’évoquer, la magistrale interprétation par Jean- Quentin Châtelain, acteur de l’équipe du« Théâtre Ouvert », de l’ouvrage de Kertesz Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. La prière des morts dite par cet interprète jaillit comme d’une caverne très profonde et intime, dans des résonnances insolites laissant entendre à la fois le revenant et l’enfant : « je n’ai pu survivre ou simplement être et exister qu’en secret » prononce sur scène dans des sons étranges et bouleversants le lecteur du Kaddish.
Birnbaum met donc sous le signe de cette prière pour les morts son édition en 2005 d’un dernier entretien avec Derrida.
  Kertesz écrit qu’après l’expérience de la déportation, pas moyen d’apprendre à vivre selon une expression qui revient plusieurs fois dans son œuvre, jamais sans italiques nous dit Birnbaum.
Dans l’exorde inaugural à Spectres de Marx, Derrida avait écrit, pour sa part : Je voudrais apprendre à vivre enfin. Je voudrais...un irréel du présent suggérant l’impossible d’une réalisation vers laquelle on tend sans fin, ce que précise Derrida quelques pages plus loin :« Vivre, par définition, cela ne s’apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l’autre et par la mort ». C’est ce que Derrida aura réitéré dans Béliers. Le dialogue ininterrompu. Entre deux infinis le poème où il donne sens au verbe porter : l’enfant, l’autre auquel on survit,- le spectre donc-, la vie.
S’entretenant avec Birnbaum, Derrida indique qu’il pressent sa mort, ce qui confère à ce dialogue une valeur testamentaire et Derrida, si soucieux de transmission relira le texte à paraître dans Le Monde, à la virgule près. Ainsi, avant de contresigner la version intégrale que Birnbaum publie ici, il s’inquiétait de la disparition d’une formule : « Est-ce que vous réalisez les questionnements vertigineux que recouvraient ces deux mots ? » Et Birnbaum développe ; « Les yeux étaient pleins d’une colère tendre et comme ingénue. Et de chercher le regard, le soutien de son épouse Marguerite, sans laquelle rien n’aurait été possible »

Birnbaum inaugure l’entretien en questionnant Derrida sur l’exorde de Spectres de Marx-« Je voudrais apprendre à vivre enfin »- et Derrida précise qu’apprendre à vivre, c’est « mûrir, éduquer, apprendre à l’autre et surtout à soi même ». Mais vivre, interroge-t-il, cela peut-il s’apprendre, s’enseigner ? Peut –on apprendre à soi-même, à un autre, à accepter, à affirmer la vie ? Et il rappelle que « Spectres de Marx » porte la question inquiète de l’héritage et de la mort.
Plus loin, il énonce qu’il n’a jamais appris-à-vivre et que les concepts de spectre et de trace, qui ont été pour lui, outils de travail, sont liés au « survivre » en tant que « dimension structurale et rigoureusement originaire ». La vie est, selon lui, originairement survie, c'est-à-dire continuation du vivre, mais aussi vivre avec et après la mort.

Birnbaum l’interrogeant sur le mot « génération » utilisé par lui, Derrida se désigne comme survivant d’une époque provisoirement révolue, celle de Bourdieu, Lacan, Deleuze, Foucault, entre autres. Quand on a été contemporain de cette époque, on ne peut lire ces lignes sans émotion, ni l’invitation à en témoigner par fidélité en même temps que pour résister, sans concession à certains aspects de la modernité, ce que Stiegler  a nommé plus tard « prolétarisation » en  tant qu’appauvrissement de la pensée et « misère symbolique ». Sur ce point, Derrida précise ; « Renoncer , par exemple, à une difficulté de formulation, à un pli, à un paradoxe, à une contradiction supplémentaire, parce que ça ne va pas être compris, ou plutôt parce que tel journaliste, qui ne sait pas la lire, pas lire le titre même d’un livre, croit comprendre que le lecteur ou l’auditeur ne comprendra pas davantage et que l’audimat ou son gagne-pain en souffriront, c’est pour moi une obscénité inacceptable. C’est comme si on me demandait de m’incliner, de m’asservir- ou de mourir de bêtise. »

A propos de son écriture, Derrida déclare tout d’abord « Si j’avais inventé mon écriture,  je l’aurais fait comme une révolution interminable ». Plus loin, tentant de la caractériser, il met en avant l’influence du poétique sur le philosophique, évoquant les homonymies, l’indécidable, les ruses de la langue « que beaucoup lisent dans la confusion pour en ignorer la nécessité proprement logique »
Il met une nouvelle fois en lien l’écriture et la mort : « Chaque fois que je laisse partir quelque chose, que telle trace part de moi, en « procède » de façon irréappropriable, je vis ma mort dans l’écriture. Epreuve extrême : on s’exproprie sans savoir à qui proprement la chose qu’on laisse est confiée ». Voilà qui rappelle son opposition à Lacan pour qui une lettre arrive toujours à destination. Selon Derrida, dans un point de vue adverse, elle se dissémine.
Et il émet des doutes sur la transmission de son œuvre, constatant que les modalités de l’archivation s’accélèrent, que la structure, la temporalité et la durée de l’héritage rencontrent rapidement l’usure et la destruction. Deux perspectives s’ouvrent à lui : soit, bientôt, il sera tombé dans l’oubli, soit il apparaîtra beaucoup plus tard puisque, de son point de vue, on n’a pas commencé à le lire, même s’il y a de bons lecteurs, poètes, écrivains, penseurs pour la plupart « quelques dizaines au monde, peut être », précise-t-il.

En ce qui concerne sa difficulté à dire « nous », il en reconnaît la réalité. L’on comprend sa répugnance quand le « nous » dans notre modernité masque un tropisme communautariste et quand, d’autre part, l’on sait que Derrida ne se sent pas différent de tout le vivant qui nous entoure, animal, végétal... Dirait-on : « nous, l’univers » ? Pourtant, dans certaines situations, il  lui arrive de dire « Nous, les Juifs ». Ce « nous », précise-t-il, « si tourmenté, est au cœur de ce qu’il y a de plus inquiet dans ma pensée » Il a précisé auparavant  qu’il ne déniera jamais sa judéité.
Puis, il ajoute que depuis le début de son travail  et ce serait « la déconstruction », il est resté critique à l’égard de l’européisme ; donc il ne peut dire : « nous, les européens ». Il précise : « La déconstruction en général est une entreprise que beaucoup, à juste titre, ont considéré comme un geste de méfiance à l’égard de tout eurocentrisme », ce qu’il justifie en évoquant le « rétrécissement de ce petit continent » et « l’énorme culpabilité qui transit désormais sa culture (totalitarisme, nazisme, fascisme, génocides, colonisation, décolonisation etc.) » Il ne pourrait dire « nous les Européens » que si des responsabilités étaient prises « pour l’avenir de l’humanité, pour celui du droit international » Et il ajoute : « ça, c’est ma foi, ma croyance. »

D’autre part il défend la laïcité et dénonce l’équivoque, l’hypocrisie « religieuse et sacrale » du mot et du concept « mariage »  qui n’a pas sa place dans une constitution laïque et pourrait être remplacé par une « union civile ». Libre à chacun ensuite de se lier par le « mariage » devant une autorité religieuse de son choix
Quant à la démocratie, il rappelle ses textes Voyous et Le « concept » du 11septembre pour dire que la démocratie est à garder en tant qu’héritage européen et en même temps à transformer en tant que non encore venue et toujours à venir ainsi qu’il l’a aussi déclaré dans Politiques de l’amitié ». Dans cette tension, il se déclare une nouvelle fois en guerre contre lui-même, pris dans des contradictions qui le « font vivre » et le « feront  mourir ». « J’assume cette contradiction, mais je sais aussi que c’est ce qui me laisse en vie, et me fait poser la question, justement, que vous rappeliez, ‘comment apprendre à vivre ?’ »

En ce qui concerne la philosophie, il en appelle à la nécessité d’un enseignement universitaire qui ne serait pas « conservatoire » mais favoriserait la liberté « de connaître, critiquer, poser des questions, douter sans être limité par aucun pouvoir politique et religieux »
Pourtant, même si on a le droit de poser toutes les questions, y répondre par des contre-vérités ou des falsifications, comme c’est le cas dans les argumentations négationnistes, relève «de l’incompétence et de l’instrumentalisation injustifiée » et devrait se sanctionner

Questionné pour finir sur la question de l’impossible deuil et de la survie, il affirme que nous sommes «  structurellement des  survivants, marqués par cette structure de la trace, du testament ». mais il place la survivance du côté de la vie, « La survivance, c’est la vie au-delà de la vie, la vie plus que la vie, et le discours que je tiens n’est pas mortifère, au contraire, c’est l’affirmation d’un vivant qui préfère le vivre et donc le survivre à la mort, car la survie, ce n’est pas simplement ce qui reste, c’est la vie la plus intense possible ». Sur-vie, comme sur-homme ? On peut supposer là une trace nietzschéenne dans la nuance de sur-passement, dépassement impliquée par le préfixe « sur ».  Et Derrida confie qu’il a aimé même les moments malheureux quand il se  rappelle le passé. Nietzsche encore et son « amor fati » ?  Bénissant tout autant les moments malheureux que les moments heureux, Derrida conclut : « En même temps, ils me précipitent vers la pensée de la mort, vers la mort parce que c’est passé, fini... »

La disparition de Derrida nous laisse pauvres, démunis de sa voix porteuse  d’une culture, d’une pensée et d’une langue singulières et émouvantes. Aucune autre écriture, de mon point de vue, sauf peut-être celle de Nietzsche dans son Zarathoustra, n’aura mené  la philosophie jusqu’à cette furtive incandescence qui appartient à la poésie.
S’appropriant le poétique, Derrida a joué des paradoxes, des énigmes, des écarts et de l’insaisissable, et a su comme nul autre, nous initier, dans le domaine de la pensée, à tout ce qu’il y a d’indécidable mais aussi de générateur dans la réalité de nos vies, lorsque sortant de cette « passion de l’ignorance » évoquée par Lacan, nous consentons à chercher le savoir à l’intérieur de nous-mêmes, éclairés avant tout par nos expériences mais aussi par ces textes et ces auteurs dont nous avons choisi la fréquentation parce que nous les sentions à tel moment ou à tel autre, en résonance avec telle ou telle autre région nous-mêmes.
N.C.

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