dimanche 11 novembre 2012

"Homo comicus ou l'intégrisme de la rigolade" François L'Yvonnet




Cela fait de nombreux mois que les rires affectés et caricaturaux des animateurs d’émissions de divertissement, vaguement « people », me paraissent assez terrifiants dans leur artificialité. Je les évite au maximum pour ne pas être comme fascinée de façon malsaine par ces bouches démesurément ouvertes dans le rire pour le rire et par la déferlante sonore des "esclaffements" convenus qui les accompagne.
Je pense chaque fois à cette définition que Bergson propose du rire : « du mécanique plaqué sur du vivant ». Mais il en voyait  l’aspect spirituel, l’écart par rapport à la domination ou au fanatisme comme chez Molière. On peut aussi penser à Rabelais, Cervantès, à  Swift, Ionesco, Labiche etc. Rien de tel chez les néo-humoristes plutôt en quête de "consensualité", voire de complicité.

C’est pourquoi,  il y a quelques jours, dans une librairie, le pamphlet de François L’Yvonnet m’a fait signe et, en effet, le lisant, je me suis sentie peu à peu comme délestée d’un poids dans la mesure où je me trouvais  le plus souvent « en phase » avec ses propos dont l’excès répondait à ma propre colère... Et puis, le titre « Homo comicus »...C’était un clin d’œil à l’« Homo festivus » de Philippe Muray, que j’avais apprécié, il y a quelques années, déjà très défiante à l’égard de ces réunions mondaines au cours desquelles l’un(e) ou l’autre exerce un leadership séducteur en sachant mettre les rieurs de son côté, dans le but déguisé d’en obtenir un faire valoir personnel, souvent aux frais de quelque autre proposé comme cible. Pour ma part, sauf si le supposé trait pouvait exceptionnellement prétendre à la subtilité du « Witz », je riais jaune la plupart du temps.

Sapiens...festivus...comicus...Déclin progressif en direction des bouffons de bas étage ? L’ambiance sociale actuelle, toute dévouée à l’image spectaculaire et surexposée me fait souvent réaliser à quelles années-lumière nous sommes de ce que la Chine entend par « saveur fade », laquelle, ainsi que l’énonce à plusieurs reprises François Jullien, contient  et rend possibles toutes les autres saveurs. Nous avons quitté un histrion gesticulant, acharné à se « sur-exposer » et, dans une espèce d’addiction, nous sommes en manque, reprochant à son successeur une absence de réactivité. Guy Bedos ne regrette-t-il pas l’ancien chef d’Etat plus propice à ses saillies ?

Pour appuyer son argument, François L’Yvonnet propose trois thèses dont les traits, parfois outrés, soulagent sa rage (et la mienne) tout en s’accordant à merveille au style pamphlétaire.
La première est que les humoristes n’ont pas d’humour car l’humour joue du décalage entre la réalité et sa description ; c’est celui que l’on rencontre dans les écrits de Swift quand il vise les puissants. Songeons à sa « Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays pour les rendre utiles au public ». Il propose de vendre les enfants d’un an pour en faire nourriture de choix. Présentation féroce d’une fiction pour suggérer l’exploitation de l’Irlande, autre forme de dévoration. Or les néo- humoristes se contentent de « caresser dans le sens du poil les valeurs consensuelles ». La pointe subversive s’y émousse et c’est ainsi que Coluche se retrouve quasi divinisé, car la « gondolade » moderne récupère ce qui était un comique « engagé » pour en faire un modèle du Bien. Mais la surestimation du Bien, qui nous fait « bien pensant » masque un autre intégrisme, celui du bonheur. On voudrait, en quelque sorte éradiquer le mal et la souffrance. Or, Baudrillard le rappelle, « le mal fonctionne parce que l’énergie vient de lui. Et le combattre –ce qui est nécessaire-, conduit simultanément à le réactiver » (« Mots de Passe »).

La deuxième thèse de  L’Yvonnet est introduite par l’extrait d’une lettre d’Elie Faure à Céline en 1936 : « les comiques s’inspirent du rectum et les tragiques des couilles » Et notre pamphlétaire développe : le rectum, depuis l’enfance est apprivoisé, représente l’obéissance ; les couilles, elles, sont du côté de l’impétuosité, du courage, de la joie au-delà du tragique, de l’affirmation de la vie et de sa reproduction, nietzschéennes en quelque sorte. Et l’auteur de noter au passage que les femmes, autant que les hommes, et « souvent plus », peuvent en être pourvues. Pourquoi « plus » ? Je me suis demandé s’il n’y avait pas là une concession obligée faite à d’éventuelles lectrices. Pourquoi les femmes auraient-elles, plus que les hommes, une aptitude particulière à affronter les précipices, en allant jusqu’au bout de leurs désirs ? Il ne paraît pas absurde de mettre dans l’un des plateaux de la même balance les Pussy Riot (expression signifiant « émeute de chattes ») et dans l’autre Victor Hugo ; même courage, dans les deux cas, de supporter la prison ou l’exil.
Les néo-humoristes, quand ils évoquent leurs couilles, c’est dans un sens rectal, nous dit François L’Yvonnet. Ainsi Bigard lorsqu’il énonce : « Bigard bourre Bercy ». Et quand le même Bigard fait allusion  aux « enculés de droite » et  aux « enculés de gauche » à propos de la loi concernant les délits politico-financiers, Georges Kiejman, ministre de la communication a repris le propos sur la scène politique en évoquant les « sodomisés de gauche » et les « sodomisés de droite ».

Cet exemple relève déjà de la troisième thèse selon laquelle l’humour est passé par trois phases pour « atteindre son niveau de nullité actuelle : -Dérision des politiques et de la politique ;-politique de la dérision- ; -au-delà de la politique et de la dérision.
L’auteur donne de nombreux exemples de cette évolution : les  Guignols de l’info, ou le Bébête Show qui a entraîné certains politiques à vouloir y figurer...Et Mitterrand se montra très satisfait de sa grenouille, ce qui laissait supposer déjà des collusions ou amitiés de personnes.
Etablir ici une liste serait fastidieux mais le pamphlétaire pointe, entre autres, les émissions de Fogiel ou d’Ardisson, ainsi que des propos qui contaminent la scène politique, comme ceux de Bigard repris par un ministre ; alors comiques et politiques en viennent à se confondre : un exemple récent m’en a été donné quand j’ai entendu l’imitateur Laurent Gerra, pris par « l’air du temps », déclarer il y a quelques jours à l’antenne : « j’ai mon Hollande ». Et en effet, on peut lire sur You tube le titre d’une vidéo : « Débat entre François Hollande (Laurent Gerra) et Nicolas Sarkozy » Oui, il a son Hollande et Hollande a son Gerra. On voit double et le politique se perd.
De fait, le comique a renoncé à toute pointe subversive et pactise, « au-delà de la politique et de la dérision », avec les pouvoirs où qu'ils se trouvent. François L’Yvonnet en donne pour preuve les postures de Jamel Debouzze qui proclame son vote pour la gauche mais se fait photographier avec son « ami » Mohammed VI. Les néo-humoristes sont « moutons de Panurge » devenus. Comme tu es loin, oh Rabelais !

L’attitude des néo-humoristes neutralise désormais toute subversion politique quand ils se font supporters d’un nouvel « intégrisme », celui de la rigolade », dont le principe est que le rire est devenu un devoir et un droit. 
Dans une flamboyante conclusion, l’auteur de ce pamphlet évoque à nouveau Baudrillard selon qui l’acceptation des choses prend aujourd’hui la forme critique : « on avalise tout sous un air critique » (« D’un fragment l’autre »). La dérision, conclut L’Yvonnet s’accouple à son objet : « C’est d’une même voix qu’ils s’enlacent, d’une même voix qu’ils s’expriment. La politique et l’humour ont versé dans le virtuel où tous les chats sont gris. Dès lors, il ne reste que le spectacle obscène du pouvoir et de l’argent célébrant leurs noces juteuses »
Nous sommes alors aux antipodes de l’affirmation freudienne citée en exergue du pamphlet de L'Yvonnet : « L’humour ne se résigne pas, il défie ».

N.C

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