dimanche 9 décembre 2012

Intermède H : Hapax


Cela fait déjà quelques lunes que les syllabes du mot «  hapax » se sont  mises à trottiner mélodiquement dans ma tête, d’abord à pas menus de souriceau, se transformant ensuite, de façon plus sonore, en un piétinement pachydermique, et rythmant, pour finir, une danse primitive...
Je me suis donc mise à cheminer avec ce mot en rassemblant mes idées. Le « Robert » rappelle son étymologie grecque : hapax (une seule fois) legomenon (parole dite), d’où la définition proposée par ce dictionnaire : mot, forme, dont on ne peut relever qu’un exemple (à une période donnée) ; ainsi le mot mallarméen « ptyx » est-il un hapax. Ce terme a été inventé par Mallarmé en panne de rime en « ix » dans le sonnet « Ses purs ongles » :

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx
Aboli bibelot d’inanité sonore... »

Bien mieux armé que son patronyme ne le laisse entendre, l’auteur a su, par nécessité poétique, inventer ce qui n’existait pas. Hapax donc, à propos duquel il est amusant de constater que de nombreux chercheurs- commentateurs se sont escrimés en vain à trouver un sens alors qu’une clef de l’énigme leur était, peut-être, proposée au vers suivant, si l’on considère qu’un effet d’enjambement permet de lire : « nul ptyx aboli bibelot... », donc de penser qu’aucune sonorité ne peut être vaine, frappée d’ « inanité »  lorsque surgit un désir mélodique. Magie de l’élan poétique qui nous dépêche là, ce ptyx, cri facétieux d’une alouette lulu, étincelle suraiguë jaillissant d’un feu de cheminée, ou bondissement joyeux d’un bébé marsupial.

Approfondissant mes recherches  à l’aide de Wikipédia, j’ai découvert le concept d’ « hapax existentiel », forgé par Jankélévitch puis développé par Onfray.
Selon  Jankélévitch  « toute vraie occasion est un hapax, c'est-à-dire qu'elle ne comporte ni précédent, ni réédition, ni avant-goût ni arrière-goût ; elle ne s'annonce pas par des signes précurseurs et ne connaît pas de "seconde fois"». (« Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien ») Ainsi de la perte d'un enfant, pour sa mère : « Mais l'enfant qu'elle a perdu, qui le lui rendra ? Or c'est celui-là justement qu'elle aimait... Hélas, aucune force ici-bas ne peut faire revivre ce précieux, cet incomparable hapax littéralement unique dans toute l'histoire du monde » (« La mort »)  Il s’agit donc, pour ce philosophe, d’une expérience inédite et surprenante qui inaugurera une réorientation affective et cognitive sur le chemin d’une vie.

Elargissant ce point de vue, Onfray déclare que le concept d’hapax existentiel permet de montrer que toute pensée naît d'un corps : « Un hapax existentiel est ainsi préparé, mûri, fabriqué par le corps puis révélé dans les enthousiasmes qu'on peut ensuite constater » (« L’art de jouir »)
Il donne, entre de nombreux autres exemples, celui de Montaigne tombant de cheval, de Rousseau saisi par une « illumination » sur le chemin de Vincennes et évoquée dans une lettre à Malesherbes : « Oh Monsieur, si j'avais jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social, avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions, avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est naturellement bon et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants. »    
C’est aussi au terme d’une transe près d’un rocher à Silva Plana que
Nietzsche a la foudroyante intuition de « l’éternel retour », L’hapax existentiel est, selon Onfray, générateur d’invention philosophique pour chaque penseur qui en fait l’expérience.

Selon Benjamin Constant, « certains substantifs n'ayant pas de forme féminine, ils sont naturellement source de néologismes et, dans sa Correspondance,  il propose l'hapax « prédécessrice » qui n’a pas connu de prospérité. Un hapax pourrait-il être ici un néologisme qui n’aurait pas réussi dans la vie ? La « dive bouteille » de Rabelais, devenue formule d’usage, a gagné, quant à elle, une existentielle légitimité linguistique.

Au terme de ces diverses perspectives, je me suis prise à songer que ma naissance était donc un hapax, de même que ma nomination ; et que ma mort en serait un autre, ultime.
Si l’on s’en réfère à Montaigne selon qui l’on ne peut dire qu’au moment de sa mort, si un être humain a réussi sa vie, alors, il y a peu de chance que je sache, sauf à vivre mon terme en pleine lucidité, si ma naissance aura été ou non un hapax réussi. Et, entre deux hapax, je vis comme ce personnage d’un film de Mathieu Kassovitz  : il tombe du haut d’un immeuble et, a chaque étage rencontré , tête en bas , il prononce : « Jusqu’ici tout va bien ».
Entre l’hapax initial, quelques autres, rencontrés au passage, qui me firent manquer un étage ou « chuter vers le haut », entre ces « hapax existentiels » et l’hapax final, je peux dire aussi : « jusqu’ici ça va»... et souhaiter qu’aucun  parachute,  surtout, ne s’ouvre, qui ferait écran d’amnésie ou d’ab- sens avant l’atterrissage, me privant de la lucidité du dernier hapax.

N.C.

4 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

À la longue, ceci n'est plus un (h)apax, à la langue, bien armé :

https://www.myspace.com/abolibibelot
http://www.librairie-ptyx.be/

Bonne journée, Noëlle !

Noëlle Combet a dit…

Merci pour ce message qui laisse imaginer un sourire amusé...ou désabusé!
Qu'un mot de Mallarmé devienne, en quelque sorte, une "marque" pour un site, laisse rêveur; c'est comme l'idéal "nomade" de Deleuze devenu téléphone...l'originalité, une fois apparue, se dilue dans la masse de l'information ou du marketing. Pourquoi pas? Mais je me demande ce que serait le point de vue de Mallarmé. Peut-être rirait-il après tout, son "ptyx"étant, somme toute facétieux. Serait-ce un hapax qui aurait bien tourné?
Il n'en reste pas moins que ni "ptyx" ni "aboli bibelot" n'ont pu devenir un nom commun. Ils n'ont ce statut que dans le poème mallarméen. Ailleurs, en tant que noms propres, même déguisés sous les initiales minuscules du web, ils ne renvoient qu'à eux-mêmes...autoréférents, en quelque sorte.
Dans le plaisir de votre visite, qui m'aura donné à penser, je vous souhaite bonne journée en retour.

Bonheur du Jour a dit…

Je crois bien que je n'avais jamais lu ce mot "hapax". Il m'enchante. Merci beaucoup de me l'avoir fait connaître, ainsi que tout ce qui l'entoure.
Bonne soirée.

Noëlle Combet a dit…

Merci pour le partage de ce "bonheur du jour" dont l'approche, sur votre blog m'a conquise : une poésie de l'instant...la saveur de l'immédiat.