samedi 23 février 2013

Climat d'hiver


J’ai couvert les pelures du temps de tant de signes à rejoindre les nuages et faire jaser les oiseaux...
Que suis-je, ici, dans la transparence étrange de cette heure immobile?...

Les enfants sont passés tout à l’heure et les échos de leurs vies ont, un moment, résonné dans les nôtres.
Je lis maintenant, dans cette pièce gorgée de lumière.

Sur la photo, la fillette de dix ans s’émerveille des traits que d’autres ont tracé sur les feuilles du temps...Quand et où en l’instant où « l’encre serait de l’ombre » ?...

Tout à l’heure, je mettrai deux assiettes, qui fleuriront de blanc la nappe rouge ocré, et puis nos deux verres à pied.
Nous dînerons lentement, à mots comptés ou animés
dans les fluctuations dont s’éprouve la vie...

Déjà la lumière décline ; c’est l’hiver ; il va falloir allumer les lampes.
N.C.
Décembre 2012
"L"encre serait de l'ombre" est le titre d'un précieux ouvrage de Philippe Jaccottet. Merci à Vincent de me l'avoir fait découvrir; il a enchanté et ému mon été dernier.


mardi 19 février 2013

Je longe la haie et il s’envole : 
pression douce sur le tympan 
ultra léger ronflement de duvet 
un son de plume bat contre mon sang… 

Un oiseau dans l’oreille. 



Mauvaise Pente 
16 février 2013

samedi 9 février 2013

Ito Naga Iro ma ka mo La couleur et le parfum



 Ito Naga est le pseudonyme d’un astrophysicien.  Pourquoi un pseudonyme pour dire l’amour  porté à une femme, un pays, la poésie, la vie ?  Cet éros-là est-il si différent de celui qui oriente le regard d’un astrophysicien vers les étoiles ? Ou bien est-ce que le lien tissé avec une compagne japonaise peut pousser un homme à choisir un patronyme fictif  dont les consonances  évoquent le pays d’origine de cette femme ?  S’agit-il donc d’un patronyme fictif ou du vrai nom d'un époux...d’une femme et de son pays d’origine ? D’autant que l’art japonais est souvent celui de l’esquisse avec laquelle l’écriture d’Ito Naga, partage une légèreté énigmatique ; et quand le trait est plus appuyé, il se fait si bref et intense qu’il ouvre au chatoiement de mondes infinis et impalpables, ceux que suggère le titre français, « la couleur et le parfum », que l’on peut entendre comme l’apparence et l’essence, le visible et l’invisible.
Se laissant porter, le lecteur est pris dans une sorte de charme : celui de traversées inattendues, d’allers et retours de l’extrême complexité à l’extrême simplicité des choses.
Cette écriture nous invite à des traversées qui sont aussi de petits pas légers portés ça et là dans la région de l’autre,  de la France au Japon ; du Japon à la France ; de soi à l’autre intime ; de soi aux autres autres et réciproquement ; de ce monde-ci à d’autres.

Il y a, dans cet ouvrage, un couple, peut-être plusieurs, des interlocuteurs  divers, deux pays,  entre lesquels on voyage, des fragments de la vie la plus quotidienne et des échappée éparses en direction de la nature.  L’on ne sait jamais très précisément qui parle, ni où l’on est tant les notations restent allusives et subtiles. Ainsi est-il possible de deviner, d’inventer, d’imaginer tandis que la langue, si ténue, si précise en même temps, effleure le lecteur comme un duvet porté par la brise.
Dans le couple esquissé, l’homme est français, la femme japonaise. « Le parfum et la couleur, iro mo ka mo »  évoquent donc aussi l’autre que l’on regarde vivre, dont l’on respire la présence, dans une tendre curiosité. Elle, la femme, est évoquée par sa toilette : L’encolure si gracieuse derrière la nuque de la femme en kimono n’est pas trop ouverte. Et  dans le même passage, comme dans les parages de la femme, des parfums se mêlent à l’air : En japonais, on dit que la beauté remplit l’air (kaoru). A la façon d’une senteur. Lui, l’homme, respire la femme autant qu’il la voit : Ce ne sont souvent que quelques molécules flottant  dans l’air qui rappellent un souvenir et font frémir le cœur. C’est dire que La tendresse, en son actualité, fait naître les sensations dans une réminiscence qui rejoint  alors un présent dont les limites temporelles s’estompent.Une curiosité à ce qui est étranger et donc étrange, se mêle à la tendresse et s’exprime dans la description précise des gestes : Elle ne coupe pas les pommes d’une manière symétrique. Ou pas tout à fait jusqu’au bout.  Elle fait pivoter le deux moitiés pour qu’elles se détachent.
L’homme observe les autres, comme sa compagne, avec le même regard, curieux, parfois étonné,  toujours accueillant ; ainsi cette femme dans la rue : Plus loin, une japonaise avec son amoureux se met à parler comme si elle voulait apprivoiser un chat. Dans l’étrangeté, il accueille, avec une sorte d’étonnement, ce qui lui est destiné : Quand je parle, ils tentent parfois de m’aider en faisant les mêmes gestes que moi
L’élégance des japonais retient son regard quand leurs imperméables superhydrofuges, au-delà de leur fonction protectrice semblent faits pour jouer avec la pluie.
 Les propos sont mesurés énoncés de façon nuancée et pertinente : Ils ne disent pas de quelqu’un qu’il est triste (urayamashii) mais seulement qu’il en a l’air (kanashiso, urayamashiso) Que dire de plus du sentiment de l’autre ? » .

L’homme s’abandonne  à l’aspect poétique du Japon  jusque dans les comportements comme en ce jeu d’enfants qu’il évoque : un lancer d’ombres ; les enfants, par beau temps, fixent leur ombre, comptent jusqu’à 10, puis regardent vers en haut pour la voir clairement se détacher dans le ciel bleu.
La parole aussi crée un climat poétique, si bien que : pour parler en japonais, il ne suffit pas de traduire, il faut changer d’humeur. C’est pourquoi  l’homme se montre sensible aux différences : D’où vient que leurs jeux de langage soient si différents des nôtres ? [...] Au lieu de mauvaise humeur, ils parlent d’humeur en pente (gokigen naname).
Le monde extérieur se propose au lecteur sous forme de scénettes animées. Certaines évoquent la vie domestique : Alors qu’elle préparait une ratatouille, la pleine lune s’est levée au-dessus de l’immeuble d’en face. D’autres scènes sont citadines ; Après  les gares de Tokyo où tout semble fluide, elle s’est sentie étouffer face à ces portiques et ces tourniquets dans le métro  parisien...
Mais la première fois qu’on vient à Paris, c’est ça que l’on souhaite voir, non ?
La nature est le plus souvent approchée de façon indirecte, passée par le tamis des réminiscences et des sensations : Au bord de la mer, elle tend la main vers la vague qui arrive comme si elle s’apprêtait à caresser un animal farouche.
Dans la même scène est évoqué le dégradé des bleus derrière chaque vague : turquoise, émeraude et sombre.

Ce texte parle aussi de l’écriture, du corps, du temps, de la mémoire. L’écriture y est  prolongement du corps : Regarder quelqu’un écrire, voir les mots naître sous sa plume  comme si l’on remontait par son bras au plus près de sa pensée.
 La pensée et le corps, se rejoignant, font naître, à la pointe de leur rencontre, d’étranges impressions. Ainsi, pris de vertige devant une allée vide, l’homme se sent au bord du monde. C’est le chant d’un coucou qui le remet en marche dans un contact avec le sol. Il tente de recréer la sensation de vertige mais elle lui échappe. Il l’abandonne, dans la perspective de la retrouver plus tard, ressent la nécessité du mouvement, comme si le corps en marche entraînait la pensée. Ici un creux, là  un chemin dégagé.
Évoquant les haïkus, il définit la poésie comme l’art de se débrouiller au quotidien,  poésie nucléaire qui touche le noyau des êtres et des choses.
L’écriture d’Ito Naga paraît née d’une imprégnation des choses, de sensations accordées aux  éléments du monde et au langage: La force de la plante dans ce tableau devient ma propre force. Parce que je me sens semblable ou parce que je m'en inspire. Figuration d’univers emboîtés : la plante observée dans la nature, son intériorisation  dans l’univers  du peintre, son interprétation dans le tableau, sa prise dans l’intimité du poète, son expansion dans l’écriture.

Une  phrase, à mes yeux, définit d’un trait ce texte, en représente le noyau aussi subtil que celui de l’atome : en fait, en disant « en fait », on met en contact  deux mondes parallèles.  C’est un astrophysicien  qui parle et nous donne à ressentir  poétiquement, subtilement ou intensément, une multiplicité des mondes : l’univers est un multivers et d’autres espaces que celui de nos réalités quotidiennes peuvent nous être  proches si nous  allons/venons de part et d’autre de la frontière qui les délimite tout en n’étant nulle part localisable. Il y a des faits, ceux de notre vie dite « réelle » ; il y a aussi  l’infini des réalités qui les excèdent et n’en sont pas moins « réelles » d’une autre manière.  De même, ne pourrait-on dire que le « soi » de chacun est un « multisoi » ? « Iro mo ka mo » ouvre un accès à la multiplicité des réalités, de part et d’autre du visible, la couleur; et de l’invisible, le parfum.
Mais un tel texte ouvre encore d’autres voies : il semble freudiennement correct de penser que la création naît de la frustration en empruntant le chemin de la sublimation. A lire « Iro mo kamo », on peut se dire qu’elle peut tout autant jaillir de la joie et de la satisfaction érotiques. Elle ne serait plus compensation d’un manque mais prolongement de la plénitude. Soutenant le même point de vue dans le savoureux« Chat de Schrödinger » qu’il vient de publier,  Philippe Forest suggère que le physicien a fait la découverte de la fonction d’onde, essentielle dans la physique quantique-et qui lui valut un prix Nobel-, en pleine période d’exubérance amoureuse  avec la mystérieuse « dame d’Arosa » , ce que, hélas, je n’ai pas réussi à vérifier ; mais cela ne m’empêche pas d’adopter  cette version. Qui dira, en ce qui concerne les voies de la création, s’il y a plus de légitimité d’en penser ceci plutôt que cela ? Ne peut-on, d’ailleurs en éprouver, dans une lecture, un tableau, une musique, une écriture, tantôt ceci, tantôt cela, l'essentiel étant que se réalise, comme l'écrivait Mishima une union illégitime du rêve et de la réalité ?
N.C.