dimanche 14 avril 2013

Jordi Savall et l' "Esprit d''Arménie"





Les mots ne peuvent traduire que de façon lointaine, incertaine, en un écho assourdi, apparaissant/disparaissant, ce qui a été saisi au vol, l’étincelle d’une  enveloppante émotion, à l’écoute de l’enregistrement  de Jordi Savall «  Esprit d’Arménie »  réalisé en mars avril  2012, un an après la mort  de Montserrat Figueras  à qui il est dédié.
L’on sait la tendresse que cette dernière portait à l’Arménie, à sa musique, et particulièrement au duduk, cet instrument en bois d’abricotier dont le double anche en roseau offre la possibilité d’inflexions qui sont au plus près du timbre humain, une couleur de voix passe-velours dans les modulations de sa gravité.

La voix... Les mélodies recueillies là, évoquent son absence en redoublant une autre : aucun des poèmes qui y sont traditionnellement associés n’y est chanté.  Place est ainsi faite à une présence rendue muette, trace d’ombre, écho  impalpable d’une voix qui s’est tue. Et, dans/avec le silence de cette voix, on entend encore plus la musique. Les textes absents disent l’amour, l’exil, le deuil, la terre perdue, cette Arménie qui fut, dans la légende, le lieu d’accostage de l’arche de Noé, comme l’attestent des tablettes mésopotamiennes antérieures à la Bible. Terre d’invasions de guerres, de génocides, jusqu’à celui de 1915, l’Arménie a dû souvent, renaître de ses cendres. C’est pourquoi l’amour du pays s’y trouve souvent  exalté, dans le clair-obscur de la mélancolie. L’enregistrement 14, en particulier, fait partie de ce qu’il m’a été donné à entendre de plus beau dans ce registre musical.  Pourtant le titre, traduit « ode à la patrie » me laissait méfiante comme toujours  lorsque je crains quelque chose d’un excès d’emportement national ; en arménien, ça allait déjà mieux « Hayastan yerkir » ; mais ainsi transcrit, l’alphabet arménien, tout à fait singulier, s’y perdait...et il est bien question de perte dans cette mélodie : exil, loin de la terre à laquelle on demande la force de continuer à vivre. Dans l’interprétation  purement musicale,  on croira entendre, la voix absente d’une soprano qui n’est plus et que,  peut-être,  Jordi Savall  se rappelle, la rappelant, pour vivre sa solitude. Ce silence de la voix donne à la musique, une si profonde et vibrante résonance  que  celui qui écoute,  devient l’instrument  même dont elle émane.

Perte...d’un pays...d’un (e) autre, dans une réminiscence profonde et fuyante. On ne peut ni oublier de tels accents, ni chercher à les conserver en mémoire, ce qui équivaudrait à épingler un papillon sur une planche. Dès qu’ils nous atteignent, ils se diffusent en nous dans une diffluence,  s’enfonçant au plus profond, vers ce climat intérieur d’un paradis que nous croyons avoir perdu et qui se rappelle à nous, doucement nostalgique, musique d’un  irréel du  passé :  ce que nous aurions connu.

Pour certains, la musique suspend le temps et nous rend, dans son intervalle, l’évidence d’une phase que la phrase toujours déçoit en ce qu’elle inclut une temporalité car, au terme de son énonciation,  ce qui l’a initiée aura déjà disparu. La phrase crée donc un arrachement immédiat dans le décalage qui la constitue, interdisant la fusion... L’extrême, le désir de la plus grande distance, peut alors y produire une pétrification  du vivant, comme parfois dans la philosophie dogmatique. Il n’y a que dans son lien avec la poésie qu’un risque est pris pour la philosophie : celui d’une évolution, sur le fil, entre des mots qui disent  cet indicible que leur divagation, leur indétermination peut donner à ressentir.
C’est ce que la  musique et  la poésie ont de commun : un dire qui va sans dire...un diapason avec la sensibilité la plus souterraine.
 La musique, comme la poésie, en particulier dans le souffle de cet enregistrement de Savall, nous donne à retrouver, autrement, des bribes de ce qui se vit comme perdu, non dans le souvenir qui ferait image, mais dans une sorte de souvenance, retrouvaille évanescente, ressentie en l’instant et tout aussitôt évanouie mais cet évanouissement –là, c’est peut-être ce qui, le plus subtilement, trame l’étoffe  intermittente de notre esprit, de son souffle... « Esprit d’Arménie »...  Son ouverture à la spiritualité aura permis à Jordi Savall ce geste amoureux d’offrande au- delà de la mort, à Montserrat Figueras, une transfiguration du manque dans un rappel harmonique et des lamentos déplorant ces absences qui nous font solitaires, et se transcendent dans la musique, cette musique là.

N.C.
 
           

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