samedi 25 mai 2013

Coriandre



Les mots-poissons-volants ont quitté à tire d’ailes et nageoires,

l’espace où se déploie l’ombrelle des méduses

et celle de la jeune fille sage qui marche à pas comptés

scandant le temps, le long de la grève

ombrée de rêveuse mélancolie.



Ils tournent longuement en spirales de sens

et de non sens,

s’acharnent à briser l’idiotie de l’idiome qui voudrait qu’un chat en soit un...

fouettent de leur queue le verbe, en fracassent l’écorce,

font exploser le noyau d’où échappe...

un suc  de velours velouté,

là où sont et ne sont pas les chats.



Les voilà qui descendent vers la tasse de café

encore chaude et marquée de mes lèvres gourmandes...

Ils se déposent à côté, sur le bouquet naïf,

coriandre à bientôt ciseler.

S’en exhale...une senteur d’un vert unique, affolant, étourdissant, évanouissant....

Elle me gagne à l’instant et suffit à ma joie,

cet instant même où je reconnais l’étendue de ma perte.



noco

dimanche 12 mai 2013

Ecriture sur étrons



Sortant de chez moi, il ya quelques jours, je vis trois petits étrons bien moulés – de caniche ou loulou ai-je  pensé- surmontés chacun d’un mini écriteau portant en lettres rouges sur fond blanc la mention : « Bordeaux est une ville de merde ».Après avoir bien ri de la facétie, je me suis interrogée sur l’équivocité de l’énoncé. Cela voulait-il dire que les piétons déambulaient sur des crottoirs, ce qui est un fait objectif ? C’était alors une incitation à plus d’hygiène destinée aux propriétaires de chiens. Mais le mouvement pour aseptiser les villes m’interrogeait aussi. Voulions- nous des villes-vitrines, à l’écart de toute impureté ? Et j’ai repensé avec nostalgie aux odorantes bouses semées, ça et là sur les chemins de mon village natal.

Mais il y avait plus dans cette « installation » spontanée. Les lettres ne s’inscrivaient plus sur un support noble. J’ai alors repensé à cette « histoire de l’écriture » récemment lue dans « Le Monde » reprenant une émission d’ « Arte ». Les écritoires d’antan avaient évolué d’argile, pierre, papyrus, carapaces de tortue, bois, parchemin, papier, en machines et écrans. Et les calames, stylets, pointes, étaient devenus stylos à plume, puis à bille et enfin en claviers.

Progrès puis décadence ? Ou décadence puis progrès, chaque invention effaçant, partiellement, la précédente ? Mais ne serait-il pas coûteux pour notre civilisation que rien ne subsiste du passé, fût-ce le plus archaïque, à savoir, entre autres, dans notre culture, celui des Tragiques grecs et des aèdes ? Que l’attention, capturée et saturée par les nouveaux supports d’information et de communication imposées fasse disparaître la mémoire ? C'est-à-dire efface la voie royale vers la connaissance, et vers l’élaboration  personnelle et collective ? Alors,  privés de notre socle, nous serions condamnés à ce dénuement,  manifeste dans l’actuelle « misère symbolique » et à la souffrance qui l'accompagne, ce que l’idéologie populiste cherche à récupérer, la revêtant d’oripeaux ?

Cette écriture sur étrons canins était-elle l’héritage des cyniques (c’est à dire « chiens » en Grèce),  qui faisaient provocation de leurs excréments publiquement déposés sur les voies, se montrant même en train de les produire ? Cela avait-il à voir avec la décomposition de la langue qui caractérise notre époque ou  alors, le sacré faisait-il retour sous la forme de son absolu renversement ? Venait-il objecter au neuromarketing qui fait support de nos cerveaux, les dévoyant en temps et valeur marchands, les « fécalisant », en quelque sorte, opération nauséeuse, polluant et neutralisant nos capacités critiques, bien plus malodorante, in fine, que les petits étrons naïfs, qui étaient là, intacts, à mon retour : personne n’avait  accompli, en les détruisant,  un crime de lèse majesté.

Pourtant, quand nous adoptons les nouvelles technologies au lieu de nous y adapter, elles peuvent devenir à leur tour de fabuleux auxiliaires de mémoire. Tout est donc dans l’utilisation plutôt que dans l’outil. Mais pour qu’il soit efficace, il faudrait que nous nous engagions  dans cette ρετή, (arété), cette  valeur préconisée par les Grecs, devenue « vertu » chez les Romains, c'est-à-dire courage, mouvement actif de mémoire et de connaissance, pour ne pas nous laisser aller à cette jouissance passive et régressive qui nous est souvent perversement promise par les instruments et objets de la modernité.  Peut-être devrons-nous faire l’épreuve de ces addictions pour pouvoir en sortir et les dépasser car il faut bien rencontrer sa propre « bêtise » pour s’en écarter ? Y aurait-il, sans un accès à notre stupidité, une voie vers un possible sens critique ? Merveilleux petits étrons qui me donnèrent à penser... 
N.C.