dimanche 12 mai 2013

Ecriture sur étrons



Sortant de chez moi, il ya quelques jours, je vis trois petits étrons bien moulés – de caniche ou loulou ai-je  pensé- surmontés chacun d’un mini écriteau portant en lettres rouges sur fond blanc la mention : « Bordeaux est une ville de merde ».Après avoir bien ri de la facétie, je me suis interrogée sur l’équivocité de l’énoncé. Cela voulait-il dire que les piétons déambulaient sur des crottoirs, ce qui est un fait objectif ? C’était alors une incitation à plus d’hygiène destinée aux propriétaires de chiens. Mais le mouvement pour aseptiser les villes m’interrogeait aussi. Voulions- nous des villes-vitrines, à l’écart de toute impureté ? Et j’ai repensé avec nostalgie aux odorantes bouses semées, ça et là sur les chemins de mon village natal.

Mais il y avait plus dans cette « installation » spontanée. Les lettres ne s’inscrivaient plus sur un support noble. J’ai alors repensé à cette « histoire de l’écriture » récemment lue dans « Le Monde » reprenant une émission d’ « Arte ». Les écritoires d’antan avaient évolué d’argile, pierre, papyrus, carapaces de tortue, bois, parchemin, papier, en machines et écrans. Et les calames, stylets, pointes, étaient devenus stylos à plume, puis à bille et enfin en claviers.

Progrès puis décadence ? Ou décadence puis progrès, chaque invention effaçant, partiellement, la précédente ? Mais ne serait-il pas coûteux pour notre civilisation que rien ne subsiste du passé, fût-ce le plus archaïque, à savoir, entre autres, dans notre culture, celui des Tragiques grecs et des aèdes ? Que l’attention, capturée et saturée par les nouveaux supports d’information et de communication imposées fasse disparaître la mémoire ? C'est-à-dire efface la voie royale vers la connaissance, et vers l’élaboration  personnelle et collective ? Alors,  privés de notre socle, nous serions condamnés à ce dénuement,  manifeste dans l’actuelle « misère symbolique » et à la souffrance qui l'accompagne, ce que l’idéologie populiste cherche à récupérer, la revêtant d’oripeaux ?

Cette écriture sur étrons canins était-elle l’héritage des cyniques (c’est à dire « chiens » en Grèce),  qui faisaient provocation de leurs excréments publiquement déposés sur les voies, se montrant même en train de les produire ? Cela avait-il à voir avec la décomposition de la langue qui caractérise notre époque ou  alors, le sacré faisait-il retour sous la forme de son absolu renversement ? Venait-il objecter au neuromarketing qui fait support de nos cerveaux, les dévoyant en temps et valeur marchands, les « fécalisant », en quelque sorte, opération nauséeuse, polluant et neutralisant nos capacités critiques, bien plus malodorante, in fine, que les petits étrons naïfs, qui étaient là, intacts, à mon retour : personne n’avait  accompli, en les détruisant,  un crime de lèse majesté.

Pourtant, quand nous adoptons les nouvelles technologies au lieu de nous y adapter, elles peuvent devenir à leur tour de fabuleux auxiliaires de mémoire. Tout est donc dans l’utilisation plutôt que dans l’outil. Mais pour qu’il soit efficace, il faudrait que nous nous engagions  dans cette ρετή, (arété), cette  valeur préconisée par les Grecs, devenue « vertu » chez les Romains, c'est-à-dire courage, mouvement actif de mémoire et de connaissance, pour ne pas nous laisser aller à cette jouissance passive et régressive qui nous est souvent perversement promise par les instruments et objets de la modernité.  Peut-être devrons-nous faire l’épreuve de ces addictions pour pouvoir en sortir et les dépasser car il faut bien rencontrer sa propre « bêtise » pour s’en écarter ? Y aurait-il, sans un accès à notre stupidité, une voie vers un possible sens critique ? Merveilleux petits étrons qui me donnèrent à penser... 
N.C.

4 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

[assez !]

roucoulant pigeon
tu auras ta marmaille
j’ai tes étrons

vl, 'rien de spécial'.

Rien ne disparaît, tout coexiste - se recycle -. De l'ère du stylet demeurent ces 'biffures' de la pointe du canif - a-t-on encore un canif sur soi ? - dans l'écorce de l'arbre ou la pierre du porche. Il me plaît de les redécouvrir dans les guichets du Louvre, marquant les passages amoureux du XVIIIe siècle ou, gothiques encore, de l'Occupant. Et tout autant, sur la voûte de la cave de la maison d'enfance, mémorisant les muids, vidés depuis longtemps, entreposés là il y a deux cent cinquante ans... Que restera-t-il alors, en d'autres temps, des traces numériques, inaltérables, dit-on, de nos claviers présents ? Étrons des mots, des pensées, des émotions, graphes plus résistants à l'usure du temps, des hommes que tous les tags du monde.

Noëlle Combet a dit…

J'ai apprécié...et de vous retrouver là, et les trois vers facétieux de "rien de spécial" et ce que vous écrivez concernant ce qui reste d'un passé têtu...dans nos expressions s'obstinant à se graver, faisant de la matière support de mémoire, et dans nos souvenirs (ce qui vient sous...palimpseste). Je suis en ce moment plus que jamais occupée par la nécessité de l'anamnèse, elle qui produit ces "traces que vous évoquez, "étrons des mots, des pensées, des émotions, graphes..." Utilisant le numérique, ne le laissons pas mettre à mal notre attention et notre mémoire.

edurtreG a dit…

J'aime assez l'idée de l'Être-on pensant. N'est-il pas le fruit de l'alchimie secrète de nos intérieurs.
Gérard Gasiorowski est allé, dans sa production plastique, jusqu'à se prendre pour un tube de couleur et Wim Delvoye a construit une machine( Cloaca)reproduisant toutes les étapes de la fabrication de l'étron: fascinant!

Quant à Bordeaux, y ayant vécu deux ans, je sais que c'est une ville aux cloaques odorants! et qui assume son "de merde".
Très bel article, chère Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Merci d'élargir ma culture en me faisant partager vos connaissances de plasticienne...L'Etre-on pensant me plait beaucoup...Se prendre pour un tube de couleur ou "être" un tube de couleur? Je crois que l'on peut devenir l'objet que l'on utilise...Et même c'est ce qui arrive à tout le monde, car nous sommes aussi des individus techniques... depuis le vol du feu et la taille des silex :ainsi,quand j'écris, le feutre ou les touches sont prolongement de mes mains...Vos réalisations aussi!Quant à "cloaca" comment créer sans y mettre les mains en allant puiser au plus profond de soi où l'on rencontre le ciel, les fleurs certes mais qui ne seraient rien sans le produit de nos intimes digestions/déjections? Même que sur mon blog, j'ai souvent l'impression de me "soulager".
Merci Gertrude- Juliette pour cette subtile lecture