dimanche 21 juillet 2013

Vol au vent



Aujourd’hui, il a fait très chaud et elle a pensé : d’est, la brise me souffle la vie.

Mais comment lui souffle-t-il la vie, le vent ? L’éventant aujourd’hui, il l’anime,  s’attardant à ses lèvres, se laissant par elles aspirer.

Demain, venu du nord,  il la soufflera comme  bougie d’anniversaire.

Cependant, en l’instant, du corps de l’espace il pince et fait vibrer les cordes...
Un chapeau décoiffé gonfle, jouant au vol au vent dans les nuages
tandis que, surprise, m’éjouissant  du larcin et de la facétie,

je ris au vent, voleur volant, souffleur de mots, de rubans et de verre,
souffleur de vie,
dans l’ expiration inspirée
 des souffles...

.


noco

mercredi 10 juillet 2013

Idiotie, soeur d'imbécillité. Un texte de "Gertrude" est venu résonner, en écho au mien



lundi 17 décembre 2012
Idiotie


Idiotie : Forme grave d’arriération mentale, manque d’intelligence et de bon sens, bêtise, imbécillité, stupidité ; état du simple d’esprit. (Extraits du Petit Robert)



Je n’ai pas beaucoup fréquenté l’école, mais c’est à l’école que j’ai découverte mon idiotie.
L’école ne représente que peu d’années dans mon cursus scolaire que j’ai suivi en grande majorité à travers un enseignement par correspondance ; quand je repense à ces dernières modalités, il me paraît évident que cet enseignement à distance me convenait parfaitement : je n’ai jamais rencontré les professeurs avec lesquels j’échangeais en rendant mes travaux ou en recevant les corrigés, et encore moins mes camarades qui suivaient un peu partout dans le monde le même enseignement.
Pourtant il me semble que ces échanges avec mes professeurs basés en Métropole, qui passaient exclusivement par l’écrit, étaient d’une grande richesse : je me sentais bien plus proches de ces personnes que je ne l’ai jamais été des enseignants lors de mes brefs passages sur les bancs de l’école. Toute cette petite cosmogonie virtuelle, en lien et en communication, qui ouvrait mon imagination et construisait mes représentations sur un monde si beau, si lointain, si humaniste, préfigurait sûrement ce qui se tisse à travers mes activités sur la Toile.

Quant à l’école, la première fois que j’y ai posé les pieds, c’était en classe de sixième, après avoir appris à lire et à compter avec mes parents et avoir suivi quelques classes de primaire par télé-enseignement : cette année-là, il m’a semblé subir une double peine, l’école et l’internat.
Mes parents résidant en brousse, probablement soucieux de me réintégrer dans un circuit scolaire normal, m’avaient inscrite pensionnaire dans un lycée de filles de la capitale avec la meilleure intention du monde.
En classe j’étais en état de catatonie. Le soir, malgré la présence de ma grande sœur dans le même pensionnat, je pleurais continuellement.
J’avais juste dix ans, je n’avais aucune maitrise ni sur ma personne ni sur mon travail scolaire ; je me nourrissais peu, j’étais sale et négligée, je n’avais pas d’amies et mes camarades se moquaient de moi m’appelant « la métis », ce qui n’était ni blanc ni noir et autorisait le racisme de la part de tous les partis, ou « lame Gillette » ce qui était en même temps une allusion à ma maigreur et une déformation de mon prénom.
Mes cahiers ressemblaient à des torchons et je ne comprenais pas pourquoi les pages se relevaient dans les coins en une corne permanente et noirâtre
Mes professeurs renoncèrent assez vite à me solliciter et je me retrouvai au fond de la classe à ne rien faire. Je me souviens particulièrement de ma professeur d’Anglais, Mme Beck, dont la fille était dans la classe au premier rang, et qui avait publiquement décrété ma nullité: ainsi elle avait pris le parti de ne même plus me distribuer le travail ni de me donner les fiches de contrôles : elle m’ignorait.
Et je restais, posée comme une chose au dernier rang, à regarder mes camarades travailler et participer.
Une autre professeur, enseignante de Français et de Latin, Mme Martin, qui portait des « panties » sous ses jupes, m’avait prise en pitié et s’était mis dans l’idée de s’occuper de mon cas, ce qui m’était encore plus intolérable. Elle avait convoqué mes parents et, devant moi, avait directement évoqué ma probable incapacité intellectuelle à suivre en classe de sixième.
J’adhérais totalement à cette thèse, étant persuadée au fond de moi de ne pas avoir les mêmes facultés que mes camarades, qui, elles, évoluaient dans cet univers comme dans un élément naturel. Quant à moi, je percevais les choses, se déroulant autour de moi, comme dans un film dont je ne comprenais pas le scénario et dont le casting ne m’avait pas prévue.

Le monde était absurde, j’étais idiote. C’était acté.

J’étais beaucoup moins perplexe de ce constat que mes parents qui, très inquiets, obtinrent de la directrice un droit de visite deux fois par semaine au lieu d’un seul. Ils faisaient donc le voyage sur les pistes de brousse non seulement le  week-end pour venir nous chercher, ma sœur et moi, mais aussi le jeudi ; nous allions généralement manger des glaces dans un grand salon de thé.
Ces aménagements m’apportèrent, je crois, un peu de bien-être, mais ne changèrent en rien mes relations avec l’école, avec mes camarades ou mes professeurs. Cette première expérience scolaire fut suivie de quelques autres où, bon an mal an, je réussis à m’adapter et à progresser un peu sans pour autant me sentir à l’unisson de cet univers, ni m’attirer beaucoup d’amitié de la part de mes camarades, ni beaucoup de confiance de la part des enseignants.
Je parvenais juste à dissimuler un peu mieux cette idiotie qui était devenue pour moi indiscutable. Car le décalage persistait, et subsiste encore.

Est-ce cette difficulté qui fit que mes parents trouvèrent plus commode de me faire terminer ma scolarité par correspondance ?
Malgré la certitude d’être à jamais débarrassée de l’école et mes résolutions passionnées de ne plus y remettre les pieds, j’y suis revenue de mon plein gré bien des années après. Les cris de la cour de récréation ne me laissent jamais indifférente, réveillant en moi je ne sais quelle sourde animalité. Mais, à présent, je sais ce qui se cache derrière l’idiotie de certains élèves et la complexité que représente pour eux la vie à l’école. De ceux-là, sûrement par les spécificités de la discipline que j’enseigne, j’en ai quelques uns dans mes groupes, et je sais être leur alliée ou plutôt qu’ils me reconnaissent d’emblée comme telle.

Quant à ma propre idiotie, elle est devenue un atout : mes camarades ne sont plus des élèves et pourtant, je sens qu’il perçoivent un je ne sais quoi de la petite fille de dix ans idiote derrière la façade institutionnelle ; beaucoup passent leur chemin, nous ne sommes plus à l’âge des moqueries ; d’autres, au contraire, viennent me chercher, et je ne vais chercher personne. Tous ignorent ce que je suis peut-être réellement, ce qui se cache dans le léger décalage : l’état de plasticienne, Gertrude, là où mon idiotie prend tout son sens.
Car cette idiotie si encombrante, boulet que je traine dans mon sillage, sorte de tache noire au milieu de ma rétine déviant mon acuité visuelle dans la marge, est, pour mes activités plasticiennes, et tout particulièrement celle que je nomme Gertrude, la fin et le moyen, et surtout la raison.
La fin, à l’évidence en est surtout de n’y rien comprendre et de ne rien chercher à comprendre, d’y perdre le bon sens et de privilégier le mauvais sens. Car le but dans mon entreprise n’est pas de comprendre, comprendre présenterait peut-être un certain danger, une trop grande lucidité sur les motivations qui m’animent me pétrifierait dans le face-à-face, m’abimerait dans le noir ;
Gertrude se situe dans un « au-delà » mais surtout un au-delà du bon sens, de ce bon sens qui nous construit un monde si cohérent basé sur l’illusion des certitudes, dans l’amnésie d’une fin. Seul l’idiot volontaire peut la toucher sans se bruler, l’abordant non pas à contre-sens ni comme un non-sens mais avec mauvais sens.

Le moyen de l’absurdité ou ab-surdité en est le seul possible avec son essentielle inadéquation, sa non adhérence sans adhésion, ses délires de fausses organisations, en vérité complètement échevelées, répétitives, tentaculaires, vaines, surfant à la limite d’une maitrise de ma part sans aucun tenant valable ni aboutissant probable.
La raison c’est moi, à l’évidence, moi et ma déraison, ce que je suis au fond, l’ancienne petite fille, perdue mais caparaçonnée, vulnérable mais invincible, flottante mais intrépide, naïve mais pas très propre, en équilibre précaire sur mon être face au vide.

Aux innocents, les mains pleines et le crâne vide.

                                                                             Edurtreg http://edurtreg.blogspot.fr/2012/12/idiotie.

lundi 8 juillet 2013

Intermède I : Imbécillité



Dans son enfance, L. entendit souvent son père la qualifier d’ « imbécille heureuse ». Je vois que l’ordinateur conteste l’orthographe d’imbécille, voulant diminuer le mot d’un L.  Mais à cette époque, il en comportait deux. L., enfant, ne s’offusqua pas de cette assignation : un père, à ses yeux amoureux, pouvait-il être autre qu’infaillible et bienveillant ?Elle en rit donc, s’abandonnant à une connivence irréfléchie qui venait valider  la désignation et quand la récurrence de l’épithète commença à l’écorcher, elle ne voulut plus entendre que le mot « heureuse », car oui, elle était généralement satisfaite du monde et de la vie, de toute cette profusion,  cette générosité qui spécifiait, à la campagne, la ferme de ses grand- parents et ce jardin où elle passait des heures gourmandes de fraises, framboises, cassis, à tout jamais inscrites en sa mémoire vive et goûteuse.

Mais l’appellation bourdonnait régulièrement à ses oreilles ; et quand, adolescente, elle découvrit  le « Candide » de  Voltaire, voici que la marque de la sottise naïve s’inscrivit en elle. Elle se mit à ressentir la honte  qui la paralysa longtemps, inhibant sa pensée et son raisonnement. C’est que l’inaptitude à raisonner juste de Candide poussé par Pangloss, entraîne des catastrophes. Et comment raisonner juste  se demanderait-elle plus tard ? La  conviction d’une « justesse » d’un raisonnement pouvait-elle consister en autre chose qu’une croyance voire une illusion?  Mais suspectée de douce innocence, elle en resta longtemps pétrifiée. Quand elle sortait de la sidération apathique, c’était pour se rebeller, s’opposer de façon très impulsive, insuffisamment argumentée, à tout ce qui, à ses yeux, était de l’ordre de l’oppression.

Il fallut bien des années encore pour que  le mythe d’Epiméthée et de Prométhée cheminant en elle, la sortît de son embarras et lui fît réaliser une conversion progressive : elle se mit à considérer l’imbécillité heureuse d’une autre façon : Epiméthée, en effet, lui dont le nom signifie « qui réfléchit après coup », avait, en pleine exaltation, supplié Zeus de le laisser attribuer des qualités aux êtres vivants, en avait couvert à profusion les animaux mais avait oublié les hommes. Pour rattraper cette considérable erreur, Prométhée, « Le Prévoyant », s’était fait voleur, donnant avec le feu dérobé dans la forge d’Héphaïstos, un pouvoir aux hommes, et quel pouvoir ! Celui de la technè  le mot signifiant en grec, technique au sens large, c'est-à-dire savoir faire matériel mais aussi méthode, art, poésie. En fait se dit dès lors L., une imbécillité heureuse, un défaut, pouvait être considéré comme cause d’humanité. Tout était donc pour le mieux possible, pensait-elle, retournant l’ironie voltairienne qu’elle considéra alors comme une affirmation produite à la légère, juste pour le trait d’esprit, flèche décochée de façon quelque peu injuste à Leibniz.

Il y avait plus : Epiméthée et Prométhée formaient un tableau fraternel bipolaire : l’un agissait sans réfléchir, l’autre anticipait. Une autre bipolarité caractérisait Prométhée qui était à la fois celui qui vole en toute fourberie et celui qui donne généreusement.. Bipolarité, d’autre part, de la technè proposée,  le feu étant indispensable mais aussi destructeur. Ainsi commençait à se dessiner ce qui serait ultérieurement  approché, en particulier par Derrida, lecteur de Platon, comme  pharmakon : le remède pouvant s’avérer toxique et le poison se renverser en bénéfice.

Se tournant une nouvelle fois vers notre Grand Oncle, pour affermir son point de vue ou bien l’enrichir, elle revisita la théorie l’idéalisation, se l'appropria, à condition qu'elle outrepasse l'aveuglement et mène alors à la sublimation, mais pas n'importe laquelle : seulement celle qui est création, de soi, des autres, d'objets contribuant à une satisfaction et un progrès. Dès lors, elle sentit en elle la présence d’Epiméthée et Prométhée réunis : elle comprit que  la bêtise, incontournable, donc nécessaire, pouvait produire, dans un renversement, une pensée, un savoir, des engagements. C’est pourquoi elle put  adopter l’imbécillité heureuse comme une nomination, une reconnaissance et s’autorisa la sottise ou la candeur comme socle de sa quête de connaissance, progressant à l’intérieur d’elle-même dans de multiples échanges, ceux du dialogue actuel et vivant, ceux de la fréquentation des penseurs du passé et/ou du présent. Un cheminement la fit aller des autres à soi et de soi aux autres. La question devenait désormais de savoir reconnaître le pôle épiméthéien de la bêtise pour se diriger  de là, vers l’autre pôle, prométhéen, celui du discernement, voire de la ruse.

 L’ « imbécillité heureuse » devint la source de ses découvertes et réserves de pensée, fictions et poésie, de sa « puissance d’agir », un des « Noms du Père », aurait dit Lacan, dans un séminaire éponyme, c'est-à-dire aussi « Les non dupes errent », légitimation d’une  naïveté qu’il serait coûteux d’ ignorer ou dénier car elle nous fonde dans notre inconscient, lieu fertile de nos bévues, organisant  nos inventions, nos rêves insensés,  nos options, nos actions.

N.C.