lundi 8 juillet 2013

Intermède I : Imbécillité



Dans son enfance, L. entendit souvent son père la qualifier d’ « imbécille heureuse ». Je vois que l’ordinateur conteste l’orthographe d’imbécille, voulant diminuer le mot d’un L.  Mais à cette époque, il en comportait deux. L., enfant, ne s’offusqua pas de cette assignation : un père, à ses yeux amoureux, pouvait-il être autre qu’infaillible et bienveillant ?Elle en rit donc, s’abandonnant à une connivence irréfléchie qui venait valider  la désignation et quand la récurrence de l’épithète commença à l’écorcher, elle ne voulut plus entendre que le mot « heureuse », car oui, elle était généralement satisfaite du monde et de la vie, de toute cette profusion,  cette générosité qui spécifiait, à la campagne, la ferme de ses grand- parents et ce jardin où elle passait des heures gourmandes de fraises, framboises, cassis, à tout jamais inscrites en sa mémoire vive et goûteuse.

Mais l’appellation bourdonnait régulièrement à ses oreilles ; et quand, adolescente, elle découvrit  le « Candide » de  Voltaire, voici que la marque de la sottise naïve s’inscrivit en elle. Elle se mit à ressentir la honte  qui la paralysa longtemps, inhibant sa pensée et son raisonnement. C’est que l’inaptitude à raisonner juste de Candide poussé par Pangloss, entraîne des catastrophes. Et comment raisonner juste  se demanderait-elle plus tard ? La  conviction d’une « justesse » d’un raisonnement pouvait-elle consister en autre chose qu’une croyance voire une illusion?  Mais suspectée de douce innocence, elle en resta longtemps pétrifiée. Quand elle sortait de la sidération apathique, c’était pour se rebeller, s’opposer de façon très impulsive, insuffisamment argumentée, à tout ce qui, à ses yeux, était de l’ordre de l’oppression.

Il fallut bien des années encore pour que  le mythe d’Epiméthée et de Prométhée cheminant en elle, la sortît de son embarras et lui fît réaliser une conversion progressive : elle se mit à considérer l’imbécillité heureuse d’une autre façon : Epiméthée, en effet, lui dont le nom signifie « qui réfléchit après coup », avait, en pleine exaltation, supplié Zeus de le laisser attribuer des qualités aux êtres vivants, en avait couvert à profusion les animaux mais avait oublié les hommes. Pour rattraper cette considérable erreur, Prométhée, « Le Prévoyant », s’était fait voleur, donnant avec le feu dérobé dans la forge d’Héphaïstos, un pouvoir aux hommes, et quel pouvoir ! Celui de la technè  le mot signifiant en grec, technique au sens large, c'est-à-dire savoir faire matériel mais aussi méthode, art, poésie. En fait se dit dès lors L., une imbécillité heureuse, un défaut, pouvait être considéré comme cause d’humanité. Tout était donc pour le mieux possible, pensait-elle, retournant l’ironie voltairienne qu’elle considéra alors comme une affirmation produite à la légère, juste pour le trait d’esprit, flèche décochée de façon quelque peu injuste à Leibniz.

Il y avait plus : Epiméthée et Prométhée formaient un tableau fraternel bipolaire : l’un agissait sans réfléchir, l’autre anticipait. Une autre bipolarité caractérisait Prométhée qui était à la fois celui qui vole en toute fourberie et celui qui donne généreusement.. Bipolarité, d’autre part, de la technè proposée,  le feu étant indispensable mais aussi destructeur. Ainsi commençait à se dessiner ce qui serait ultérieurement  approché, en particulier par Derrida, lecteur de Platon, comme  pharmakon : le remède pouvant s’avérer toxique et le poison se renverser en bénéfice.

Se tournant une nouvelle fois vers notre Grand Oncle, pour affermir son point de vue ou bien l’enrichir, elle revisita la théorie l’idéalisation, se l'appropria, à condition qu'elle outrepasse l'aveuglement et mène alors à la sublimation, mais pas n'importe laquelle : seulement celle qui est création, de soi, des autres, d'objets contribuant à une satisfaction et un progrès. Dès lors, elle sentit en elle la présence d’Epiméthée et Prométhée réunis : elle comprit que  la bêtise, incontournable, donc nécessaire, pouvait produire, dans un renversement, une pensée, un savoir, des engagements. C’est pourquoi elle put  adopter l’imbécillité heureuse comme une nomination, une reconnaissance et s’autorisa la sottise ou la candeur comme socle de sa quête de connaissance, progressant à l’intérieur d’elle-même dans de multiples échanges, ceux du dialogue actuel et vivant, ceux de la fréquentation des penseurs du passé et/ou du présent. Un cheminement la fit aller des autres à soi et de soi aux autres. La question devenait désormais de savoir reconnaître le pôle épiméthéien de la bêtise pour se diriger  de là, vers l’autre pôle, prométhéen, celui du discernement, voire de la ruse.

 L’ « imbécillité heureuse » devint la source de ses découvertes et réserves de pensée, fictions et poésie, de sa « puissance d’agir », un des « Noms du Père », aurait dit Lacan, dans un séminaire éponyme, c'est-à-dire aussi « Les non dupes errent », légitimation d’une  naïveté qu’il serait coûteux d’ ignorer ou dénier car elle nous fonde dans notre inconscient, lieu fertile de nos bévues, organisant  nos inventions, nos rêves insensés,  nos options, nos actions.

N.C.




6 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

Je découvre un "imbécillifié" : Il sort comme des aboiements − et rien que des espèces d'aboiements − du vieil homme mourant et imbécillifié, qui n'a gardé un reste de vie que pour la jouissance furieuse de sa manie (Goncourt, Journal, 1875, p. 1074). Que d'heureuses et d'heureux semble faire cette "imbécillification" !

Noëlle Combet a dit…

J'ai apprécié votre à propos, Vincent, et cette richesse qui vous fait puiser dans vos réserves, juste la citation appropriée avec le commentaire subtil qui va avec...D'autres fois, c'est une musique, une image...
Ici, les Goncourt m'ont fait revenir sur mon texte pour y nuancer idéalisation et sublimation...dans la mesure ou ces abois peuvent être considérés comme la dernière création satisfaisante pour ce vieil homme mourant...une sorte d'ultime poème!!

Vincent Lefèvre a dit…

Je me demande si le temps ne serait pas venu, afin de faire passer toutes ses heureuses, tous ces heureux, à un grade 'bien' supérieur, d'instaurer un procès en "imbécillification". Certes, il n'existe pas de concile à qui ou à quoi en référer, mais une salutaire Conjuration des imbéciles (Peter Kennedy Toole, A Confederacy of Dunces, pour l'édition originale) existe, elle ; pourquoi ne pas y recourir ?!

Noëlle Combet a dit…

Naturellement, je me suis documentée, via Google, sur cette "Conjuration", me suis sentie dans une ambivalence vis à vis de ce Toole/Ignatus dont l'aspect don quichottesque me parle mais dont les rejets me font reculer(la meilleure "défense" n'est-elle pas l'attaque?). Cependant, l'humour, (à certaines conditions), et la rébellion me sont sympathiques.
Pour l'humour, j'y adhère quand il avoisine le "Witz" mais non la dérision, elle aussi, comme l'attaque,défensive. Pourtant, comment ne pas être rendu "défensif" par certains contextes paranoïsants? Toole m'apparaît comme un philosophe descendant dignement des "Cyniques"
N'est-on pas toujours l'imbécille de quelqu'un? me suis-je demandé au terme de cette investigation? Et Toole/Ignatus ne fut-il pas l'imbécille émissaire d'une meute d'imbécilles patentés?
Savez-vous si le projet de produire un film à partir de cette "Conjuration" a abouti?

edurtreG a dit…

Je n'entends pas grand chose aux doctrines philosophiques mais j'adhère totalement à l'imbécilité avec une ou deux ailes (comme les chefs d’escadrille); je crois même à sa grande force.
Je ne résiste pas à partager ce modeste témoignage qui, même s'il n'emploie pas tout à fait (même pas du tout)les mêmes termes, fait un petit peu écho à votre belle "imbécillité" :
http://edurtreg.blogspot.fr/2012/12/idiotie.html

Noëlle Combet a dit…

Pourquoi dites-vous que vous n'entendez pas grand chose aux théories philosophiques alors que le lien que vous me proposez en partage est un morceau de théorie philosophique?...et à chacun la sienne...Peu importe que l'on ait envie, ou non, d'évoquer quelques penseurs selon le hasard des rencontres.
"Aux innocents le crâne vide et les mains pleines" (je vous cite).
Pour moi, vous représentez un crâne aussi plein que les mains d'une inventivité et d'une fantaisie que j'admire et dont j'aimerais être capable. je vis votre "dé-raison" comme la raison même. C'est seulement en poésie que je peux approcher parfois cela...et dans les œuvres artistiques des autres.
Merci pour ce partage...de l'expérience d'enfance par l'intermédiaire de votre texte...De l'"imbécillité heureuse" par l'intermédiaire de votre point de vue sur le texte que cette formule m'a inspiré.