samedi 14 septembre 2013

Bebelplatz Berlin




A Danielle et Roland Jourzac  en compagnie de qui nous avons longuement déambulé en quête de la « versunkene Bibliothek »






Au centre de la place Bebel, à Berlin, une discrète dalle de verre translucide, produisant, la nuit, un carré lumineux, ouvre en plongée sur une bibliothèque souterraine dont les rayonnages sont vides: Ce mémorial créé par Mascha Ullman  rappelle qu’ici, partirent pêle-mêle en fumée, des ouvrages de  Zweig, Einstein, Thomas et Heinrich Mann, Freud...La même sorte de destruction eut lieu dans d’autres villes allemandes.  Autodafé dit-on...Drôle d’’ « acte de foi » qui rappelle l’origine religieuse d’un geste et en exacerbe la réalité : c’est un acte de mécréance visant la culture au nom d’une croyance.
La barbarie débouche sur une telle destruction de la culture à moins qu’une déchéance de la culture ne fonde une telle barbarie.
Quoiqu’il en soit, nombreux sont les méfaits de leur funeste attelage : incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, violences de l’Inquisition et de ses bûchers et puis, étrangement proches, la démolition des grands Bouddhas en Afghanistan, le pillage du musée de Bagdad en Irak et la destruction filmée du lion de Shaduppum, les attaques contre les mausolées au nord Mali et contre les manuscrits du centre Ahmed Baba à Tombouctou, Et en Syrie ? A l’arrière-plan des dizaines de milliers de cadavres et de blessés, dans ce courage de la mort affrontée contre la tyrannie, il y a le minaret d’Alep réduit en gravats, les tombeaux de Palmyre clandestinement pillés, le quartier Jobar, complètement détruit, à Damas et tout ce qui reste encore invisible.



Nous sommes, ici, maintenant, apparemment à l’écart de cette forme de violence-là. Apparemment...  mais nous sommes  insidieusement et insensiblement consumés par une autre sorte d’autodafé quand des pouvoirs, laquais de la finance, de l’évasion fiscale et du marketing, puisent dans l’essor des neurosciences, principalement attentives à nos zones cérébrales, des moyens inouïs de contrôle et d’influence renforcés par le prodigieux développement des outils numériques. Et  la  justice, quand elle se laisse asservir à son tour, s’exerce abusivement, chez nous comme ailleurs, dans des mesures d’exception bafouant les droits humains, censurant, harcelant, traquant les « lanceurs d’alerte », ceux dont les compétences pourraient faire de l’ombre aux manœuvres de contrôle et d’influence qui s’exercent sur nous, devenus  à notre insu, en dépit de notre vigilance, objets de consommation dans la sphère d’une financiarisation qui fait corps avec l’économie. 
Si notre cerveau est monopolisé, accaparé pour les besoins d’une religion néolibérale, quelle place restera-t-il à notre  vie psychique (le mot âme semblant désormais réservé aux contextes religieux) ? Or c’est notre psyché, nos affects, nos désirs, nos choix, notre culture intime, partageable et transmissible qui fondent cette conscience dont, sur le site de Médiapart, il ya quelques semaines, Edgar Morin  appelait l’éveil : sans elle nous ne serions qu’automates. 


Il énonçait, entre autres, évoquant le président français: « Depuis qu’il est au pouvoir, c’est de réalité qu’il nous parle, plus de rêve. Est-ce cela qui manque ? Nous sommes victimes du faux réalisme. Ce qui est cru comme réaliste par la classe politique et la classe dirigeante est utopique, et ce qu’ils jugent utopique peut, au contraire, être réaliste. Leur utopie c’est qu’on ne peut pas sortir du néo-libéralisme, de la croissance, de la compétitivité féroce » L’idée qu’il n’y aurait pas d’alternative fut le credo de Margaret Thatcher et de ceux qui lui emboîtèrent le pas. C’est une sorte de religion nouvelle qui se défie de la culture dans son sens le plus large.
Est-ce le rêve qui manque questionne Edgar Morin ? On peut se demander si la culture pourrait vivre sans plonger ses racines dans le rêve. Rappelons-nous que Platon, dont la pensée, par bonheur, n’est pas réductible à ce seul dialogue, décréta dans « La République » la nécessité  de répudier la poésie et les mythes hors de la cité pour réaliser l’ordre unique, donc « totalitaire » des « gardiens » au moment même où, selon lui, l’exactitude devait supplanter la vérité. Est-ce un tel ordre qui survit jusqu’à nous ? A notre époque, les gardiens ne sont plus les philosophes mais ils pourraient bien être tous ces « experts » corruptibles disposant de prodigieux moyens techniques, et dont les compétences sont mises au service de politiques gouvernés par le pouvoir économique et financier. Ils nous feront la loi si d’autres, aptes à utiliser les mêmes outils, ne leur barrent pas la route en dessinant des espaces de lucidité qui passent par des formes d’’insoumission. Et cela leur coûte cher : la mise en péril de leurs personnes et de leurs vies. Nous regardons cela de loin, de trop loin, ai-je pensé jusqu’à ce que je découvre un article de William Bourdon, avocat et président de Sherpa, appelant à une juridiction pour protéger les « lanceurs d’alerte ». Il nomme Falciani, Snowden, Manning et autres anonymes qui ont placé l’intérêt général au-dessus de leur  personne. Ce sont « des héros modernes », écrit-il, « Ils sont les nouveaux grands désobéissants de notre époque, ceux dont la capacité d’insurrection prolonge les fulgurances courageuses de Martin Luther King, Ghandi [...] »

Les progrès des neurosciences, que l’on ne peut,  par ailleurs déconsidérer, sont susceptibles, hélas, d’apporter de l’eau au moulin de ceux, individus ou groupes, qui cherchent à nous décérébrer, nous manipulant, et créant  en chacun de nous et en tous, d’indolores et imperceptibles autodafés pour que nous restions dociles, en toute inculture, et  que notre imaginaire ne puisse venir entraver un ordre mondial parfois quasi orwellien.
Il devient vital, dans un objectif de sauvegarde collective, donc personnelle,  l’un n’allant pas sans l’autre,  de chercher à  protéger nos monuments,  nos livres, nos écritures, sur papier, sur clavier, en nous-mêmes, de  préserver cette mémoire profonde qui est notre sol, dans l’espoir de faire pièce à ces forces de destruction que la civilisation porte aussi en elle, se tournant, tantôt vers le meilleur, tantôt vers le pire quand elle incendie l’écriture et la pensée sur la place Bebel, quand elle pille, saccage, ici et là ou nous manœuvre après nous avoir anesthésiés...

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » entend-t-on parfois déclarer. Reste à espérer  que cette conviction de Hölderlin  ne sonne pas comme un pur slogan, ne constitue pas un coussin de bonne conscience sur lequel nous pourrions continuer à dormir, prenant à la légère les violences qui nous sont faites, ouvertement ou en douce. S’il y a lieu, désormais, de considérer l’humanité comme une personne, comment ne pas rester en alerte devant l’exponentielle souffrance dont nous sommes témoins et victimes, qu’elle soit infligée dans la violence ou de façon subtile, risquant de s’imposer si  nous nous  laissions devenir la « bibliothèque engloutie » de la Place Bebel à Berlin ?







N.C.