dimanche 29 décembre 2013

Intermède J: jachère


Phrase murmurante depuis quelques semaines : « je suis en jachère ». Que voulaient inscrire en L. ces sons, ruisselants et virevoltants ? Musique du mot, tentative pour le hacher menu à l’invitation de la mélodie, avant de le mâcher méthodiquement.,  « Ja »...ça commençait comme jardin, ce jardin des délices ou des supplices que travaillaient jusqu’alors mes pensées et leur mûrissement, puis leur chute en écriture : je le voyais, ce jardin, avec ses fruits de toutes sortes, opulents, délicieux ou toxiques, avec ses fleurs somptueuses, parfois carnivores, jardin de volupté mais aussi de larmes et blessures, jardin indispensable à mes contemplations  mes méditations, mes  états des lieux , ma « divine comédie »...
Avec « jachère », le jardin, soudain, s’effaçait, laissant place à l’infini d’une terre uniformément ocrée, une sorte de no man’s land, de no man’s lande où errer en quête de l’invisible.
Aiguillonnée,  aiguillée par l’insistance du mot, tu t’es rapprochée de lui pour apprendre que jachérer signifiait labourer,  préserver une vie souterraine, intra historique en quelque sorte, et que « cherre » aurait un lien avec le mot charrue...Cher...Chair...chuchotait  le mot...
Mystérieuse charrue  biffant mon jardin, sillonnant imperceptiblement ma chair, ma terre, lui imposant d’autres vecteurs. Vers où ?
                                                                                                                
Je ressentais une vibration entre le monde et moi, une tension entre une présence sensible de spectres venus du passé le plus lointain, tissage inclusif des petites histoires dans la grande épopée humaine, et ce qui restait masqué de mystère, venant « à pas de loup » ou «pattes de colombe ». Cette tension, c’était le présent, temporel et offert.
La sensorialité, se disait L, source du désir, le convertissait en un geste traceur de signes à inscrire, effeuillement et partage. Ce geste, en l’instant, se suspendait,  intermittence d’une jachère.  Comment lier saveur et savoir, leurs intervalles, pour soi, pour d’autres ? Aller des sensations à la pensée,  préserver leur « vide médian » ? Inventer, dans des images mentales porteuses et libres ?
C’est la poésie qui m’orientait le plus vers l’invention... une présence singulière du vide, un présent du vide, d’où surgissait le  monde qui m’entourait.  N’en était-elle pas la pensée même la poésie ? Un autre nom de la jachère ?

Ou peut-être, de plus en plus, celui d’une ombre profonde, réserve du non sens, au bord du silence, à en devenir sans voix ; un acquiescement au rien, hibernation, doux engourdissement,  celui du hibou dans la clarté duveteuse du jour... hibou, caillou, chou, genou...
Les images se pressaient, nombreuses et diverses sans qu’aucune ne quittât la ronde, pour chercher et trouver son accès à l’encrage, l’ancrage. Elles virevoltaient, s’endormaient, s’effaçaient, revenaient...
Faudrait-il, aujourd’hui, consentir à ce qu’elles s’ensommeillent, sans aucune perspective autre que l’indiscernable ? Ouvrir la porte du jardin, laisser l’esprit flotter à l’horizon d’une étendue, pour l’heure indéfrichable, indéchiffrable ? Mon oreille intérieure entend alors le chœur des esclaves, dans la troisième partie du Nabucco de Verdi : «  Va pensiero, va pensée, pose-toi sur les coteaux et  les collines »...C’est une invitation à la liberté intime, un présent de toujours, mélodieux comme une promesse.
N.C.

dimanche 15 décembre 2013

Eventails d'automne



Se croisant, deux pies se sont éventées,
mouvantes diagonales, pliures blanches et noires
contre la lumière grisée
de ce ciel d’automne
où, se disséminant,
mes souvenirs s’aèrent,
plumetant le temps

noco


jeudi 12 décembre 2013

A touch of sin Jhia Zhang-Ke


En Chine, on appelle tufa shijian « incidents soudains » ces phénomènes sociaux où des individus poussés à bout basculent dans la violence extrême. Dans le film de Jia Zhang-Ke, interdit de projection publique en Chine, quatre séquences leur sont consacrées, se déroulant, chacune, dans quatre provinces différentes.

Dahai, ne supportant plus la corruption dont il est témoin, battu par les mafieux qu’il accuse, s’embarque dans une équipée meurtrière des plus violentes, massacrant avec un fusil de chasse gros calibre tous ceux qui se trouvent sur son passage, finissant par le meurtre d’un paysan qui fouettait son cheval. La violence extrême, sanglante, se sublime dans l’image du cheval libéré de l’homme. Il trottine allègrement en légèreté et majesté, tirant sa charrette sur le chemin. San’er, travailleur migrant, vivant loin de son foyer et de son fils, découvrant la possibilité que lui offre les armes, flingue et dépouille des passants au hasard. Insultée par  des hommes qui veulent la violer Kiaoyou se métamorphose en guerrière faisant usage du kung-fu avec un couteau à fruits. La vue d’un paisible troupeau de bœufs arrêtera son élan meurtrier. Xia ohui se suicide par désespoir d’être privé d’avenir social, prisonnier d’un travail à la chaîne, dans une progressive dégradation des conditions de travail.

Ces quatre séquences font référence à des faits réels sur lesquels Jia Zhang-Ke a longuement enquêté avant d’en réaliser de sublimes mises en scène qui alternent avec des moments et des plans contemplatifs. La réalité la plus émouvante, parce que la plus « mondiale » est celle du jeune adolescent qui se défenestre, rappel de la vague de suicides qui a déferlé en 2007 dans la société taïwanaise Foxconn réalisant l’assemblage des produits Apple, Sony, Nokia. Pour éviter ces suicides, (oh ironie !), cette société a fait installer des filets de réception au-dessous de ses fenêtres. Drôle de remède !

La puissance de ce film est esthétique et éthique. Beauté bouleversante des images et des plans. On en est très bousculé et très troublé : au-delà de l’émotion née de la perception de la beauté, il y a cette peinture de l’humanité car ces réalités vont bien au-delà de la Chine, qui n’en a pas le privilège : l’on assiste partout à une disparition progressive du facteur humain.

Ce film  est un éloge du pouvoir de l’art quand la beauté se met au service des humiliés, des « invisibles » comme dirait Judith Butler.
Dostoîevski écrivait : « La  beauté sauvera le monde », indiquant qu’une représentation sublime du mal ou du malheur est un engagement  avec lui contre lui. On peut penser aussi à bien d'autres formes de l'art, les "Peintures noires" de Goya, par exemple. Lorsque Kiaoyoou assiste à une scène de théâtre traditionnel chinois, scène qui fait écho à son propre destin, son visage semble s’offrir à une sorte de pluie nettoyante. Comme dans les tragédies grecques, comme dans les opéras, la beauté, ici sous sa forme expressionniste, réconcilie les aspects les plus disparates, les plus contradictoires, de nos vies, permet leur coexistence, leur expression simultanée. Ici, elle est mise au service de la désespérance humaine  quand celle-ci culmine dans la violence. Secousse... Grand film...

N.C.