jeudi 12 décembre 2013

A touch of sin Jhia Zhang-Ke


En Chine, on appelle tufa shijian « incidents soudains » ces phénomènes sociaux où des individus poussés à bout basculent dans la violence extrême. Dans le film de Jia Zhang-Ke, interdit de projection publique en Chine, quatre séquences leur sont consacrées, se déroulant, chacune, dans quatre provinces différentes.

Dahai, ne supportant plus la corruption dont il est témoin, battu par les mafieux qu’il accuse, s’embarque dans une équipée meurtrière des plus violentes, massacrant avec un fusil de chasse gros calibre tous ceux qui se trouvent sur son passage, finissant par le meurtre d’un paysan qui fouettait son cheval. La violence extrême, sanglante, se sublime dans l’image du cheval libéré de l’homme. Il trottine allègrement en légèreté et majesté, tirant sa charrette sur le chemin. San’er, travailleur migrant, vivant loin de son foyer et de son fils, découvrant la possibilité que lui offre les armes, flingue et dépouille des passants au hasard. Insultée par  des hommes qui veulent la violer Kiaoyou se métamorphose en guerrière faisant usage du kung-fu avec un couteau à fruits. La vue d’un paisible troupeau de bœufs arrêtera son élan meurtrier. Xia ohui se suicide par désespoir d’être privé d’avenir social, prisonnier d’un travail à la chaîne, dans une progressive dégradation des conditions de travail.

Ces quatre séquences font référence à des faits réels sur lesquels Jia Zhang-Ke a longuement enquêté avant d’en réaliser de sublimes mises en scène qui alternent avec des moments et des plans contemplatifs. La réalité la plus émouvante, parce que la plus « mondiale » est celle du jeune adolescent qui se défenestre, rappel de la vague de suicides qui a déferlé en 2007 dans la société taïwanaise Foxconn réalisant l’assemblage des produits Apple, Sony, Nokia. Pour éviter ces suicides, (oh ironie !), cette société a fait installer des filets de réception au-dessous de ses fenêtres. Drôle de remède !

La puissance de ce film est esthétique et éthique. Beauté bouleversante des images et des plans. On en est très bousculé et très troublé : au-delà de l’émotion née de la perception de la beauté, il y a cette peinture de l’humanité car ces réalités vont bien au-delà de la Chine, qui n’en a pas le privilège : l’on assiste partout à une disparition progressive du facteur humain.

Ce film  est un éloge du pouvoir de l’art quand la beauté se met au service des humiliés, des « invisibles » comme dirait Judith Butler.
Dostoîevski écrivait : « La  beauté sauvera le monde », indiquant qu’une représentation sublime du mal ou du malheur est un engagement  avec lui contre lui. On peut penser aussi à bien d'autres formes de l'art, les "Peintures noires" de Goya, par exemple. Lorsque Kiaoyoou assiste à une scène de théâtre traditionnel chinois, scène qui fait écho à son propre destin, son visage semble s’offrir à une sorte de pluie nettoyante. Comme dans les tragédies grecques, comme dans les opéras, la beauté, ici sous sa forme expressionniste, réconcilie les aspects les plus disparates, les plus contradictoires, de nos vies, permet leur coexistence, leur expression simultanée. Ici, elle est mise au service de la désespérance humaine  quand celle-ci culmine dans la violence. Secousse... Grand film...

N.C.

Aucun commentaire: