dimanche 5 octobre 2014

D'un bout à l'autre


Un voyageur cheminait, appuyé sur un bâton autour duquel se tenaient enroulés deux serpents orientés en sens inverse l’un de l’autre : la tête du premier pointant vers le haut, celle du second vers le bas.
A leur frémissement, au scintillement soudain de leurs écailles, notre homme sut que le bout du bâton venait de rencontrer un objet insolite.
Se penchant, il reconnut, compact, massif, l’esprit de sérieux  Le retournant du pied, il rencontra tout en facettes, la facétie.
Le hasard du chemin lui donnait à voir ce qu’il avait, jusque là pressenti : à l’autre bout du philosophe, il y avait un Jacques et inversement. De même, à l’envers du roi, il vit  un fou  et à l’envers du fou, un roi. Et, entre les deux, pour le meilleur et /ou le pire, tous leurs spectres en multiples fondus enchaînés.
Du reste, depuis toujours, au nez et à la barbe des prédic(a)teurs et (ph)raseurs de tout poil, ne s’était-il pas soutenu de ce qu’à l’autre bout du mot, il y avait, en dernière instance, l’énigmatique vérité d’un jeu de colin-maillard ?
Assuré des effets incommensurables de ces considérations,  il s’allongea sous un tilleul, veillé par les deux serpents, pour contempler les nuages à travers la frondaison. L’arbre l’enivra de son odeur florale et sucrée, les abeilles sauvages le bercèrent de leur bourdonnement : il s’assoupit  et se mit à rêver…On ne sait pas de quoi.
                                              
N.C.

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Lumière noire



L’ourse polaire tend son mufle
vers l’orient vertical de sa réplique au ciel ;
l’arbre aussi, hisse sa cime,
s’élance à la rencontre
de son indiscernable  partenaire cosmique.

A perte de vue, l’humanité aime et souffre,
festoie, amasse, guerroie, terrorise, assassine,
mais aussi pense, crée, invente …aime autrement...
et parfois, au plus profond, creuse pour dégager
son soleil de minuit, ténèbre lumineuse…
S’y dessine la route 
où s’oriente…bute…progresse…hésite,
la marche

Ici, à nos pieds, tout au bord du pré,
dans l’herbe verte multiplement,
les petites fleurs graciles, aériennes,
d’un jaune transparent de légèreté
bercent la brise bleue,
dans l’infinie patience de l’existence nue.

nc






samedi 27 septembre 2014

"Sentiment océanique" et options écologiques



La question d’une articulation entre le « sentiment océanique » et l’écologie, est restée longtemps présente en moi sous une forme implicite jusqu’à ce qu’elle se pose et insiste de plus en plus précisément dans la mesure où il m’est devenu évident, à la lumière de la crise actuelle, que les hommes, ainsi que la planète, comme on dit, mais  plus largement l’univers auraient avantage à une telle articulation.

Flashes

C’est mon expérience personnelle qui m’a orientée vers cette question : je m’étais sentie ponctuellement, depuis l’enfance,  sujette à des « flashes » très particuliers comme celui qu’évoque ce poème de juin 2011 écrit, dans le temps d’une ressaisie interprétative, quelques jours après une sorte de rêve éveillé, un jour où je m’étais allongée dans l’herbe :

Dos contre terre,
j’avais les cheveux verts
et les mains bleues
ongles de nuages nacrés.

Je sentis le soleil entre mes doigts ouverts
et vis mon corps en suspens inversé.

Dos contre ciel,
j’avais les cheveux bleus
et les mains vertes
ongles d’écorce brune

Ce jour-là, je fus morte et vivante.


Qui dit « flash » dit effacement quasi immédiat. L’éclair d’un tel instant, l’on ne peut se le réapproprier que dans la fiction de l’écriture. Je ressens ce vécu comme « marginal », dicible seulement en poésie et, après m’être longtemps crue « étrange » pour ne pas dire plus, il m’arrive maintenant de trouver prétentieuse ou factice l’évocation d’après coup comme de me sentir aussi, étrangère à mon contexte, voire exilée.
Mais…ayant rencontré dans mes pérégrinations la psychanalyse, la physique quantique, le taoïsme, le YI Jing, fait l’expérience d’ « états de conscience élargie », lu des textes qui parlaient de «  mystique sauvage » d’ « écologie intérieure », j’ai su que d’autres avaient connu des expériences voisines et avaient su les traduire dans une pensée qu’on ne pouvait qualifier d’extravagante.

Et, pour commencer, il y eut Romain Rolland

Romain Rolland m’était familier depuis l’âge de douze ans, mes parents m’ayant offert « Jean Christophe » à l’occasion de mon passage du premier au second cycle du  collège Angelier où je faisais mes études à Boulogne sur mer. Romain Rolland (1866-1944) est connu pour son pacifisme tel qu’il l’exprime dans son texte « Au-dessus de la mêlée » ; il y fait  porter la responsabilité du premier conflit mondial sur les deux belligérants. Sa confiance en un lien possible entre les hommes, le fit adhérer à la troisième Internationale et rompre sa très profonde amitié avec Stefan Zweig en 1933 : « Il est trop clair, écrivait-il, que nos chemins se sont séparés. Il ménage étrangement le fascisme hitlérien qui,  pourtant, ne le ménagera pas »…et qui,  de fait, le mena au suicide.
C’est à cet homme engagé que l’on doit l’expression « sentiment océanique » et ses échanges avec Freud sur ce point sont connus ; ils débutent en 1920, année au cours de laquelle Freud avait demandé à être présenté à Romain Rolland qu’il admirait.
Sans revenir précisément à leur correspondance de façon exhaustive, j’évoquerai quelques uns de leurs points de vue sous une forme dialoguée comme s’il s’agissait d’une conversation et c’en fut une, en réalité, qui les occupa de nombreuses années. Il ne s’agira donc ici que d’une forme condensée et je transcrirai en italiques les termes qui me paraissent ambigus, révélateurs d’une réserve sous l’éloge
S.F 1920 : Je conserverai jusqu’à la fin de mes jours le souvenir réjouissant d’avoir pu échanger un salut avec vous. Car votre nom est associé pour nous à la plus précieuse de toutes les belles illusions, celle de l’expansion de l’amour à toute l’humanité.
 R.R. 1927 (après la publication par Freud de « L’avenir d’une illusion ») : Votre analyse des religions est juste mais j’aurais aimé vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané, ou plus exactement de la « sensation » religieuse qui est toute différente des religions proprement dites[…] le fait simple et direct de la « sensation de l’Eternel »( qui peut très bien n’ être  pas éternel mais simplement sans bornes perceptibles et comme océanique).[…] Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout au long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué.
S.F 1929 : [Vos remarques] au sujet d’un sentiment que vous qualifiez d’ « océanique » ne m’ont point laissé de repos. Il se trouve que dans un nouvel ouvrage encore inachevé,  je prends votre suggestion comme point de départ, je parle du sentiment « océanique » et j’essaie de l’interpréter dans le sens de notre psychologie […]  Je cherche, grâce à une dérivation analytique à l’écarter de mon chemin. Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m’est aussi fermée que la musique.
R.R. 1929 : Je puis à peine penser que la mystique et la musique vous soient  étrangères…Je crois plutôt que vous vous en méfiez pour l’intégrité de la raison critique dont vous maniez l’instrument »
R.R. 1929 après réception d’un exemplaire dédicacé de « Malaise dans la civilisation » : Vous, docteurs de l’Inconscient, au lieu de vous faire pour mieux le posséder, citoyens de cet empire illimité vous n’y entrez jamais qu’en étrangers imbus d’une idée préconçue de la supériorité de la partie dont vous venez…La méfiance que manifestent certains maîtres de la psychanalyse pour le libre jeu naturel de l’esprit qui jouit de sa propre possession…trahit, à leur insu, une sorte d’ascétisme et de sentiment religieux à rebours.
S.F 1931 : Bien près de l’inévitable terme de ma vie…et sachant que je ne vous reverrai probablement plus, je puis vous avouer que j’ai rarement aussi vivement ressenti ce mystérieux attrait d’un être humain pour un autre qu’en ce qui vous concerne  Peut-être est-ce lié, de quelque façon, à la conscience que nous avons de nos différences

 « Différences » 

Si l’on considère  l’origine du terme « mystique », indépendamment des domaines religieux qui s’en sont, par la suite emparés, il  signifie seulement : « qui a trait aux mystères », c’est à dire aux choses secrètes, cachées à ceux qui ne s’y initient pas. Il est de la même famille que le verbe grec μυέω qui signifie initier, enseigner.   C’est pourquoi l’étonnement de Romain Rolland quand Freud se déclare étranger à la mystique, se conçoit tout à fait car quoi de plus mystérieux et « insu » que l’inconscient ? Et la psychanalyse n’a-t-elle pas à voir avec une initiation ? N’est-ce pas  une position scientiste qui a rendu Freud si méfiant ? 
Les «  différences » entre les deux hommes apparaissent de façon évidente en 1929 car cette année-là, Romain Rolland travaille à sa trilogie sur l’Inde mystique, à ce que Freud a pu qualifier de « jungle hindoue » dans laquelle il demande à Romain Rolland de le guider, l’opposant à ce sens de la mesure en provenance de la culture grecque dont il a, pour sa part hérité.
Il n’y a aucune raison de mettre en doute  l’affirmation de l’écrivain selon laquelle la sensation océanique lui est familière depuis l’enfance et l’ouvrage « Jean- Christophe » la laisse affleurer en diverses occurrences. Mais n’a-t-il pas rencontré et adopté le terme « océanique », propre à exprimer une expansion du soi,  dans la philosophie vedântique où le couple conscience personnelle/conscience supra personnelle  est représenté par le couple vague/océan ? Quoiqu’il en soit, ce terme vient relier à point nommé son expérience personnelle et la découverte des textes sacrés de l’Inde ancienne.
C’est la même année que Freud écrit que le terme « océanique » ne lui a laissé aucun repos. Pourquoi en est-il à ce point « hanté », dans un mouvement  d’attraction/répulsion ? Se disant étranger à l’ « océanique », ne s’est-il pas senti personnellement concerné, voire menacé  au point de tenter un contre-feu tel que la dédicace de « Malaise dans la civilisation », offert à Romain Rolland peut le laisser entendre : « De la part d’un animal de la terre ferme à son ami océanique » ? C’est que, pour Freud, il s’agirait, dans l’ « océanique », d’un retour à un « stade primaire », une manifestation « narcissique » de l’ordre de l’ « introversion » voire un « autoérotisme », ce que Romain Rolland conteste, évoquant une expansion illimitée, certes, mais consciente d’elle-même, irréductible à une quiétude infantile.
L’insistance de Freud à quêter l’adhésion d’un homme dont tout le séparait ne renvoie-t-elle pas, ainsi que le suppose Michel Hulin dans son ouvrage « La mystique sauvage » à une « zone aveugle, une faille  secrète de la théorie psychanalytique » ?

Non pas une mais des « mystiques »

Dans le même ouvrage, Michel Hulin s’intéresse à ce qui est connu : la mystique religieuse, la mystique telle que l’approchent les annales de la psychopathologie ou encore des états consécutifs à l’absorption de drogues et dont la littérature donne de nombreux exemples. Mais, à côté des écrits de Sainte Thérèse d’Avila et des travaux de Janet qui enferment sa patiente Madeleine dans le domaine psychopathologique, à côté aussi d’expériences théâtralisées, comme celle de Rousseau sur le chemin de Vincennes,  Michel Hulin veut montrer qu’il existe aussi une mystique « laïque » quasi banale, voire triviale, qu’il appelle « spontanée », mais le plus souvent ignorée. Il cite, sur ce point, des exemples nombreux et précieux.  Il s’agit de sauts dans l’occulte, terme qui pourrait être préféré à celui de mystique parce qu’il restituerait le sens étymologique d’un mot qui s’est noyé dans les appropriations religieuses.
Voici, entre autres, quelques lignes du témoignage de l’écrivain irlandais Forrest Reid : « On eût dit que tout ce qui m’entourait s’était soudain retrouvé à l’intérieur de moi-même. L’univers entier paraissait résider en moi. C’était en moi que l’alouette chantait, en moi que brillait le chaud soleil et que s’étendait l’ombre fraîche. Un nuage monta dans le ciel et une légère averse vint crépiter sur le feuillage. Je sentais la fraîcheur s’épancher dans mon âme et je percevais dans tout mon être l’odeur délicieuse de l’herbe, des plantes, de la riche terre brune. J’aurais pu sangloter de joie.» Comment ne pas faire ici un rapprochement avec cette joie proche de la béatitude qu’évoque Spinoza au terme de son « Ethique  » ? Ou avec cet élan nommé « inspiration » dont témoignent de nombreux artistes ? Je pense aussi au poète Henri Michaux : «  Il m’arrive depuis quelque temps et plusieurs fois dans la journée, et dans les moments les plus détestables comme dans les autres, tout à coup une ineffable sérénité. Et cette sérénité fait un avec la joie, et tous deux font zéro de moi »
L’étonnant dans certains témoignages présentés par Michel Hulin, c’est que le surgissement extatique qu’ils évoquent peut naître de façon presque triviale, à la vue du plus humble des objets comme en témoigne la « lettre de Lord Chandos » de Hugo von Hofmansthal : « Lorsque l’autre soir, sous un noyer, je trouve un arrosoir à moitié plein oublié là par quelque jardinier, avec son eau assombrie par l’ombre de l’arbre et sillonnée d’un bord à l’autre par un insecte aquatique, tout cet assemblage de choses insignifiantes me communique si fort la présence de l’infini qu’un frisson sacré me parcourt de la racine des cheveux à la base des talons […] En de tels instants, une infime créature, un chien, un rat, un pommier rabougri, un chemin carrossable qui  serpente au flanc d’une colline, une pierre couverte de mousse me deviennent plus précieux que la plus belle des amantes s’abandonnant dans la plus heureuse des nuits. ». Une expansion donc, qui dépasse l’érotisme dont Michaux faisait grief à Bataille de s’être arrêté là par peur du pas de plus, celui qui ouvre d’autres mondes, celui du courage de l’amour et de la contemplation.
N’est-on pas là très éloigné de la conception freudienne d’une régression qui caractériserait de telles expériences ? Si Freud est resté longtemps habité par cette question, c’est peut-être parce qu’il a pressenti que de tels états-contrôlés voire cultivés- pouvaient avoir valeur libératrice ou heuristique au- delà de ce qu’il en théorisait.
Ces états sont parfois accompagnés d’une angoisse car ils surviennent souvent au terme d’une rupture ou lors d’un absolu dépaysement et l’on sait aussi que l’effacement identitaire, « zéro de moi », qui les accompagne, ne va pas, en Occident du moins, sans quelques assauts paniques.  Accueillis, apprivoisés, comme dans le dernier exemple, ils se produisent sur un fond de détachement mélancolique qui refera surface à leur disparition. Voilà qui me ramène à l’ouvrage de Frédéric Worms « Revivre. Eprouver nos blessures, nos ressources » sur lequel je me suis penchée en 2011, texte qui fait à la bipolarité une place à l’extérieur de la pathologie. Il indique combien  nous sommes non seulement tour à tour, mais en même temps, glacés et réchauffés, en mélancolie et en joie Cette  sorte de « bipolarité » pourrait être la marque que chacun porte, s’il y prend garde, au vif de sa chair, mais aussi celle d’une époque et peut-être le signe d’un progrès de la pensée. Pourquoi en effet considérerions-nous comme opposé ce qui est en réalité complémentaire ? Ainsi en va-t-il aussi de ce que l’on nomme le Bien et le Mal qui ne peuvent être contradictoires dans la mesure où l’un ne va pas sans l’autre. Une lucidité sur ces points ne pourrait-elle servir d’antidote à la « moraline » et nous inviter à rechercher des ajustements « adéquats », pour rappeler Spinoza, plutôt que des anathèmes ? On peut penser que c’est la conscience d’une telle bipolarité qui a rendu Stiegler si sensible à tous les renversements possibles d’un phénomène, ce qui l’a conduit à faire du pharmakon un outil théorique précieux. Si l’on approche, à l’aide de cet outil le sentiment océanique, l’on voit bien qu’il est considéré comme régressif  par ceux  pour qui une suspension momentanée de l’engagement actif dans les affaires du temps est inenvisageable alors qu’il n’efface pas cet engagement. On peut passer de l’un à l’autre et, sans doute, faire servir l’un à l’autre.
Ainsi est-il perçu par Freud lui-même, (mais il est vrai que c’est pour en dénoncer le caractère illusoire selon lui),  comme une « expansion de l’amour à toute l’humanité », expansion dont témoigne la vie de Romain Rolland. Et cette expansion s’accompagne en même temps d’une acuité et d’un élargissement de la conscience. Illusion ou capacité ? Sans doute les deux mêlées.

Etat des lieux

 En tant qu’impliquant un lien avec la nature, comme avec l’humanité, le « sentiment océanique » ouvre aux questions écologiques qui se posent nécessairement à nous car nous vivons en effet, au-delà du domaine économique et politique, mais en lien avec lui, une crise de l’individuation, en tant que rapport à l’univers, à l’autre et à soi. L’ère « anthropocène » (ce mot désigne une période géologique durant laquelle l’action humaine a des répercussions sur la planète. Origine : XVIIIème s.), nous met en face de la responsabilité de l’homme vis-à-vis des autres vivants.  Nous sommes dès lors, face aux « entités non humaines », (forêts, rivières, montagnes, monde animal), tenus de changer d’échelle pour lire l’histoire.
Autrement dit, notre relation à la nature est concernée en ce que nous sommes inscrits en elle comme elle l’est en nous et c’est bien ce qu’exprime le « sentiment océanique » en tant qu’amour du vivant qui englobe les hommes autant que leur environnement. Rappelons- nous l’étymologie du mot : du grec « οἶκος » maison et «λόγος» science, connaissance. Et il est bien question de notre habitat au sens large, au sens où Hölderlin écrivait que c’est en tant poète que l’homme pourrait se considérer comme habitant la terre
Or si l’écologie a tant tardé à occuper une place dans la société, c’est que l’humanité a développé des mécanismes de défense, à l’instar de ceux de Freud vis-à-vis du « sentiment océanique », de sorte que nous avons adopté, à l’égard de la nature, un comportement de maîtrise, de contrôle, donc de destruction.

Ecolopharmacologie

A approcher le lien homme/nature avec l’outil pharmacologique, nous repérons quelques pièges. J’en évoquerai deux, consciente qu’il en existe d’autres, étant donnée la complexité des questions.
Le premier serait de « techniciser » l’écologie pour la mettre au seul service de l’homme (anthropocentrisme) et non du vivant (biocentrisme) Cela reviendrait à reproduire un comportement qui a contribué à la destruction de l’environnement. Or, si l’homme a besoin de la vie, la vie a aussi besoin de l’homme.
Le second serait de « totaliser » la nature en la considérant comme seul milieu vivable. Un film de Sean Penn « Into the wild », illustre bien l’aspect mortifère d’une telle conception. Il s’agit de l’histoire vraie de ce baroudeur dont l’obsession est de vivre au seul contact de la nature sauvage. Ceux et celles qu’il rencontre sur sa route et avec lesquels il noue des liens forts, tentent de le dissuader. Avide d’une fantasmatique liberté absolue, il ne distingue plus entre l’attitude légitime qui consiste à s’opposer aux aspects aliénants de la civilisation et la nécessité vitale de rester en lien avec les humains. Au moment où il comprend l’importance de ce lien et veut revenir sur ses pas, la rivière en crue lui barre la route, le poussant à réaliser les débordements implacables des catastrophes naturelles et quand, le gibier venant à manquer, il cherche à se nourrir de champignons, il en absorbe un vénéneux. Il est à l’article de la mort. Un grizzli tout à coup, est là qui l’observe et passe son chemin. Scène extraordinaire : sous l’œil indifférent de la bête, le monde sauvage conduit à la mort cet homme  piégé dans une idéalisation de la nature.

Pour autant, en ce qui concerne l’aspect structurant de notre lien avec la nature, n’oublions pas qu’au  stade premier, primaire selon Freud, qui y réduit le « sentiment océanique » pour s’en défendre, tout en restant perplexe, nous n’avons fait qu’un avec le monde. Aucune différenciation n’intervient, à notre origine, ni avec la mère, ni avec le contexte. Bébés, nous avons été le vent qui caressait notre joue, la chaleur qui réchauffait notre peau. C’est une époque de symbiose avec tout le contexte, aussi bien les personnes que la nature, les objets et même le langage. A l’origine de la vie psychique il n’y a pas de séparation entre un environnement et l’être humain. Il en reste un lien structurant et indéfectible ;  des savoirs très anciens l’ont rappelé dans leurs conceptions de la vie ; ainsi, les Incas ont-ils bâti l’Intiwatana  l’ « agrafe du soleil », lieu situé sur la cime de la « Colline Sacrée » du Machupichu. L’intiwatana, pierre-autel destinée à s’amarrer au soleil fait le lien entre le cosmique, le minéral et l’homme.
Dans un contexte plus actuel, les aborigènes d’Australie  appartenant sans doute à la plus ancienne culture au monde, gardent vivante une tradition sacrée  basée sur le rêve, et qui donne une importante capitale à la terre, au cœur de leur identité, comme en témoignent leur peinture de réputation mondiale ainsi que leurs tentatives littéraires, musicales et cinématographiques. Le rêve, médiateur entre la terre et l’invention créatrice, est aussi considéré dans sa valeur initiatique par les Trobriandais qui, selon le  hongrois Ehel Ràcz qui a séjourné dans leur île, ont « 2000 ans d’avance sur nous »  Voici ce qu’en rapporte Eliane Métais dans « Au commencement était la terre » : « Les rêves racontés par les Mélanésiens sont multiples, qui montrent les « esprits » bien présents venant conseiller, initier, apporter des remèdes, se promener dans l’Allée Centrale, prévenir d’une mort prochaine, et à la limite « psychanalyser » et même donner de l’argent » .Ce lien entre l’univers, voire le plurivers et l’homme, des astrophysiciens en rappellent aussi l’évidence : la composition de notre corps au niveau des atomes ne diffère pas de celle du reste de l’univers, comme l’indique Hubert Reeves, nous définissant comme des « poussières d’étoiles »  car tous les noyaux des atomes qui nous constituent ont été engendrés au centre d’étoiles mortes il y a plusieurs milliards d’années.

Bilans

De nos jours, nous assistons à une dégradation de la nature et ce n’est pas une technicité écologique qui pourra réparer les dégâts, c’est une ouverture à la vie sauvage en nous et autour de nous. Car c’est de cet aspect sauvage que notre culture nous a trop appris à nous démarquer, privilégiant le rationnel par peur des débordements dont la nature, avec ses catastrophes, peut donner l’image, ce qui renvoie aux possibles débordements de nos pulsions.
Parce que celles-ci peuvent être ravageuses, nous les avons refoulées derrière une rationalité qui se révèle, dans notre actualité, tout aussi ravageuse. Or, avec tout cela, il faudrait  composer à l’aide de l’outil pharmacologique ce qui permet réaliser pleinement que ce qui est poison peut devenir remède et inversement. Il n’y a pas lieu de supprimer ou de refouler l’un ou l’autre des aspects du pharmakon mais de rechercher les meilleurs ajustements pour préserver la vie en nous et au-dehors. Nous en sommes loin car notre culture dualiste a conduit à opposer l’individuel au social, l’homme à la nature, donc le civilisé au sauvage et, à l’intérieur de chacun, la raison à la passion ou à la pulsion.  C’est pour nous protéger de l’indifférencié, du fusionnel, de l’océanique, que nous en sommes venus là.  Alors,  nous dénions les liens profonds que nous avons avec notre environnement et notre rejet est d’autant plus violent que nous luttons contre notre nostalgie du ressenti initial de totalité que nous croyons avoir perdu et qui pourtant s’inscrit fugacement dans le sentiment océanique. Nous préférons, plutôt que de nous interroger, être « normaux », c'est-à-dire, comme des robots, répondre aux attentes de la machine socio-économique. Ce qui est refoulé faisant généralement retour, l’on peut se questionner sur le lien entre cette « normalité », les « clivages » qui caractérisent la culture occidentale et les violences, voire les horreurs qui débordent actuellement l’humanité.


In fine

Quoiqu’il en soit, les questions qui se posent de façon de plus en plus pressante, le sentiment d’une urgence, sont l’indice d’un changement d’époque qui, certes prendra beaucoup de temps à s’imposer mais notre anxiété devant l’aggravation des dégâts planétaires, et une détérioration concernant tout notre environnement devrait y contribuer. Ces dommages, tels que l’illustre l’impossible réparation du désastre qui a détruit Fukushima ou encore l’épuisement des ressources et de la terre que produisent une agriculture et un élevage industriel intensifs renvoient à la responsabilité de nos sociétés, à leur l’impuissance, à la nocivité d’une technicisation accrue, qui, non régulée, non encadrée par le Droit, devient source de catastrophes.
Pour changer de cap, il faudrait reconnaître le lien entre tous les éléments qui constituent le vivant, nous écarter d’une conscience trop mentale, non irriguée par le désir, ainsi que d’approches trop rationnelles devenant nuisibles dès lors que nous y perdons nos capacités à nous émouvoir.
Parce que les anciennes manières de faire ne suffisent plus, il importe de laisser remonter ce qui est de l’ordre du sensible, du non formaté, du non formulé, de l’intuitif, le troisième mode de connaissance selon Spinoza.
C’est pourquoi  cultiver en soi une disposition au « sentiment océanique » me semble capital en tant qu’il pourrait être au service d’options écologiques intériorisées. Certes, ceux à qui il est étranger prendront cela pour une douce lubie. Pourtant, il me semble que chacun est porteur d’une telle aptitude, s’il ne l’étouffe pas dans l’œuf et que le vivant aurait beaucoup à y gagner
Mais pour cela, il faudrait pouvoir échapper à la tendance dualiste de notre époque qui, dans les pays dominants, clive et exclut. Il importerait de retrouver, loin de nos cadres mentaux, le lieu du « sauvage » en soi et au-dehors. Ne pourrions- nous, en ce lieu accueillir, sans leur donner libre cours, nos pulsions agressives ou mortifères et les prendre en patience afin que puissent se développer grâce à la balance pharmacologique, nos pulsions désirantes sans lesquelles il n’y aurait plus qu’assujettissement et formatage, loin des jaillissements de l’invention, de l’amour, du plaisir ? 

N.C.