mercredi 26 mars 2014

Intermède K : kaléidoscope



L’un des objets préférés de L. fut, dans l’enfance, un kaléidoscope. Son aspect extérieur ne payait pas de mine : une sorte de cône en carton bouilli d’un ocre gris indéfinissable. Mais son nom, déjà, faisait rêver : des sonorités pouvant évoquer les mille et une nuits, le titre d’un conte de Shéhérazade...L. n’en apprendrait que bien plus tard l’origine grecque kalos (beau) eidos (aspect), scope (regarder).
Elle ne se lassait pas de tourner voluptueusement l’objet entre ses doigts, lentement, pour prolonger savoureusement l’attente de la prochaine image,  attentive au contact du grain rugueux.  Et soudain, sous une légère impulsion supplémentaire de la main, l’émerveillement se produisait : des gerbes de couleurs, de lumières, de rayons, de formes. Elle appréciait particulièrement que les figures s’enchevêtrent, se fondent les unes dans les autres. Elle pouvait demeurer là indéfiniment, à manier son kaléidoscope, qu’elle soit d’humeur à s’abandonner au rêve, ou qu’un chagrin ait fait couler des larmes qui séchaient dans les  multiples jaillissements de couleurs.
Plus tard, elle saurait que des physiciens, à l’aide de kaléidoscopes, avaient approché la nature de l’infini, infini potentiel ? Infini actuel ? Pour fabriquer un kaléidoscope, il fallait créer un motif  symétrique à partir des images d’un objet placé entre deux miroirs orientés selon un certain angle. Ce jeu des miroirs pour figurer l’infini fut aussi utilisé par Orson Wells dans le film « La Dame de Shanghai ». Les images du couple Wells- Rita Hayworth se multiplient comme à l’infini dans l’abîme des miroirs.
L. comprit, se référant à la théorie des objets et espaces transitionnels de Winnicott que « son » kaléidoscope avait fait lien entre son enfance la plus indiscernable, parfois la plus heureuse, comme la plus invivable et ce qu’il en restait :  des questions persistant à se poser à elle, toujours ouvertes, allant se métamorphosant, évoluant, dans une pensée kaléidoscopique, changeant d’orientation, d’inflexion selon les prismes : par-dessus toutes les questions sociales ou sociétales, chroniques de faits, il y avait, les surplombant et les déterminant, le mystère de la beauté, de l’infini, de la mort  Un kaléidoscope fait à lui seul la synthèse de ce triple mystère, beauté d’images mourant l’une en l’autre dans l’infini des miroirs.
La mort relevait de la question de l’infini, non plus seulement dans la beauté d’un espace s’infinitisant mais aussi dans la temporalité d’images se succédant. C’est sans doute pourquoi Schopenhauer avait évoqué le kaléidoscope pour représenter au- delà de cet objet, une sorte d’éternelle re composition.
 « L'histoire a beau prétendre nous raconter toujours du nouveau, elle est comme le kaléidoscope : chaque tour nous présente une configuration nouvelle, et cependant ce sont, à dire vrai, les mêmes éléments qui passent toujours sous nos yeux. » (Le monde comme volonté et comme représentation)
 Il semblait à L. que ce qui concernait la grande Histoire valait aussi pour chaque destin : nos vies sont kaléidoscopiques, et si par malheur notre pensée ne l’était pas, nos systèmes, et peut-être alors même l’Histoire se figeraient dans des formes conservatrices, dominatrices, voire totalitaires. Dans sa mouvance, le kaléidoscope lui apparut dès lors comme la caution d’une liberté certes relative mais pour autant pas impossible. 

 N.C.

samedi 8 mars 2014

Amplitude


Une pavane en moi
déroule ses anneaux
si lente...
La pivoine élargit l’espace
où mon souffle brise les vents d’avant
en mémoire émiettée...
accueillie, recueillie dans le pollen des fleurs...
Je pense et m’affole
autour des abeilles,
éclats de verre fragmentent
l’infini de naufrages
rescapés
quand la lune hulule dans les pupilles du chat huant…
De chair et d’os,
ma sagesse rejoint la nuit
aux encres plurielles.

 

noco