dimanche 6 juillet 2014

Intermède L : Lucioles



Un matin d’il y a quelques années, je me suis réveillée avec une oppressante sensation  d’opacité. Je me suis interrogée jusqu’à ce que, de ce brouillard naisse quelque chose, une forme, une image qui a surgi au bout de quelques heures : cela faisait longtemps que je ne voyais plus de vers luisants et je ne m’étais pas questionnée sur cette absence. Qu’étaient donc devenues les lucioles d’antan?
Rassemblant mes souvenirs, il me sembla que j’en avais encore vu dans les années cinquante. Mais depuis ? Quand donc leurs éclats avaient-ils cessé de piquer les premières nuits de l’été ?
Nous aimions les apercevoir sous les feuilles ou dans l’herbe. Elles clignotaient, magiques et intermittentes, scintillants appels amoureux : les femelles, du sol, faisaient signe aux mâles qui volaient. On avait envie, quand on les surprenait, de formuler un vœu, comme lorsqu’une étoile filante striant le ciel, appelait le désir.

En faisant ces jours-ci des recherches sur la réalité de leur effacement, j’ai retrouvé cet article de Pasolini, déjà lu en 1975 mais tombé, depuis, dans mes oubliettes. Ce poète, analyste et cinéaste, associe les lucioles à sa réflexion politique. Il y a un avant, un pendant et un après la disparition des lucioles qui date, selon lui, des années 60. Auparavant, écrit-il, fascisme fasciste et fascisme démocrate chrétien se confondaient. Ils défendaient les mêmes valeurs : Eglise, Famille, Patrie, Obéissance.
Dans les années 60, les ouvriers, paysans, intellectuels, qui appelaient en Italie un avenir différent, ne se sont pas aperçu que les lucioles étaient en train de disparaître.
Après leur disparition, s’est installé un nouveau totalitarisme - celui de la consommation, et d’une trop pleine lumière - renforcé par un vide politique tandis que les dignitaires démocrates chrétiens continuaient à faire les mêmes grimaces, occultant ce vide. Et Pasolini termine en affirmant qu’il donnerait tout le Madison, groupe technique privé, pour une luciole.
C’est en 2007, donc 47 ans  après la date de leur disparition selon Pasolini, que j’avais pris conscience de l’absence des lucioles.

En 2009, j’eus la surprise et le plaisir de découvrir que Georges-Didi Huberman publiait « Survivance des lucioles », et de constater, à la lecture, qu’il répondait à Pasolini.
Dans une fine analyse, il repère la présence des lucioles dans les écrits de Pasolini, dès 1941 : dans une lettre à un ami, Pasolini associe l’image des lucioles au thème du désir. Et il évoque une nuit à Palerme où, après avoir dîné, il est monté  en compagnie  d’un ami, vers Pievre del Pino : « nous avons vu une quantité énorme de lucioles qui formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons et nous les enviions parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel. » Il évoque plus loin, une apparition, dans ce vagabondage : « deux projecteurs très loin, très féroces, des yeux mécaniques auxquels il était impossible d’échapper, et alors nous avons été saisis par la terreur d’être découverts pendant que des chiens aboyaient et nous nous sentions coupables ». Prenant appui sur cette lettre, Georges Didi- Huberman précise que pour Pasolini, de 1941 à 1975, c’est à la fois le désir qui s’est effiloché et une pensée politique apocalyptique qui s’est affirmée.

Georges Didi Huberman s’intéresse alors aux écrits apocalyptiques chez d’autres auteurs, en particulier Georges Agamben. Il veut montrer que le thème de l’apocalypse s’inscrit dans un contexte de faillite du désir et de l’imaginaire qui seuls, peuvent soutenir une conception politique préservant l’espoir. Et les lucioles en témoignent pour lui en tant que  contrepoints,  contrefeux qu’elles allument quand nous savons saisir leurs intermittences.  Il écrit : « Et d’abord, les lucioles ont-elles vraiment disparu ? Ont-elles toutes disparu ? Emettent-elles encore- mais d’où ?- leurs merveilleux signaux intermittents ? Se cherchent-elles encore quelque part, se parlent-elles malgré tout, malgré le tout de la machine, malgré la nuit obscure, malgré les projecteurs féroces ? » Et, pour l’auteur, ces projecteurs représentent à la fois la surveillance totalitaire et la surbrillance médiatique. Mais la pensée apocalyptique, désespérée n’y contrevient pas et  refait une sorte d’aveuglante pleine lumière avec l’annonce du jugement dernier. Cette pensée là provient, selon l’auteur, d’une marque judéo- chrétienne, indéfectible, douloureuse, désespérée.

A l’opposé de la lumière vive et continue des temps modernes, et je fais mienne cette pensée, l’éclat fugace des lucioles, éphémère, est à saisir au vol, aussi bien dans la beauté fugitive d’instants vécus que dans celle de l’art, ou dans les élans de notre imaginaire comme dans nos éclats poétiques. Pressentir les lucioles élucide notre pensée politique en laquelle l’espoir se conserve ;  nous détournant du pessimisme, nous peuplons alors et repeuplons le vivier de nos singularités : désirs intermittents, rêves clignotants, savoirs clandestins de nos pensées singulières prises dans nos mémoires, liens libérateurs, marginalités fugitives, éclaboussements poétiques sont nos lucioles. Réduisant en miettes les lumières trop vives de la modernité, elles allument dans nos nuits des étincelles ; oui, elles ont décliné mais n’ont disparu, ne se sont éteintes qu’aux regards de ceux qui ne les cherchent plus. L’on peut d’ailleurs avoir la chance de rencontrer leurs gerbes incandescentes dans l’arrière-pays niçois où elles survivent, comme survivent en nos tissus les plus intimes les étincelles de nos désirs.

N.C.   

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