samedi 27 septembre 2014

"Sentiment océanique" et options écologiques



La question d’une articulation entre le « sentiment océanique » et l’écologie, est restée longtemps présente en moi sous une forme implicite jusqu’à ce qu’elle se pose et insiste de plus en plus précisément dans la mesure où il m’est devenu évident, à la lumière de la crise actuelle, que les hommes, ainsi que la planète, comme on dit, mais  plus largement l’univers auraient avantage à une telle articulation.

Flashes

C’est mon expérience personnelle qui m’a orientée vers cette question : je m’étais sentie ponctuellement, depuis l’enfance,  sujette à des « flashes » très particuliers comme celui qu’évoque ce poème de juin 2011 écrit, dans le temps d’une ressaisie interprétative, quelques jours après une sorte de rêve éveillé, un jour où je m’étais allongée dans l’herbe :

Dos contre terre,
j’avais les cheveux verts
et les mains bleues
ongles de nuages nacrés.

Je sentis le soleil entre mes doigts ouverts
et vis mon corps en suspens inversé.

Dos contre ciel,
j’avais les cheveux bleus
et les mains vertes
ongles d’écorce brune

Ce jour-là, je fus morte et vivante.


Qui dit « flash » dit effacement quasi immédiat. L’éclair d’un tel instant, l’on ne peut se le réapproprier que dans la fiction de l’écriture. Je ressens ce vécu comme « marginal », dicible seulement en poésie et, après m’être longtemps crue « étrange » pour ne pas dire plus, il m’arrive maintenant de trouver prétentieuse ou factice l’évocation d’après coup comme de me sentir aussi, étrangère à mon contexte, voire exilée.
Mais…ayant rencontré dans mes pérégrinations la psychanalyse, la physique quantique, le taoïsme, le YI Jing, fait l’expérience d’ « états de conscience élargie », lu des textes qui parlaient de «  mystique sauvage » d’ « écologie intérieure », j’ai su que d’autres avaient connu des expériences voisines et avaient su les traduire dans une pensée qu’on ne pouvait qualifier d’extravagante.

Et, pour commencer, il y eut Romain Rolland

Romain Rolland m’était familier depuis l’âge de douze ans, mes parents m’ayant offert « Jean Christophe » à l’occasion de mon passage du premier au second cycle du  collège Angelier où je faisais mes études à Boulogne sur mer. Romain Rolland (1866-1944) est connu pour son pacifisme tel qu’il l’exprime dans son texte « Au-dessus de la mêlée » ; il y fait  porter la responsabilité du premier conflit mondial sur les deux belligérants. Sa confiance en un lien possible entre les hommes, le fit adhérer à la troisième Internationale et rompre sa très profonde amitié avec Stefan Zweig en 1933 : « Il est trop clair, écrivait-il, que nos chemins se sont séparés. Il ménage étrangement le fascisme hitlérien qui,  pourtant, ne le ménagera pas »…et qui,  de fait, le mena au suicide.
C’est à cet homme engagé que l’on doit l’expression « sentiment océanique » et ses échanges avec Freud sur ce point sont connus ; ils débutent en 1920, année au cours de laquelle Freud avait demandé à être présenté à Romain Rolland qu’il admirait.
Sans revenir précisément à leur correspondance de façon exhaustive, j’évoquerai quelques uns de leurs points de vue sous une forme dialoguée comme s’il s’agissait d’une conversation et c’en fut une, en réalité, qui les occupa de nombreuses années. Il ne s’agira donc ici que d’une forme condensée et je transcrirai en italiques les termes qui me paraissent ambigus, révélateurs d’une réserve sous l’éloge
S.F 1920 : Je conserverai jusqu’à la fin de mes jours le souvenir réjouissant d’avoir pu échanger un salut avec vous. Car votre nom est associé pour nous à la plus précieuse de toutes les belles illusions, celle de l’expansion de l’amour à toute l’humanité.
 R.R. 1927 (après la publication par Freud de « L’avenir d’une illusion ») : Votre analyse des religions est juste mais j’aurais aimé vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané, ou plus exactement de la « sensation » religieuse qui est toute différente des religions proprement dites[…] le fait simple et direct de la « sensation de l’Eternel »( qui peut très bien n’ être  pas éternel mais simplement sans bornes perceptibles et comme océanique).[…] Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout au long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué.
S.F 1929 : [Vos remarques] au sujet d’un sentiment que vous qualifiez d’ « océanique » ne m’ont point laissé de repos. Il se trouve que dans un nouvel ouvrage encore inachevé,  je prends votre suggestion comme point de départ, je parle du sentiment « océanique » et j’essaie de l’interpréter dans le sens de notre psychologie […]  Je cherche, grâce à une dérivation analytique à l’écarter de mon chemin. Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m’est aussi fermée que la musique.
R.R. 1929 : Je puis à peine penser que la mystique et la musique vous soient  étrangères…Je crois plutôt que vous vous en méfiez pour l’intégrité de la raison critique dont vous maniez l’instrument »
R.R. 1929 après réception d’un exemplaire dédicacé de « Malaise dans la civilisation » : Vous, docteurs de l’Inconscient, au lieu de vous faire pour mieux le posséder, citoyens de cet empire illimité vous n’y entrez jamais qu’en étrangers imbus d’une idée préconçue de la supériorité de la partie dont vous venez…La méfiance que manifestent certains maîtres de la psychanalyse pour le libre jeu naturel de l’esprit qui jouit de sa propre possession…trahit, à leur insu, une sorte d’ascétisme et de sentiment religieux à rebours.
S.F 1931 : Bien près de l’inévitable terme de ma vie…et sachant que je ne vous reverrai probablement plus, je puis vous avouer que j’ai rarement aussi vivement ressenti ce mystérieux attrait d’un être humain pour un autre qu’en ce qui vous concerne  Peut-être est-ce lié, de quelque façon, à la conscience que nous avons de nos différences

 « Différences » 

Si l’on considère  l’origine du terme « mystique », indépendamment des domaines religieux qui s’en sont, par la suite emparés, il  signifie seulement : « qui a trait aux mystères », c’est à dire aux choses secrètes, cachées à ceux qui ne s’y initient pas. Il est de la même famille que le verbe grec μυέω qui signifie initier, enseigner.   C’est pourquoi l’étonnement de Romain Rolland quand Freud se déclare étranger à la mystique, se conçoit tout à fait car quoi de plus mystérieux et « insu » que l’inconscient ? Et la psychanalyse n’a-t-elle pas à voir avec une initiation ? N’est-ce pas  une position scientiste qui a rendu Freud si méfiant ? 
Les «  différences » entre les deux hommes apparaissent de façon évidente en 1929 car cette année-là, Romain Rolland travaille à sa trilogie sur l’Inde mystique, à ce que Freud a pu qualifier de « jungle hindoue » dans laquelle il demande à Romain Rolland de le guider, l’opposant à ce sens de la mesure en provenance de la culture grecque dont il a, pour sa part hérité.
Il n’y a aucune raison de mettre en doute  l’affirmation de l’écrivain selon laquelle la sensation océanique lui est familière depuis l’enfance et l’ouvrage « Jean- Christophe » la laisse affleurer en diverses occurrences. Mais n’a-t-il pas rencontré et adopté le terme « océanique », propre à exprimer une expansion du soi,  dans la philosophie vedântique où le couple conscience personnelle/conscience supra personnelle  est représenté par le couple vague/océan ? Quoiqu’il en soit, ce terme vient relier à point nommé son expérience personnelle et la découverte des textes sacrés de l’Inde ancienne.
C’est la même année que Freud écrit que le terme « océanique » ne lui a laissé aucun repos. Pourquoi en est-il à ce point « hanté », dans un mouvement  d’attraction/répulsion ? Se disant étranger à l’ « océanique », ne s’est-il pas senti personnellement concerné, voire menacé  au point de tenter un contre-feu tel que la dédicace de « Malaise dans la civilisation », offert à Romain Rolland peut le laisser entendre : « De la part d’un animal de la terre ferme à son ami océanique » ? C’est que, pour Freud, il s’agirait, dans l’ « océanique », d’un retour à un « stade primaire », une manifestation « narcissique » de l’ordre de l’ « introversion » voire un « autoérotisme », ce que Romain Rolland conteste, évoquant une expansion illimitée, certes, mais consciente d’elle-même, irréductible à une quiétude infantile.
L’insistance de Freud à quêter l’adhésion d’un homme dont tout le séparait ne renvoie-t-elle pas, ainsi que le suppose Michel Hulin dans son ouvrage « La mystique sauvage » à une « zone aveugle, une faille  secrète de la théorie psychanalytique » ?

Non pas une mais des « mystiques »

Dans le même ouvrage, Michel Hulin s’intéresse à ce qui est connu : la mystique religieuse, la mystique telle que l’approchent les annales de la psychopathologie ou encore des états consécutifs à l’absorption de drogues et dont la littérature donne de nombreux exemples. Mais, à côté des écrits de Sainte Thérèse d’Avila et des travaux de Janet qui enferment sa patiente Madeleine dans le domaine psychopathologique, à côté aussi d’expériences théâtralisées, comme celle de Rousseau sur le chemin de Vincennes,  Michel Hulin veut montrer qu’il existe aussi une mystique « laïque » quasi banale, voire triviale, qu’il appelle « spontanée », mais le plus souvent ignorée. Il cite, sur ce point, des exemples nombreux et précieux.  Il s’agit de sauts dans l’occulte, terme qui pourrait être préféré à celui de mystique parce qu’il restituerait le sens étymologique d’un mot qui s’est noyé dans les appropriations religieuses.
Voici, entre autres, quelques lignes du témoignage de l’écrivain irlandais Forrest Reid : « On eût dit que tout ce qui m’entourait s’était soudain retrouvé à l’intérieur de moi-même. L’univers entier paraissait résider en moi. C’était en moi que l’alouette chantait, en moi que brillait le chaud soleil et que s’étendait l’ombre fraîche. Un nuage monta dans le ciel et une légère averse vint crépiter sur le feuillage. Je sentais la fraîcheur s’épancher dans mon âme et je percevais dans tout mon être l’odeur délicieuse de l’herbe, des plantes, de la riche terre brune. J’aurais pu sangloter de joie.» Comment ne pas faire ici un rapprochement avec cette joie proche de la béatitude qu’évoque Spinoza au terme de son « Ethique  » ? Ou avec cet élan nommé « inspiration » dont témoignent de nombreux artistes ? Je pense aussi au poète Henri Michaux : «  Il m’arrive depuis quelque temps et plusieurs fois dans la journée, et dans les moments les plus détestables comme dans les autres, tout à coup une ineffable sérénité. Et cette sérénité fait un avec la joie, et tous deux font zéro de moi »
L’étonnant dans certains témoignages présentés par Michel Hulin, c’est que le surgissement extatique qu’ils évoquent peut naître de façon presque triviale, à la vue du plus humble des objets comme en témoigne la « lettre de Lord Chandos » de Hugo von Hofmansthal : « Lorsque l’autre soir, sous un noyer, je trouve un arrosoir à moitié plein oublié là par quelque jardinier, avec son eau assombrie par l’ombre de l’arbre et sillonnée d’un bord à l’autre par un insecte aquatique, tout cet assemblage de choses insignifiantes me communique si fort la présence de l’infini qu’un frisson sacré me parcourt de la racine des cheveux à la base des talons […] En de tels instants, une infime créature, un chien, un rat, un pommier rabougri, un chemin carrossable qui  serpente au flanc d’une colline, une pierre couverte de mousse me deviennent plus précieux que la plus belle des amantes s’abandonnant dans la plus heureuse des nuits. ». Une expansion donc, qui dépasse l’érotisme dont Michaux faisait grief à Bataille de s’être arrêté là par peur du pas de plus, celui qui ouvre d’autres mondes, celui du courage de l’amour et de la contemplation.
N’est-on pas là très éloigné de la conception freudienne d’une régression qui caractériserait de telles expériences ? Si Freud est resté longtemps habité par cette question, c’est peut-être parce qu’il a pressenti que de tels états-contrôlés voire cultivés- pouvaient avoir valeur libératrice ou heuristique au- delà de ce qu’il en théorisait.
Ces états sont parfois accompagnés d’une angoisse car ils surviennent souvent au terme d’une rupture ou lors d’un absolu dépaysement et l’on sait aussi que l’effacement identitaire, « zéro de moi », qui les accompagne, ne va pas, en Occident du moins, sans quelques assauts paniques.  Accueillis, apprivoisés, comme dans le dernier exemple, ils se produisent sur un fond de détachement mélancolique qui refera surface à leur disparition. Voilà qui me ramène à l’ouvrage de Frédéric Worms « Revivre. Eprouver nos blessures, nos ressources » sur lequel je me suis penchée en 2011, texte qui fait à la bipolarité une place à l’extérieur de la pathologie. Il indique combien  nous sommes non seulement tour à tour, mais en même temps, glacés et réchauffés, en mélancolie et en joie Cette  sorte de « bipolarité » pourrait être la marque que chacun porte, s’il y prend garde, au vif de sa chair, mais aussi celle d’une époque et peut-être le signe d’un progrès de la pensée. Pourquoi en effet considérerions-nous comme opposé ce qui est en réalité complémentaire ? Ainsi en va-t-il aussi de ce que l’on nomme le Bien et le Mal qui ne peuvent être contradictoires dans la mesure où l’un ne va pas sans l’autre. Une lucidité sur ces points ne pourrait-elle servir d’antidote à la « moraline » et nous inviter à rechercher des ajustements « adéquats », pour rappeler Spinoza, plutôt que des anathèmes ? On peut penser que c’est la conscience d’une telle bipolarité qui a rendu Stiegler si sensible à tous les renversements possibles d’un phénomène, ce qui l’a conduit à faire du pharmakon un outil théorique précieux. Si l’on approche, à l’aide de cet outil le sentiment océanique, l’on voit bien qu’il est considéré comme régressif  par ceux  pour qui une suspension momentanée de l’engagement actif dans les affaires du temps est inenvisageable alors qu’il n’efface pas cet engagement. On peut passer de l’un à l’autre et, sans doute, faire servir l’un à l’autre.
Ainsi est-il perçu par Freud lui-même, (mais il est vrai que c’est pour en dénoncer le caractère illusoire selon lui),  comme une « expansion de l’amour à toute l’humanité », expansion dont témoigne la vie de Romain Rolland. Et cette expansion s’accompagne en même temps d’une acuité et d’un élargissement de la conscience. Illusion ou capacité ? Sans doute les deux mêlées.

Etat des lieux

 En tant qu’impliquant un lien avec la nature, comme avec l’humanité, le « sentiment océanique » ouvre aux questions écologiques qui se posent nécessairement à nous car nous vivons en effet, au-delà du domaine économique et politique, mais en lien avec lui, une crise de l’individuation, en tant que rapport à l’univers, à l’autre et à soi. L’ère « anthropocène » (ce mot désigne une période géologique durant laquelle l’action humaine a des répercussions sur la planète. Origine : XVIIIème s.), nous met en face de la responsabilité de l’homme vis-à-vis des autres vivants.  Nous sommes dès lors, face aux « entités non humaines », (forêts, rivières, montagnes, monde animal), tenus de changer d’échelle pour lire l’histoire.
Autrement dit, notre relation à la nature est concernée en ce que nous sommes inscrits en elle comme elle l’est en nous et c’est bien ce qu’exprime le « sentiment océanique » en tant qu’amour du vivant qui englobe les hommes autant que leur environnement. Rappelons- nous l’étymologie du mot : du grec « οἶκος » maison et «λόγος» science, connaissance. Et il est bien question de notre habitat au sens large, au sens où Hölderlin écrivait que c’est en tant poète que l’homme pourrait se considérer comme habitant la terre
Or si l’écologie a tant tardé à occuper une place dans la société, c’est que l’humanité a développé des mécanismes de défense, à l’instar de ceux de Freud vis-à-vis du « sentiment océanique », de sorte que nous avons adopté, à l’égard de la nature, un comportement de maîtrise, de contrôle, donc de destruction.

Ecolopharmacologie

A approcher le lien homme/nature avec l’outil pharmacologique, nous repérons quelques pièges. J’en évoquerai deux, consciente qu’il en existe d’autres, étant donnée la complexité des questions.
Le premier serait de « techniciser » l’écologie pour la mettre au seul service de l’homme (anthropocentrisme) et non du vivant (biocentrisme) Cela reviendrait à reproduire un comportement qui a contribué à la destruction de l’environnement. Or, si l’homme a besoin de la vie, la vie a aussi besoin de l’homme.
Le second serait de « totaliser » la nature en la considérant comme seul milieu vivable. Un film de Sean Penn « Into the wild », illustre bien l’aspect mortifère d’une telle conception. Il s’agit de l’histoire vraie de ce baroudeur dont l’obsession est de vivre au seul contact de la nature sauvage. Ceux et celles qu’il rencontre sur sa route et avec lesquels il noue des liens forts, tentent de le dissuader. Avide d’une fantasmatique liberté absolue, il ne distingue plus entre l’attitude légitime qui consiste à s’opposer aux aspects aliénants de la civilisation et la nécessité vitale de rester en lien avec les humains. Au moment où il comprend l’importance de ce lien et veut revenir sur ses pas, la rivière en crue lui barre la route, le poussant à réaliser les débordements implacables des catastrophes naturelles et quand, le gibier venant à manquer, il cherche à se nourrir de champignons, il en absorbe un vénéneux. Il est à l’article de la mort. Un grizzli tout à coup, est là qui l’observe et passe son chemin. Scène extraordinaire : sous l’œil indifférent de la bête, le monde sauvage conduit à la mort cet homme  piégé dans une idéalisation de la nature.

Pour autant, en ce qui concerne l’aspect structurant de notre lien avec la nature, n’oublions pas qu’au  stade premier, primaire selon Freud, qui y réduit le « sentiment océanique » pour s’en défendre, tout en restant perplexe, nous n’avons fait qu’un avec le monde. Aucune différenciation n’intervient, à notre origine, ni avec la mère, ni avec le contexte. Bébés, nous avons été le vent qui caressait notre joue, la chaleur qui réchauffait notre peau. C’est une époque de symbiose avec tout le contexte, aussi bien les personnes que la nature, les objets et même le langage. A l’origine de la vie psychique il n’y a pas de séparation entre un environnement et l’être humain. Il en reste un lien structurant et indéfectible ;  des savoirs très anciens l’ont rappelé dans leurs conceptions de la vie ; ainsi, les Incas ont-ils bâti l’Intiwatana  l’ « agrafe du soleil », lieu situé sur la cime de la « Colline Sacrée » du Machupichu. L’intiwatana, pierre-autel destinée à s’amarrer au soleil fait le lien entre le cosmique, le minéral et l’homme.
Dans un contexte plus actuel, les aborigènes d’Australie  appartenant sans doute à la plus ancienne culture au monde, gardent vivante une tradition sacrée  basée sur le rêve, et qui donne une importante capitale à la terre, au cœur de leur identité, comme en témoignent leur peinture de réputation mondiale ainsi que leurs tentatives littéraires, musicales et cinématographiques. Le rêve, médiateur entre la terre et l’invention créatrice, est aussi considéré dans sa valeur initiatique par les Trobriandais qui, selon le  hongrois Ehel Ràcz qui a séjourné dans leur île, ont « 2000 ans d’avance sur nous »  Voici ce qu’en rapporte Eliane Métais dans « Au commencement était la terre » : « Les rêves racontés par les Mélanésiens sont multiples, qui montrent les « esprits » bien présents venant conseiller, initier, apporter des remèdes, se promener dans l’Allée Centrale, prévenir d’une mort prochaine, et à la limite « psychanalyser » et même donner de l’argent » .Ce lien entre l’univers, voire le plurivers et l’homme, des astrophysiciens en rappellent aussi l’évidence : la composition de notre corps au niveau des atomes ne diffère pas de celle du reste de l’univers, comme l’indique Hubert Reeves, nous définissant comme des « poussières d’étoiles »  car tous les noyaux des atomes qui nous constituent ont été engendrés au centre d’étoiles mortes il y a plusieurs milliards d’années.

Bilans

De nos jours, nous assistons à une dégradation de la nature et ce n’est pas une technicité écologique qui pourra réparer les dégâts, c’est une ouverture à la vie sauvage en nous et autour de nous. Car c’est de cet aspect sauvage que notre culture nous a trop appris à nous démarquer, privilégiant le rationnel par peur des débordements dont la nature, avec ses catastrophes, peut donner l’image, ce qui renvoie aux possibles débordements de nos pulsions.
Parce que celles-ci peuvent être ravageuses, nous les avons refoulées derrière une rationalité qui se révèle, dans notre actualité, tout aussi ravageuse. Or, avec tout cela, il faudrait  composer à l’aide de l’outil pharmacologique ce qui permet réaliser pleinement que ce qui est poison peut devenir remède et inversement. Il n’y a pas lieu de supprimer ou de refouler l’un ou l’autre des aspects du pharmakon mais de rechercher les meilleurs ajustements pour préserver la vie en nous et au-dehors. Nous en sommes loin car notre culture dualiste a conduit à opposer l’individuel au social, l’homme à la nature, donc le civilisé au sauvage et, à l’intérieur de chacun, la raison à la passion ou à la pulsion.  C’est pour nous protéger de l’indifférencié, du fusionnel, de l’océanique, que nous en sommes venus là.  Alors,  nous dénions les liens profonds que nous avons avec notre environnement et notre rejet est d’autant plus violent que nous luttons contre notre nostalgie du ressenti initial de totalité que nous croyons avoir perdu et qui pourtant s’inscrit fugacement dans le sentiment océanique. Nous préférons, plutôt que de nous interroger, être « normaux », c'est-à-dire, comme des robots, répondre aux attentes de la machine socio-économique. Ce qui est refoulé faisant généralement retour, l’on peut se questionner sur le lien entre cette « normalité », les « clivages » qui caractérisent la culture occidentale et les violences, voire les horreurs qui débordent actuellement l’humanité.


In fine

Quoiqu’il en soit, les questions qui se posent de façon de plus en plus pressante, le sentiment d’une urgence, sont l’indice d’un changement d’époque qui, certes prendra beaucoup de temps à s’imposer mais notre anxiété devant l’aggravation des dégâts planétaires, et une détérioration concernant tout notre environnement devrait y contribuer. Ces dommages, tels que l’illustre l’impossible réparation du désastre qui a détruit Fukushima ou encore l’épuisement des ressources et de la terre que produisent une agriculture et un élevage industriel intensifs renvoient à la responsabilité de nos sociétés, à leur l’impuissance, à la nocivité d’une technicisation accrue, qui, non régulée, non encadrée par le Droit, devient source de catastrophes.
Pour changer de cap, il faudrait reconnaître le lien entre tous les éléments qui constituent le vivant, nous écarter d’une conscience trop mentale, non irriguée par le désir, ainsi que d’approches trop rationnelles devenant nuisibles dès lors que nous y perdons nos capacités à nous émouvoir.
Parce que les anciennes manières de faire ne suffisent plus, il importe de laisser remonter ce qui est de l’ordre du sensible, du non formaté, du non formulé, de l’intuitif, le troisième mode de connaissance selon Spinoza.
C’est pourquoi  cultiver en soi une disposition au « sentiment océanique » me semble capital en tant qu’il pourrait être au service d’options écologiques intériorisées. Certes, ceux à qui il est étranger prendront cela pour une douce lubie. Pourtant, il me semble que chacun est porteur d’une telle aptitude, s’il ne l’étouffe pas dans l’œuf et que le vivant aurait beaucoup à y gagner
Mais pour cela, il faudrait pouvoir échapper à la tendance dualiste de notre époque qui, dans les pays dominants, clive et exclut. Il importerait de retrouver, loin de nos cadres mentaux, le lieu du « sauvage » en soi et au-dehors. Ne pourrions- nous, en ce lieu accueillir, sans leur donner libre cours, nos pulsions agressives ou mortifères et les prendre en patience afin que puissent se développer grâce à la balance pharmacologique, nos pulsions désirantes sans lesquelles il n’y aurait plus qu’assujettissement et formatage, loin des jaillissements de l’invention, de l’amour, du plaisir ? 

N.C.
           














lundi 22 septembre 2014

Ânesse



Ânesse…ma pensée a humé les pâquerettes, saisi très délicatement le plus appétissant brin d’herbe tout tendre et tout luisant, l’a longuement mâché…
Abeille…ma pensée s’est envolée en sauvagerie, vendangeant le romarin…a  survolé notre drôle d’espèce humaine, prédatrice mais généreuse, tueuse, à l’instar des frelons, mais aussi amoureuse ; méprisable mais respectable voire admirable, risible et désespérée.
Gourmande, ma pensée s’est élevée au-dessus des maisons… a convolé en noces d’acacias…et puis s’est assoupie, rêveuse, enivrée par l’odeur, neigeuse, vertigineuse…
Quelque part, entre midi et seize heures, comme le temps est clément, la reine de la ruche évolue dans l’espace entre dix huit faux bourdons… De quoi remplir pour la vie sa spermathèque…Ailleurs, l’ânesse trottine en joie cadencée, brayant comme trois cornemuses contre la ligne d’horizon.

nc

samedi 13 septembre 2014

"Il était une fois le dernier homme" D-R. Dufour



La première lettre du dernier homme

Cette première lettre adressée par le « dernier homme » à sa « féline », sa « belle amie » rappelle un moment d’après l’amour. Il revoit, posé sur son corps, le regard de sa compagne, un regard voilé, mélancolique sans doute, ou grave, méditatif,  l’invitant à penser, à écrire peut-être. Qu’a-t-elle vu, qu’a-t-elle pensé ? Il se dirige vers son miroir, écho du regard de son aimée, pour mieux y observer sa démarche dansante, sa grosse tête où loge le cerveau et ce sexe, bien imprévisible. Pudiquement, il en évoque les caprices en s’abritant derrière Montaigne déplorant : « l’indocile liberté de ce membre qui se manifeste de façon si inopportune lorsque nous n’en avons que faire et qui défaille de façon tout aussi inopportune lorsque nous en avons le plus grand besoin » (Essais I 21).
Ici, « homme » n’est pas pris dans le sens générique, comme ce deviendra le cas au fil de la lettre mais dans son acception masculine. Si l’on imagine une « dernière femme », son sexe n’en étant pas un, ainsi que l’a écrit en son temps Luce Irigaray, peut-être eût-elle parlé, à ce moment là, de sa peau et de toutes les zones érogènes dont elle est parsemée.
Le narrateur est un homme, au sens masculin mais quand, dans le regard de la femme, il se sent devenu « tous les hommes »  « homme » prend un sens générique qui inclut les femmes.
« Tous les hommes » qu’est-ce à dire ? Une espèce. Celle de l’ « homo sapiens » qui existe quasi inchangée depuis des millénaires. Ce long regard d’après l’amour  renvoie à des échanges entre elle et lui quant à l’évolution et à l’hypothèse d’un effacement de l’ « homo sapiens ». Cet homme-là, ne cessant de s’augmenter, au fil des millénaires, d’outils et d’  inventions techniques devenus à notre époque, greffes et prothèses, semble arriver maintenant à un point de non retour. Faudra-t-il, si l’on adopte le point de vue du narrateur, imaginer un homme rapiécé, voire cloné ? Un homme à l’image des représentations d’Arcimboldo,  un homme « patchwork » ? Le narrateur se sent invité par le regard de la femme, à enquêter, tel Sherlock Holmes, sur  le devenir de cet homme évoluant progressivement du genre « sapiens », à de nouvelles formes  prothétiques qui accompagnent le progrès des techno sciences. La nouvelle espèce humaine se prend à rêver d’immortalité puisque l’on a pu allonger sensiblement la durée de vie d’une souris et l’auteur-narrateur évoque sur ce point le « prix de la souris Mathusalem » récompensant les avancées réalisées dans cette perspective qui peut faire frissonner. L’immortalité me paraîtrait horrifiante. Je pense à cette patiente de Lacan, arrivée bouleversée à son entretien parce qu’elle s’était rêvée immortelle. Cette idée lui était insupportable.
Comment l’être humain a-t-il pu en venir à cette prétention ?

Au regard des autres espèces animales, l’homme est un néotène

 Dans la deuxième lettre, l’auteur réaffirme la théorie de la néoténie qu’il a déjà défendue dans ses précédents ouvrages. De notre néoténie, c'est-à-dire de notre prématurité, nous gardons les marques. Au regard des autres espèces, nous nous développons plus lentement, avons besoin d’une mère plus longtemps et restons malhabiles, parfois tourmentés, notre vie durant.
Nous sommes donc déterminés par un défaut d’origine illustré dès l’Antiquité dans la légende de Prométhée et  Epiméthée. Les deux frères avaient été chargés par Zeus de créer les races mortelles et Epiméthée avait voulu leur distribuer les qualités. Mais voilà qu’étourdiment il les répand, comble les animaux de tous leurs attributs et s’aperçoit à la fin qu’il ne reste rien pour l’homme. C’est alors que, pour compenser, Prométhée dérobe la feu à Zeus et l’offre aux hommes afin qu’ils puissent survivre ensemble. Et nous voilà fondés par un manque compensé par une technique !
C’est en 1926, qu’un scientifique, Bolk, théorise scientifiquement la néoténie : nous sommes mal faits et marqués par l’avoir moins. A l’époque, on ne voulut pas l’entendre, jusqu’à une période récente, quand l’anthropologue américain S.J.Gould, dans les années 80, relance cette théorie.
Pourquoi cette surdité ? C’est qu’il fallait que l’homme se conçoive comme le couronnement de la création, un singe atteignant la perfection dans son évolution qui comporterait aussi en elle tous les états antérieurs au singe. Ainsi naquit la théorie de la « récapitulation » défendue par E. Haeckel : embryon, l’homme récapitulerait le moment aquatique de la vie ; devenu enfant, il récapitulerait toutes les étapes de l’hominisation. Ainsi la nature n’aurait cessé de se récapituler dans l’attente de l’avènement suprême, celui de L’Homme.
C’est une régression de la pensée selon l’auteur car la récapitulation réintroduit de la finalité dans la création, ce que Darwin avait contesté
Ainsi cherchait-on à effacer la « blessure narcissique », celle qu’évoquait Freud affirmant une triple réalité : depuis Copernic la terre n’était pas le centre du monde, depuis Darwin, l’homme n’était qu’une espèce parmi les autres; la découverte de l’inconscient interdisait au moi de se croire maître en sa demeure. Et pourtant Freud dans son souci de constituer la psychanalyse comme science réintroduisit la phylogénèse dans l’ontogénèse : l’homme devait refaire le parcours, poisson, reptile, singe, hominidé membre d’une horde menée par un père archaïque, jusqu’au parricide, évoqué dans « Totem et Tabou » qui contraignit les frères rivaux à se donner des lois. Le parricide, le complexe d’Œdipe viendraient donc couronner une récapitulation phylogénetique.

La preuve de la néoténie par l’axolotl et la onça pintada

Les lettres 3 et 4 invitent la « belle amie » à s’intéresser à l’axolotl, puis à la onça pintada.
L’axolotl, petit poisson reptilien, peuplant les lacs mexicains est là pour mettre fin au rêve de la récapitulation et de la supériorité de l’homme. Car cette petite créature très fine et fragile ressemble à un embryon dans une échographie : « vois, ma féline, ma belle amie comme cette bébête me ressemble […] au temps où je  pataugeais gaiement dans le grand sac amniotique de ma mère ». Ramené à Paris et installé dans un lac miniature, voilà que l’animal se transforme en salamandre ! L’on découvre, plus tard, que, dans les lacs mexicains l’axolotl conserve sa forme néoténique et se reproduit comme tel, arrête donc de récapituler en cours de route, alors que dans les lacs américains, il évolue en salamandre marbrée. Voilà une observation qui, dit l’auteur, caractérise un fait phylogénétique avéré : le possible dédoublement d’une espèce, qui d’une part reste néotène et, d’autre part évolue vers une forme finie. On a alors constaté que d’autres espèces présentent des caractères juvéniles transmissibles et l’homme, en la forme achevée de son inachèvement, en fait partie  L’on ne peut plus dès lors rabattre la phylogénèse sur l’ontogénèse : une telle rupture l’interdit. Et là, l’auteur revient à la « bévue » de Freud théorisant la récapitulation, réintroduisant donc la phylogénèse dans l’ontogénèse au moment où il fait du dépassement de la phase œdipienne une apogée de l’évolution de l’homme. D-R.Dufour montre que, par contre, la multiple récurrence du mot Hilflosigkeit, dès que Freud s’occupe de la clinique, vient remettre la néoténie au premier plan : ce mot, littéralement « désaide », traduit par déréliction, détresse, abandon met bien en évidence, selon lui, ce manque auquel répond la névrose et l’appel à l’amour.
Plus tard, Lacan confirme en 1938 : « Il ne faut pas hésiter à considérer l’homme comme un animal à naissance prématurée », et le stade du miroir selon ce psychanalyste deviendra le moment où le néotène en manque de corps, se voue, pour survivre, à la fiction ; pour commencer, celle d’un moi illusoirement unifié par l’image.

De toute évidence, la onça pintada échappe à de telles péripéties. Ce fauve désigne un jaguar au Brésil, lieu dont est aussi originaire la compagne de l’auteur-narrateur, sa belle, sa féline. Or, si l’homme est caractérisé par le manque, la onça, elle, possède tout c'est-à-dire qu’elle a, dans l’instant, accès à la réactivité et aux facultés qui lui sont nécessaires pour la chasse et pour les amours. Et le narrateur d’établir un plaisant parallèle : « Quand je pense à l’hésitation, à l’indécision, aux remords, aux reports, aux sueurs froides, aux tremblements, aux tergiversations qu’il m’a fallu  affronter, pour me lancer, finalement à contretemps lorsqu’il s’est agi de…t’embrasser pour la première fois. Quelle gaucherie dans le tempo de la rencontre ! »
Pour le narrateur, il y a pourtant un désir de chasse qui rapproche l’homme de l’animal et le libère imaginairement de la néotonie. L’homme ne chasse que pour tenter de devenir l’animal qu’il chasse. Ainsi peut-il s’halluciner en Tarzan, voler de liane en liane, exhiber ses pectoraux, agiter son pagne « Tu sais, chère Jane, que je rauque et rugis mieux que le lion […] que je strangule mieux que le boa constrictor, que je vois au loin mieux que le faucon et, bien sûr, que je bande mieux que l’âne »
« Parce que je suis fini, écrit-il plus loin, je suis fin fou ». La comparaison avec l’animal qui possède tout dans l’instant, rend évident pour l’homme un défaut de présence dans le présent, défaut de présence qui conduit chaque homme à sa consubstantielle folie et qui alimente les vraies questions philosophiques, celles dont on ne sort jamais.

 « Seconde nature » et mâle dominant

Si la onça et l’animal en général « possèdent tout », autrement dit ont instantanément le bon réflexe, c’est que leur soma obéit immédiatement à leur code génétique et l’auteur évoque ici Agamben qui écrit à ce propos, que les animaux sont porteurs de « La Loi » endogène dont ils ne peuvent s’émanciper. Doté, en tant que néotène, d’un soma incomplet, l’homme se trouve contraint à l’improvisation, à l’invention, en particulier celle du langage et de l’inscription qui se fixeront dans des codes. Echappant donc à la seule détermination génétique, l’homme fait bifurquer la « première nature » vers une seconde, celle de l’improvisation, qui devient « Loi », celle, exogène des événements rencontrés en chemin. L’inscription de cette seconde loi, qui le pousse à écrire, ici, ces lettres à sa « belle amie », fait  de l’écriture nécessité.
La main, libérée par la station debout peut inventer des techniques, des procédés de fabrication parmi lesquels l’écriture : le néotène se supplémente en créant des grammaires et en écrivant. Ces grammaires sont infinies ; il sera possible, au-delà de celles qui déjà existent, d’en imaginer de nouvelles, comme dans les domaines de la stratégie, de la poésie, de l’inconscient etc. Dans cette seconde nature, l’incomplétude néoténique ouvre un espace de création prothétique qui, écrit l’auteur, « fonctionne « comme » le biologique, mais en le déplaçant ».
Cette aptitude au déplacement donne au néotène une possible emprise sur le monde et sur des animaux que les asservissant, il arrachera à leur première nature et le narrateur, fidèle à son enquête à la Sherlock Holmes  rappelle à sa « féline » l’histoire de la domestication des espèces sauvages et, en particulier, la « néotisation » du loup en chien.
De manière amusante il évoque en même temps la création de Dieu par l’homme. Comme les loups, dit-il, nous vivions en meute et  l’aura d’un mâle dominant nous  était nécessaire. L’invention de Dieu serait un transfert, dans l’invisible, de ce mâle dominant alors même que nous représenterions ce mâle dominant pour les espèces domestiquées. Il s’abandonne à ce sujet à cette verve qui rend l’ouvrage si attachant, quand il écrit, image à l’appui : « Je sais, ma belle amie : tu auras du mal à voir ta fluette grand-mère, pleine de dentelles et de poudre dans le rôle de mâle dominant vis-à-vis de son teckel à fanfreluches. Mais tel est  pourtant l’intime et émouvant marché amoureux, qui, au fond, lie ces deux représentants d’espèces différentes. Oui, ta fluette grand-mère est en fait un gros mâle dominant pour ce toutou parfumé qui a oublié qu’il était un loup. »
Dieu ou les dieux, mis en posture de « dominants », sont divers, changeants, liés à une histoire et une géo localisation. Ne peut-on en déduire que les conflits religieux sont la résurgence de combats acharnés entre des meutes féroces ?

Où mène la quête de l’illimité ?

Dans les quatre dernières lettres, le ton change ; de malicieux, il devient le plus souvent polémique alors que l’humour se fait noir. Après un détour par l’approche de la jouissance qui se déplace pour devenir quête de connaissance,-et il remercie son aimée de lui permettre cet accès par l’intermédiaire du lien sexuel et amoureux-, il montre combien l’on peut être tenté par les promesses des avancées techniques : se modifier, s’augmenter, se refaire à l’aide de prothèses. Cette évolution a été rendue possible par le fait que, avec la découverte de l’ADN, l’écriture de la « première nature » a pu être lue par l’écriture de la seconde nature  autrement dit quand on a pu intervenir dans le « germen » de l’espèce. Au point, écrit-il « qu’entre le corps et la prothèse, la relation s’est inversée : le prothétique, à force d’expansions cumulatives, s’est annexé le corps qui est ainsi devenu lui-même une sorte de prothèse amendable et modifiable à volonté ».
Une telle monstruosité m’a fait sursauter. Il me fallait quitter le facétieux théoricien des premières lettres pour retrouver l’auteur de « L’individu qui vient après le libéralisme », un tantinet apocalyptique, moralisateur et qui connaît, sans avoir l’air d’y toucher, son Lacan jusque sur le bout du doigt (voir sur ce blog le texte de mars 2012) Il y dénonçait déjà  l’injonction essentielle et perverse dont nous charge le « Divin Marché », celle de la jouissance sans limite dans la pléonexie. Ce terme, en grec pleonexia, vient du législateur athénien Lycurgue ( 890-824 av. J.C.) et désigne le désir d’avoir toujours plus, y compris plus que les autres et plus que ce qui nous revient, aussi bien dans le domaine financier que dans celui de la puissance.
 Le sentiment de toute-puissance que flatte ce nouveau discours transforme le néotène en consommateur qui, aussi, consumerait ce dont il se fait prédateur, qu’il s’agisse d’objets, de sexe, de pouvoir, d’argent. Alors, la pulsion le pousse, dans un mouvement régressif, à  revenir en-deçà du symbolique, avec, pour conséquence, une prolétarisation que quelques penseurs contemporains dénoncent. Je pense ici à Bernard Stiegler et adhère sur ces points à la pensée de Dany-Rober Dufour. Mais ce dernier devient excessif à mes yeux quand il aborde le fait que le néotène, devenu pléonexe, aurait l’opportunité de choisir un autre corps un autre sexe… Comme dans l’essai sur le post libéralisme, il illustre sa thèse quant à la perversion en laquelle s’inscrirait  notre évolution, par un exemple très minoritaire, ce qu’il nomme « le complexe de Bambi ». Autrement dit, sa  preuve par neuf, c’est une exception, celle de la manipulation de son corps par Michael Jackson dont il semble faire avec une sorte d’effroi, règle générale. Et cet effroi se comprendrait, en effet, si notre époque généralisait cette exception.

La question du transsexualisme

Cette exception spécifie-t-elle notre modernité ?  Il semble bien que le phénomène du transsexualisme soit extrêmement ancien, ce que l’auteur, grand connaisseur de l’Antiquité grecque doit bien connaître : des récits mythiques font référence à des êtres ambigus qui souhaitent appartenir au sexe qui n’est pas le leur. Hippocrate, dès le IVème siècle avant Jésus-Christ, identifia le mal des « Scythes », peuplades caucasiennes qui, « après avoir joui quelque temps de tous les attributs de la virilité, les perdirent avant l’âge, virent leur barbe tomber, leur voix faiblir, leur désir amoureux s’éteindre et revêtirent le costume féminin, mettant tout leur honneur à s’assimiler aux femmes, et à partager leurs occupations ». Donc l’hésitation en matière de sexualité, loin d’être le fruit d’une perversion contemporaine est ancienne. Seul le mot « transsexuel » est récent (1949)
Ce qui a changé, c’est que des progrès techniques ont rendu possibles des mutations en ces domaines. Et  si l’on pense que les faits, au fil de leur survenue doivent être accompagnés et  encadrés par le droit, force est d’accepter l’évolution progressive du droit dans une orientation contraire à ce que théorise Lacan  pour qui la transsexualité a un aspect psychotique : le sujet, délirant, hallucinerait, s’imaginant être né dans le mauvais corps. Dans « L’Etourdit », en 1972, pour définir cette déviation, il utilise une formule percutante : le « pousse à la femme ». Mais quelle femme ? N’a-t-on pas vu la chanteuse Conchita Wurst, dotée d’une barbe, et d’une physionomie christique, participer à l’eurovision ? Et l’on sait, depuis les années 2000 que la notion de sexe anatomique ne répond pas à celle de sexe chromosomique puisqu’il peut exister des femmes XY comme des femmes XX ; nul besoin donc que la « première nature » soit bricolée par les avancées techniques de la seconde pour que des questions se posent quant à la différenciation sexuelle.
Bien avant la théorisation lacanienne de la transsexualité comme psychose, d’autres psychiatres se montraient plus indécis. Dès les années 60, la psychiatrie, aux Etats-Unis, évoquait une « dysmorphie du genre ». Dans les années 64 à 68, R. Stoller revendiquait une dépathologisation du transsexualisme et l’on voit apparaître la formulation : « trouble de l’identité sexuelle ». C’est en 2009 en France, que Roselyne Bachelot agira pour une modification qui interviendra le 8. 2. 2010, date à laquelle le transsexualisme ne sera plus considéré comme une affection psychiatrique, et, à l’issue de situations qui feront jurisprudence, les transsexuels obtiendront quelques droits.

Des  différences

Quoiqu’il en soit, pour revenir à Dany-Robert Dufour, comment, pour un lacanien renoncer à cette théorie de la différence sexuelle en tant que paradigme de la catégorie de la différence en général ? La différence existe bien, certes, en tant que principe et nécessaire catégorie mais la différence sexuelle, loin de la fonder, n’en est, à mes yeux, qu’un cas. Une différence s’inscrit de façon tout aussi importante  entre les générations. Et peut-être même faut-il inventer, pour la spécifier, de nouveaux paradigmes, celui d’adoption  par exemple, en tant qu’intériorisation de la plus grande différence : il paraît essentiel, d’ailleurs, d’adopter nos enfants biologiques tout autant que nos enfants adoptifs,  nos immigrés, des points de vue étrangers, des événements qui nous font violence, introduisant en nous un décentrement et une nécessaire réorganisation pour intégrer ce que nous ressentions comme l’extrême étrangeté.  Force est alors de renoncer à un paradigme exclusif et figé de cette catégorie et à ce qui apparaît comme une forme de phallocratie avec tout ce qui va avec, idolâtrie du « nom du père », idolâtrie religieuse, misogynie, images d’une « virilité » dont les hommes sont les premières victimes, primauté de la famille traditionnelle…et cette nécessaire évolution donne lieu aux cris d’orfraie de ces « vertueux » qui étouffent de leurs bruits des arguments que l’on pourrait entendre, si l’objectif n’était que d’alimenter un débat-qui a cruellement fait défaut-, et non de pérenniser une tradition religieuse.
Et s’il s’agit de défendre les droits de l’enfant, persistera-t-on à vouloir enfermer dans une illégitimité citoyenne, donc existentielle, ceux qui, quoi qu’on en pense, et malgré les extrêmes réserves qu’il faut exprimer, aussi bien en ce qui concerne la redoutable marchandisation que le bricolage génétique, sont venus au monde au terme d’une GPA et vivent déjà sur notre sol. Il faudra bien, pour eux, interroger le droit plus finement. Pour l’heure ces enfants n’ont pas d’état civil légal. Seule une circulaire de  la garde des sceaux Christiane Taubira, sous la pression de la cour européenne  demande aux tribunaux de ne plus refuser la délivrance de certificats de nationalité française aux enfants nés de mères porteuses à l'étranger. Une demande, donc par circulaire. Rien de précisément juridique. Il faudrait, là aussi en débattre et, peut-être, imaginer qu’il y aurait des GPA respectant une éthique, que toutes n’y contreviendraient pas inévitablement.

Perversion ?

Dans ce texte  Dany-Robert Dufour nous livre des considérations passionnantes, minutieusement documentées, présentées avec humour, dans une forme narrative très attachante tenant à la fois du conte et de l’enquête à la manière Sherlock Holmes, plusieurs fois évoqué. Mais comme dans « L’individu qui vient après le libéralisme », il dénonce de façon caricaturale à mes yeux, s’appuyant sur des situations exceptionnelles, la perversion de notre temps, son « Divin marché » faisant clairement référence à Sade. Pour ma part, c’est plutôt la régression qui m’inquiète, la « prolétarisation » c'est-à-dire la perte entropique du symbolique, dans la saignée du signifiant. Il me semble qu’il ne faudrait pas se tromper de cible : les évolutions de la société et de l’image de la famille ne seront dommageables que si elles ne sont pas encadrées par le droit qui doit évoluer afin de les accompagner. N’est-il pas, par contre, de la première urgence, de s’interroger surtout sur la quête de l’illimité dans le domaine de la consommation, du profit, de toutes les formes de prédation, monétaires, fiscales, sexuelles, avec leur corollaire d’inégalité dans la distribution ? Et que dire de la façon dont on néglige l’éducation publique et la transmission, libre cours étant laissé à la misère symbolique ? Certes ces préoccupations apparaissent aussi dans la pensée de Dany –Robert Dufour mais elles perdent de leur relief dès lors qu’une sorte de « fixation » jette une pleine lumière digne de la presse à scandales sur la question des avatars de la sexualité.
Il est étonnant de voir que, comme dans son ouvrage sur le postlibéralisme, après avoir passionné son lecteur en documentant et en proposant des questions de première importance, il se fait moraliste à l’excès, refermant le débat, en quelque sorte, en exposant, pour légitimer son éthique des exemples de choc non représentatifs de l’expérience commune.
Abandonnons donc l’homme « enceint(e) » de l’ouvrage sur le post-libéralisme, ainsi que dans « Le dernier homme » ce « Bambi-Michael-Jackson ». Retenons le charme indéniable, l’humour du style, la pensée originale, riche de vérité concernant la néoténie et la pléonexie. Mais quant aux prothèses n’est-il pas tentant d’opposer à ce regard moral celui, chaleureux, généreux, documenté, de Maylis de Kerangal dans « Réparer les vivants » quand elle évoque, par exemple les pensées de la mère qui a accepté le don du cœur de son fils : « Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie, ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière de ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact, unique. Il est irréductible. C’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au- dehors comme un désert de gypse ». Autre interprétation- non plus en termes de morale, mais d’affects selon Spinoza, c'est-à-dire en tant qu’ils sont liés à une cause extérieure qui nous marque, parfois violemment, ici la mort d’un fils d’une part et, d’autre part, la nécessité d’ un double consentement, au don comme à sa réception. Il y faut l’acceptation d’un remaniement intérieur qui concerne ici, outre celui qui donne et celle qui reçoit- qui adopte- un autre cœur, la chaîne de tous les acteurs de cette expérience et l’auteur a su nous rendre sensibles à leurs questions au cours de toutes les étapes très documentées de ce qu’elle nomme une migration. Sur ce point, l’évolution de la mère de Simon montre bien le renoncement à une illusion-l’unité de l’image biologique- pour une prise de conscience de la singularité symbolique d’une personne : « Il est irréductible. C’est lui ».
 Bien sûr, l’artifice est plus évident dans une prothèse telle que l’évoque Dany-Robert Dufour, que dans une greffe mais il s’agit dans les deux cas d’implants et de modification du corps. Nous nous trouvons là face à une question brûlante dans notre actualité : quelles sont les limites du vivant ? Et l’homme n’a-t-il pas eu
depuis des millénaires, besoin de suppléments techniques, à commencer par le silex, ce qui a fait de lui, dès son origine un pléonexe, un être prométhéen ? Et, à notre époque, y a-t-il autre moyen que le droit pour structurer ce tropisme ?  Notre Antiquité et sa mythologie riche d’enseignement nous propose des pistes : Prométhée, dépassant les limites dans le vol du feu, événement dont s’origine la technique, a été châtié par Zeus et enchaîné jusqu’à ce que Thétis, déesse de la justice, obtienne sa grâce. Ainsi va l’humanité jusqu’à aujourd’hui et ainsi ira-t-elle, tant qu’elle va, entre excès, châtiment, jurisprudences, grâce ; entre ses actes, ses expériences et le droit.
N.C.