samedi 13 septembre 2014

"Il était une fois le dernier homme" D-R. Dufour



La première lettre du dernier homme

Cette première lettre adressée par le « dernier homme » à sa « féline », sa « belle amie » rappelle un moment d’après l’amour. Il revoit, posé sur son corps, le regard de sa compagne, un regard voilé, mélancolique sans doute, ou grave, méditatif,  l’invitant à penser, à écrire peut-être. Qu’a-t-elle vu, qu’a-t-elle pensé ? Il se dirige vers son miroir, écho du regard de son aimée, pour mieux y observer sa démarche dansante, sa grosse tête où loge le cerveau et ce sexe, bien imprévisible. Pudiquement, il en évoque les caprices en s’abritant derrière Montaigne déplorant : « l’indocile liberté de ce membre qui se manifeste de façon si inopportune lorsque nous n’en avons que faire et qui défaille de façon tout aussi inopportune lorsque nous en avons le plus grand besoin » (Essais I 21).
Ici, « homme » n’est pas pris dans le sens générique, comme ce deviendra le cas au fil de la lettre mais dans son acception masculine. Si l’on imagine une « dernière femme », son sexe n’en étant pas un, ainsi que l’a écrit en son temps Luce Irigaray, peut-être eût-elle parlé, à ce moment là, de sa peau et de toutes les zones érogènes dont elle est parsemée.
Le narrateur est un homme, au sens masculin mais quand, dans le regard de la femme, il se sent devenu « tous les hommes »  « homme » prend un sens générique qui inclut les femmes.
« Tous les hommes » qu’est-ce à dire ? Une espèce. Celle de l’ « homo sapiens » qui existe quasi inchangée depuis des millénaires. Ce long regard d’après l’amour  renvoie à des échanges entre elle et lui quant à l’évolution et à l’hypothèse d’un effacement de l’ « homo sapiens ». Cet homme-là, ne cessant de s’augmenter, au fil des millénaires, d’outils et d’  inventions techniques devenus à notre époque, greffes et prothèses, semble arriver maintenant à un point de non retour. Faudra-t-il, si l’on adopte le point de vue du narrateur, imaginer un homme rapiécé, voire cloné ? Un homme à l’image des représentations d’Arcimboldo,  un homme « patchwork » ? Le narrateur se sent invité par le regard de la femme, à enquêter, tel Sherlock Holmes, sur  le devenir de cet homme évoluant progressivement du genre « sapiens », à de nouvelles formes  prothétiques qui accompagnent le progrès des techno sciences. La nouvelle espèce humaine se prend à rêver d’immortalité puisque l’on a pu allonger sensiblement la durée de vie d’une souris et l’auteur-narrateur évoque sur ce point le « prix de la souris Mathusalem » récompensant les avancées réalisées dans cette perspective qui peut faire frissonner. L’immortalité me paraîtrait horrifiante. Je pense à cette patiente de Lacan, arrivée bouleversée à son entretien parce qu’elle s’était rêvée immortelle. Cette idée lui était insupportable.
Comment l’être humain a-t-il pu en venir à cette prétention ?

Au regard des autres espèces animales, l’homme est un néotène

 Dans la deuxième lettre, l’auteur réaffirme la théorie de la néoténie qu’il a déjà défendue dans ses précédents ouvrages. De notre néoténie, c'est-à-dire de notre prématurité, nous gardons les marques. Au regard des autres espèces, nous nous développons plus lentement, avons besoin d’une mère plus longtemps et restons malhabiles, parfois tourmentés, notre vie durant.
Nous sommes donc déterminés par un défaut d’origine illustré dès l’Antiquité dans la légende de Prométhée et  Epiméthée. Les deux frères avaient été chargés par Zeus de créer les races mortelles et Epiméthée avait voulu leur distribuer les qualités. Mais voilà qu’étourdiment il les répand, comble les animaux de tous leurs attributs et s’aperçoit à la fin qu’il ne reste rien pour l’homme. C’est alors que, pour compenser, Prométhée dérobe la feu à Zeus et l’offre aux hommes afin qu’ils puissent survivre ensemble. Et nous voilà fondés par un manque compensé par une technique !
C’est en 1926, qu’un scientifique, Bolk, théorise scientifiquement la néoténie : nous sommes mal faits et marqués par l’avoir moins. A l’époque, on ne voulut pas l’entendre, jusqu’à une période récente, quand l’anthropologue américain S.J.Gould, dans les années 80, relance cette théorie.
Pourquoi cette surdité ? C’est qu’il fallait que l’homme se conçoive comme le couronnement de la création, un singe atteignant la perfection dans son évolution qui comporterait aussi en elle tous les états antérieurs au singe. Ainsi naquit la théorie de la « récapitulation » défendue par E. Haeckel : embryon, l’homme récapitulerait le moment aquatique de la vie ; devenu enfant, il récapitulerait toutes les étapes de l’hominisation. Ainsi la nature n’aurait cessé de se récapituler dans l’attente de l’avènement suprême, celui de L’Homme.
C’est une régression de la pensée selon l’auteur car la récapitulation réintroduit de la finalité dans la création, ce que Darwin avait contesté
Ainsi cherchait-on à effacer la « blessure narcissique », celle qu’évoquait Freud affirmant une triple réalité : depuis Copernic la terre n’était pas le centre du monde, depuis Darwin, l’homme n’était qu’une espèce parmi les autres; la découverte de l’inconscient interdisait au moi de se croire maître en sa demeure. Et pourtant Freud dans son souci de constituer la psychanalyse comme science réintroduisit la phylogénèse dans l’ontogénèse : l’homme devait refaire le parcours, poisson, reptile, singe, hominidé membre d’une horde menée par un père archaïque, jusqu’au parricide, évoqué dans « Totem et Tabou » qui contraignit les frères rivaux à se donner des lois. Le parricide, le complexe d’Œdipe viendraient donc couronner une récapitulation phylogénetique.

La preuve de la néoténie par l’axolotl et la onça pintada

Les lettres 3 et 4 invitent la « belle amie » à s’intéresser à l’axolotl, puis à la onça pintada.
L’axolotl, petit poisson reptilien, peuplant les lacs mexicains est là pour mettre fin au rêve de la récapitulation et de la supériorité de l’homme. Car cette petite créature très fine et fragile ressemble à un embryon dans une échographie : « vois, ma féline, ma belle amie comme cette bébête me ressemble […] au temps où je  pataugeais gaiement dans le grand sac amniotique de ma mère ». Ramené à Paris et installé dans un lac miniature, voilà que l’animal se transforme en salamandre ! L’on découvre, plus tard, que, dans les lacs mexicains l’axolotl conserve sa forme néoténique et se reproduit comme tel, arrête donc de récapituler en cours de route, alors que dans les lacs américains, il évolue en salamandre marbrée. Voilà une observation qui, dit l’auteur, caractérise un fait phylogénétique avéré : le possible dédoublement d’une espèce, qui d’une part reste néotène et, d’autre part évolue vers une forme finie. On a alors constaté que d’autres espèces présentent des caractères juvéniles transmissibles et l’homme, en la forme achevée de son inachèvement, en fait partie  L’on ne peut plus dès lors rabattre la phylogénèse sur l’ontogénèse : une telle rupture l’interdit. Et là, l’auteur revient à la « bévue » de Freud théorisant la récapitulation, réintroduisant donc la phylogénèse dans l’ontogénèse au moment où il fait du dépassement de la phase œdipienne une apogée de l’évolution de l’homme. D-R.Dufour montre que, par contre, la multiple récurrence du mot Hilflosigkeit, dès que Freud s’occupe de la clinique, vient remettre la néoténie au premier plan : ce mot, littéralement « désaide », traduit par déréliction, détresse, abandon met bien en évidence, selon lui, ce manque auquel répond la névrose et l’appel à l’amour.
Plus tard, Lacan confirme en 1938 : « Il ne faut pas hésiter à considérer l’homme comme un animal à naissance prématurée », et le stade du miroir selon ce psychanalyste deviendra le moment où le néotène en manque de corps, se voue, pour survivre, à la fiction ; pour commencer, celle d’un moi illusoirement unifié par l’image.

De toute évidence, la onça pintada échappe à de telles péripéties. Ce fauve désigne un jaguar au Brésil, lieu dont est aussi originaire la compagne de l’auteur-narrateur, sa belle, sa féline. Or, si l’homme est caractérisé par le manque, la onça, elle, possède tout c'est-à-dire qu’elle a, dans l’instant, accès à la réactivité et aux facultés qui lui sont nécessaires pour la chasse et pour les amours. Et le narrateur d’établir un plaisant parallèle : « Quand je pense à l’hésitation, à l’indécision, aux remords, aux reports, aux sueurs froides, aux tremblements, aux tergiversations qu’il m’a fallu  affronter, pour me lancer, finalement à contretemps lorsqu’il s’est agi de…t’embrasser pour la première fois. Quelle gaucherie dans le tempo de la rencontre ! »
Pour le narrateur, il y a pourtant un désir de chasse qui rapproche l’homme de l’animal et le libère imaginairement de la néotonie. L’homme ne chasse que pour tenter de devenir l’animal qu’il chasse. Ainsi peut-il s’halluciner en Tarzan, voler de liane en liane, exhiber ses pectoraux, agiter son pagne « Tu sais, chère Jane, que je rauque et rugis mieux que le lion […] que je strangule mieux que le boa constrictor, que je vois au loin mieux que le faucon et, bien sûr, que je bande mieux que l’âne »
« Parce que je suis fini, écrit-il plus loin, je suis fin fou ». La comparaison avec l’animal qui possède tout dans l’instant, rend évident pour l’homme un défaut de présence dans le présent, défaut de présence qui conduit chaque homme à sa consubstantielle folie et qui alimente les vraies questions philosophiques, celles dont on ne sort jamais.

 « Seconde nature » et mâle dominant

Si la onça et l’animal en général « possèdent tout », autrement dit ont instantanément le bon réflexe, c’est que leur soma obéit immédiatement à leur code génétique et l’auteur évoque ici Agamben qui écrit à ce propos, que les animaux sont porteurs de « La Loi » endogène dont ils ne peuvent s’émanciper. Doté, en tant que néotène, d’un soma incomplet, l’homme se trouve contraint à l’improvisation, à l’invention, en particulier celle du langage et de l’inscription qui se fixeront dans des codes. Echappant donc à la seule détermination génétique, l’homme fait bifurquer la « première nature » vers une seconde, celle de l’improvisation, qui devient « Loi », celle, exogène des événements rencontrés en chemin. L’inscription de cette seconde loi, qui le pousse à écrire, ici, ces lettres à sa « belle amie », fait  de l’écriture nécessité.
La main, libérée par la station debout peut inventer des techniques, des procédés de fabrication parmi lesquels l’écriture : le néotène se supplémente en créant des grammaires et en écrivant. Ces grammaires sont infinies ; il sera possible, au-delà de celles qui déjà existent, d’en imaginer de nouvelles, comme dans les domaines de la stratégie, de la poésie, de l’inconscient etc. Dans cette seconde nature, l’incomplétude néoténique ouvre un espace de création prothétique qui, écrit l’auteur, « fonctionne « comme » le biologique, mais en le déplaçant ».
Cette aptitude au déplacement donne au néotène une possible emprise sur le monde et sur des animaux que les asservissant, il arrachera à leur première nature et le narrateur, fidèle à son enquête à la Sherlock Holmes  rappelle à sa « féline » l’histoire de la domestication des espèces sauvages et, en particulier, la « néotisation » du loup en chien.
De manière amusante il évoque en même temps la création de Dieu par l’homme. Comme les loups, dit-il, nous vivions en meute et  l’aura d’un mâle dominant nous  était nécessaire. L’invention de Dieu serait un transfert, dans l’invisible, de ce mâle dominant alors même que nous représenterions ce mâle dominant pour les espèces domestiquées. Il s’abandonne à ce sujet à cette verve qui rend l’ouvrage si attachant, quand il écrit, image à l’appui : « Je sais, ma belle amie : tu auras du mal à voir ta fluette grand-mère, pleine de dentelles et de poudre dans le rôle de mâle dominant vis-à-vis de son teckel à fanfreluches. Mais tel est  pourtant l’intime et émouvant marché amoureux, qui, au fond, lie ces deux représentants d’espèces différentes. Oui, ta fluette grand-mère est en fait un gros mâle dominant pour ce toutou parfumé qui a oublié qu’il était un loup. »
Dieu ou les dieux, mis en posture de « dominants », sont divers, changeants, liés à une histoire et une géo localisation. Ne peut-on en déduire que les conflits religieux sont la résurgence de combats acharnés entre des meutes féroces ?

Où mène la quête de l’illimité ?

Dans les quatre dernières lettres, le ton change ; de malicieux, il devient le plus souvent polémique alors que l’humour se fait noir. Après un détour par l’approche de la jouissance qui se déplace pour devenir quête de connaissance,-et il remercie son aimée de lui permettre cet accès par l’intermédiaire du lien sexuel et amoureux-, il montre combien l’on peut être tenté par les promesses des avancées techniques : se modifier, s’augmenter, se refaire à l’aide de prothèses. Cette évolution a été rendue possible par le fait que, avec la découverte de l’ADN, l’écriture de la « première nature » a pu être lue par l’écriture de la seconde nature  autrement dit quand on a pu intervenir dans le « germen » de l’espèce. Au point, écrit-il « qu’entre le corps et la prothèse, la relation s’est inversée : le prothétique, à force d’expansions cumulatives, s’est annexé le corps qui est ainsi devenu lui-même une sorte de prothèse amendable et modifiable à volonté ».
Une telle monstruosité m’a fait sursauter. Il me fallait quitter le facétieux théoricien des premières lettres pour retrouver l’auteur de « L’individu qui vient après le libéralisme », un tantinet apocalyptique, moralisateur et qui connaît, sans avoir l’air d’y toucher, son Lacan jusque sur le bout du doigt (voir sur ce blog le texte de mars 2012) Il y dénonçait déjà  l’injonction essentielle et perverse dont nous charge le « Divin Marché », celle de la jouissance sans limite dans la pléonexie. Ce terme, en grec pleonexia, vient du législateur athénien Lycurgue ( 890-824 av. J.C.) et désigne le désir d’avoir toujours plus, y compris plus que les autres et plus que ce qui nous revient, aussi bien dans le domaine financier que dans celui de la puissance.
 Le sentiment de toute-puissance que flatte ce nouveau discours transforme le néotène en consommateur qui, aussi, consumerait ce dont il se fait prédateur, qu’il s’agisse d’objets, de sexe, de pouvoir, d’argent. Alors, la pulsion le pousse, dans un mouvement régressif, à  revenir en-deçà du symbolique, avec, pour conséquence, une prolétarisation que quelques penseurs contemporains dénoncent. Je pense ici à Bernard Stiegler et adhère sur ces points à la pensée de Dany-Rober Dufour. Mais ce dernier devient excessif à mes yeux quand il aborde le fait que le néotène, devenu pléonexe, aurait l’opportunité de choisir un autre corps un autre sexe… Comme dans l’essai sur le post libéralisme, il illustre sa thèse quant à la perversion en laquelle s’inscrirait  notre évolution, par un exemple très minoritaire, ce qu’il nomme « le complexe de Bambi ». Autrement dit, sa  preuve par neuf, c’est une exception, celle de la manipulation de son corps par Michael Jackson dont il semble faire avec une sorte d’effroi, règle générale. Et cet effroi se comprendrait, en effet, si notre époque généralisait cette exception.

La question du transsexualisme

Cette exception spécifie-t-elle notre modernité ?  Il semble bien que le phénomène du transsexualisme soit extrêmement ancien, ce que l’auteur, grand connaisseur de l’Antiquité grecque doit bien connaître : des récits mythiques font référence à des êtres ambigus qui souhaitent appartenir au sexe qui n’est pas le leur. Hippocrate, dès le IVème siècle avant Jésus-Christ, identifia le mal des « Scythes », peuplades caucasiennes qui, « après avoir joui quelque temps de tous les attributs de la virilité, les perdirent avant l’âge, virent leur barbe tomber, leur voix faiblir, leur désir amoureux s’éteindre et revêtirent le costume féminin, mettant tout leur honneur à s’assimiler aux femmes, et à partager leurs occupations ». Donc l’hésitation en matière de sexualité, loin d’être le fruit d’une perversion contemporaine est ancienne. Seul le mot « transsexuel » est récent (1949)
Ce qui a changé, c’est que des progrès techniques ont rendu possibles des mutations en ces domaines. Et  si l’on pense que les faits, au fil de leur survenue doivent être accompagnés et  encadrés par le droit, force est d’accepter l’évolution progressive du droit dans une orientation contraire à ce que théorise Lacan  pour qui la transsexualité a un aspect psychotique : le sujet, délirant, hallucinerait, s’imaginant être né dans le mauvais corps. Dans « L’Etourdit », en 1972, pour définir cette déviation, il utilise une formule percutante : le « pousse à la femme ». Mais quelle femme ? N’a-t-on pas vu la chanteuse Conchita Wurst, dotée d’une barbe, et d’une physionomie christique, participer à l’eurovision ? Et l’on sait, depuis les années 2000 que la notion de sexe anatomique ne répond pas à celle de sexe chromosomique puisqu’il peut exister des femmes XY comme des femmes XX ; nul besoin donc que la « première nature » soit bricolée par les avancées techniques de la seconde pour que des questions se posent quant à la différenciation sexuelle.
Bien avant la théorisation lacanienne de la transsexualité comme psychose, d’autres psychiatres se montraient plus indécis. Dès les années 60, la psychiatrie, aux Etats-Unis, évoquait une « dysmorphie du genre ». Dans les années 64 à 68, R. Stoller revendiquait une dépathologisation du transsexualisme et l’on voit apparaître la formulation : « trouble de l’identité sexuelle ». C’est en 2009 en France, que Roselyne Bachelot agira pour une modification qui interviendra le 8. 2. 2010, date à laquelle le transsexualisme ne sera plus considéré comme une affection psychiatrique, et, à l’issue de situations qui feront jurisprudence, les transsexuels obtiendront quelques droits.

Des  différences

Quoiqu’il en soit, pour revenir à Dany-Robert Dufour, comment, pour un lacanien renoncer à cette théorie de la différence sexuelle en tant que paradigme de la catégorie de la différence en général ? La différence existe bien, certes, en tant que principe et nécessaire catégorie mais la différence sexuelle, loin de la fonder, n’en est, à mes yeux, qu’un cas. Une différence s’inscrit de façon tout aussi importante  entre les générations. Et peut-être même faut-il inventer, pour la spécifier, de nouveaux paradigmes, celui d’adoption  par exemple, en tant qu’intériorisation de la plus grande différence : il paraît essentiel, d’ailleurs, d’adopter nos enfants biologiques tout autant que nos enfants adoptifs,  nos immigrés, des points de vue étrangers, des événements qui nous font violence, introduisant en nous un décentrement et une nécessaire réorganisation pour intégrer ce que nous ressentions comme l’extrême étrangeté.  Force est alors de renoncer à un paradigme exclusif et figé de cette catégorie et à ce qui apparaît comme une forme de phallocratie avec tout ce qui va avec, idolâtrie du « nom du père », idolâtrie religieuse, misogynie, images d’une « virilité » dont les hommes sont les premières victimes, primauté de la famille traditionnelle…et cette nécessaire évolution donne lieu aux cris d’orfraie de ces « vertueux » qui étouffent de leurs bruits des arguments que l’on pourrait entendre, si l’objectif n’était que d’alimenter un débat-qui a cruellement fait défaut-, et non de pérenniser une tradition religieuse.
Et s’il s’agit de défendre les droits de l’enfant, persistera-t-on à vouloir enfermer dans une illégitimité citoyenne, donc existentielle, ceux qui, quoi qu’on en pense, et malgré les extrêmes réserves qu’il faut exprimer, aussi bien en ce qui concerne la redoutable marchandisation que le bricolage génétique, sont venus au monde au terme d’une GPA et vivent déjà sur notre sol. Il faudra bien, pour eux, interroger le droit plus finement. Pour l’heure ces enfants n’ont pas d’état civil légal. Seule une circulaire de  la garde des sceaux Christiane Taubira, sous la pression de la cour européenne  demande aux tribunaux de ne plus refuser la délivrance de certificats de nationalité française aux enfants nés de mères porteuses à l'étranger. Une demande, donc par circulaire. Rien de précisément juridique. Il faudrait, là aussi en débattre et, peut-être, imaginer qu’il y aurait des GPA respectant une éthique, que toutes n’y contreviendraient pas inévitablement.

Perversion ?

Dans ce texte  Dany-Robert Dufour nous livre des considérations passionnantes, minutieusement documentées, présentées avec humour, dans une forme narrative très attachante tenant à la fois du conte et de l’enquête à la manière Sherlock Holmes, plusieurs fois évoqué. Mais comme dans « L’individu qui vient après le libéralisme », il dénonce de façon caricaturale à mes yeux, s’appuyant sur des situations exceptionnelles, la perversion de notre temps, son « Divin marché » faisant clairement référence à Sade. Pour ma part, c’est plutôt la régression qui m’inquiète, la « prolétarisation » c'est-à-dire la perte entropique du symbolique, dans la saignée du signifiant. Il me semble qu’il ne faudrait pas se tromper de cible : les évolutions de la société et de l’image de la famille ne seront dommageables que si elles ne sont pas encadrées par le droit qui doit évoluer afin de les accompagner. N’est-il pas, par contre, de la première urgence, de s’interroger surtout sur la quête de l’illimité dans le domaine de la consommation, du profit, de toutes les formes de prédation, monétaires, fiscales, sexuelles, avec leur corollaire d’inégalité dans la distribution ? Et que dire de la façon dont on néglige l’éducation publique et la transmission, libre cours étant laissé à la misère symbolique ? Certes ces préoccupations apparaissent aussi dans la pensée de Dany –Robert Dufour mais elles perdent de leur relief dès lors qu’une sorte de « fixation » jette une pleine lumière digne de la presse à scandales sur la question des avatars de la sexualité.
Il est étonnant de voir que, comme dans son ouvrage sur le postlibéralisme, après avoir passionné son lecteur en documentant et en proposant des questions de première importance, il se fait moraliste à l’excès, refermant le débat, en quelque sorte, en exposant, pour légitimer son éthique des exemples de choc non représentatifs de l’expérience commune.
Abandonnons donc l’homme « enceint(e) » de l’ouvrage sur le post-libéralisme, ainsi que dans « Le dernier homme » ce « Bambi-Michael-Jackson ». Retenons le charme indéniable, l’humour du style, la pensée originale, riche de vérité concernant la néoténie et la pléonexie. Mais quant aux prothèses n’est-il pas tentant d’opposer à ce regard moral celui, chaleureux, généreux, documenté, de Maylis de Kerangal dans « Réparer les vivants » quand elle évoque, par exemple les pensées de la mère qui a accepté le don du cœur de son fils : « Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie, ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière de ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact, unique. Il est irréductible. C’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au- dehors comme un désert de gypse ». Autre interprétation- non plus en termes de morale, mais d’affects selon Spinoza, c'est-à-dire en tant qu’ils sont liés à une cause extérieure qui nous marque, parfois violemment, ici la mort d’un fils d’une part et, d’autre part, la nécessité d’ un double consentement, au don comme à sa réception. Il y faut l’acceptation d’un remaniement intérieur qui concerne ici, outre celui qui donne et celle qui reçoit- qui adopte- un autre cœur, la chaîne de tous les acteurs de cette expérience et l’auteur a su nous rendre sensibles à leurs questions au cours de toutes les étapes très documentées de ce qu’elle nomme une migration. Sur ce point, l’évolution de la mère de Simon montre bien le renoncement à une illusion-l’unité de l’image biologique- pour une prise de conscience de la singularité symbolique d’une personne : « Il est irréductible. C’est lui ».
 Bien sûr, l’artifice est plus évident dans une prothèse telle que l’évoque Dany-Robert Dufour, que dans une greffe mais il s’agit dans les deux cas d’implants et de modification du corps. Nous nous trouvons là face à une question brûlante dans notre actualité : quelles sont les limites du vivant ? Et l’homme n’a-t-il pas eu
depuis des millénaires, besoin de suppléments techniques, à commencer par le silex, ce qui a fait de lui, dès son origine un pléonexe, un être prométhéen ? Et, à notre époque, y a-t-il autre moyen que le droit pour structurer ce tropisme ?  Notre Antiquité et sa mythologie riche d’enseignement nous propose des pistes : Prométhée, dépassant les limites dans le vol du feu, événement dont s’origine la technique, a été châtié par Zeus et enchaîné jusqu’à ce que Thétis, déesse de la justice, obtienne sa grâce. Ainsi va l’humanité jusqu’à aujourd’hui et ainsi ira-t-elle, tant qu’elle va, entre excès, châtiment, jurisprudences, grâce ; entre ses actes, ses expériences et le droit.
N.C.
 

 




 
 

4 commentaires:

Vincent Lefèvre a dit…

Voici une lecture bien plaisante, juste et utile. Merci Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Je vous retourne un grand merci pour votre fidélité de lecteur qui permet les rencontres d'écriture. Le mot "plaisante" me convient : je me sens actuellement en délicatesse avec la gravité; j'ai besoin d'un écart par rapport à l'esprit de sérieux. J'ai donc amorcé une relecture de "Jacques Le Fataliste et son Maître". Mais je ne sais si je puis me passer longtemps du sérieux!! Sur ce point, j'ai entendu, il y a quelques jours Onfray sur Inter et l'ai trouvé "pas sérieux du tout" dans un mauvais sens alors qu'il peut parfois ne pas l'être, dans le bon sens.

Vincent Lefèvre a dit…

Jacques Le Fataliste, Diderot ! Voilà le juste pendant du cher Montaigne. Le juste et bel équilibre qui fait que la philosophie qui se fait sans se dire est la vraie philosophie… et, à la fois, la philosophie du vrai. Étonnamment, je feuillette, avant de lire, 'La Chute' d'Albert Camus. Quelque chose de cela aussi. Heureuses lectures !

Noëlle Combet a dit…

Heureuses lectures...Que oui. Ce sont des compagnes de vie inlassables, patientes,toujours disponibles. Que serais-je sans les livres? Si l'écriture me quitte, la lecture me restera.
"La Chute"...je l'ai lue, étudiée avec passion, fait lire en ce temps d'antan où j'enseignais (et en saignais) joyeusement.