dimanche 12 avril 2015

La source était la folie



Ophélie
I
Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.


II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton œil bleu !



III
- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Arthur Rimbaud




« L’origine de la philosophie » Giorgio Colli



« Ophélie » vint plusieurs fois me hanter alors que je lisais l’ouvrage de Giorgio Colli (1917-1979) dont le premier chapitre a pour titre « La folie est la source de la sagesse ».  Cet ouvrage, conçu pour être dit dans une émission radiophonique italienne en 1974, fit ensuite l’objet d’une publication en 1975. Il annonce le projet de l’auteur : consacrer  onze volumes à la sagesse grecque, ce que sa mort en 1979 l’a  empêché d’accomplir. Mais quelques uns de ses essais en dessinent l’orientation. De cette sagesse grecque, qui s’origine dans la folie, la philosophie s’éloigne avec et après Platon, en particulier après « La République » car le premier Platon estime encore la folie en tant que source, en particulier dans le « Phèdre » quand Socrate, selon Platon, évoque la « mania ». Et tandis que je revenais aux quatre formes que Socrate en énonce, « Ophélie », dans un écho de ce thème, en sourdine, accompagnait ma lecture.

Le délire est considéré par Socrate, via Platon, dans une inversion qui peut nous étonner, nous, modernes, comme divine et supérieure à la modération et au contrôle de soi : « Les plus grands parmi les biens, parviennent jusqu’à nous par l’intermédiaire de la folie qui est un don divin […]. En effet, la prophétesse de Delphes et les prêtresses de Dodonne, alors qu’elles étaient possédées par la folie, ont procuré à la Grèce de grandes et belles choses aussi bien aux individus qu’à la communauté ». Il y a, selon Socrate quatre sortes de « mania » : la folie prophétique, la folie cathartique selon les uns,  mystérique, selon Colli. Les deux autres, en lien avec les deux premières, sont la folie érotique et la folie poétique. La première, celle de la Pythie et de la Sybille, est liée au culte d’Apollon ; la seconde s’exprimant dans les états de transe, concerne plutôt Dionysos ; les deux autres formes sont inspirées, l’une par Eros, l’autre par les Muses, filles de Mnémosyne. Les figures d’Apollon et de Dionysos restent mêlées dans leur fonction oraculaire et, ainsi que Colli le fait remarquer, il est impossible de les séparer radicalement, contrairement à ce qu’en a affirmé Nietzsche. Pour Giorgio Colli, donc, la sagesse grecque, et, par cette formule, il désigne aussi la période présocratique, a sa source dans la folie. Mais avant la folie ? Les mythes s’emmêlent inextricablement. Giorgio Colli en évoque deux, celui du labyrinthe et celui d’Orphée.   



Dionysos et le jeu du labyrinthe



 La figure d’Ariane règne sur le mythe du labyrinthe. Ariane est à la fois divine et humaine. Dans une version ancienne, elle est immortelle en tant qu’épouse de Dionysos. Selon Hésiode « Dionysos aux cheveux d’or, fit de la blonde Ariane, fille de Minos, son épouse et le fils de Chronos la rendit immortelle et lui épargna la vieillesse ». Femme et déesse donc. Quand elle quitte le dieu pour Thésée, elle devient mortelle.  A l’instar des  prophétesses et des devins, elle fait le lien entre les dieux et les hommes. Dédale, concepteur du labyrinthe, lui offre la pelote de laine qui guidera Thésée vers la sortie. Même si Dionysos apparaît ici comme le maître prenant l’homme au piège des méandres du labyrinthe, dans un jeu enivrant, quand Thésée, libéré accoste à Délos, l’île sacrée d’Apollon, c’est à ce dernier qu’il sacrifie.



Orphée entre Dionysos et Apollon



Orphée est le chantre de Dionysos dont il adoucit la cruauté dans l’émotion et l’effusion mystique de la musique, et dans la poésie. Les plus anciens documents orphiques, papyrus et lamelles funéraires du quatrième et troisième siècle avant J.C.sont, nous dit Giorgio Colli, « une traduction poétique, accidentelle, non littéraire, de l’événement mystérique » qu’il considère comme « la grande conquête mystique de l’homme grec archaïque ». Et il évoque ce que dit Pindare des mystères éleusiniens (rappelons-nous que dans le «  Ménon », Platon proposait à Ménon de se rendre aux mystères d’Eleusis, consacrés à Perséphone, pour s’initier à la « vertu ») : « Heureux celui qui, ayant vu cela, pénètre dans les profondeurs de la terre : il connaît la fin de la vie et il en connaît le commencement donné par Zeus ». Celui qui révèle ce mystère que  l’homme porte en lui-même, c’est Dionysos, Orphée étant son interprète.

Dans les documents orphiques, l’initiation consiste en un appel, lancé par Dionysos, aux hommes dont il rend le monde évanescent, vidé de sa consistance corporelle, de la pesanteur de la rigueur. Plus d’individualité, plus de buts. A propos de l’initié qui désire l’extase mystérique, les lamelles orphiques disent : « Je suis desséché par la soif et je meurs : mais vite, donnez-moi l’eau froide qui jaillit du marais de Mnémosyne ». Cette dernière, la mémoire, désaltère l’homme, lui donne vie. Rappelons-nous le rôle que lui attribue Platon dans le « Ménon ». Mais constatons aussi que, déjà, la voilà dénaturée : même si Platon évoque son origine éleusienne, il en fait aussi le socle d’une connaissance logique, celle de l’esclave mesurant un triangle ; il la sépare alors quelque peu de son origine mystérique. Mais Orphée est aussi un adepte d’Apollon et la poésie orphique a aussi trait aux sciences, sous la forme de la théogonie et la cosmogonie.

La tradition la plus antique nous présente le poète démembré par les Ménades parce qu’à son retour des Enfers, éperdu de douleur par la perte d’Eurydice, il a renié Dionysos et s’est tourné vers Apollon. Le voici donc déchiré, partagé entre les deux dieux, comme l’âme des poètes, et Dionysos réapparaît ici dans toute sa cruauté.



L’ère présocratique



La recherche sur la sagesse des origines mène à Apollon ; dans cette sphère,  le dieu  se manifeste à travers la « mania » et la folie fonde la sagesse qui caractérise la période présocratique, ce que rappelle Héraclite : « La Sybille, de sa bouche folle, dit, à travers le dieu des choses sans rire, ni ornement ni fard ». Ces « choses » sont la sentence oraculaire, sous forme énigmatique.

Mais  la parole du dieu est hostile dans la mesure où l’oracle annonce le plus souvent un destin tragique,- que l’on songe à celui qui concerna Œdipe-, mais aussi parce que le sens caché se dérobe et Homère en mourut de découragement, lui qui ne sut déchiffrer une énigme pourtant simple et triviale. Cet aspect hostile s’exprime dans l’un des deux attributs d’Apollon, l’arc, qui nous incite à repérer dans l’oracle un trait agonique. Donc, ni Apollon, ni Dionysos ne paraissent d’emblée bienveillants à l’égard de l’humanité. Pourtant, de même que Dionysos a revêtu l’incarnation orphique, de même, le deuxième attribut d’Apollon, la lyre, vient adoucir l’image de l’arc ; Héraclite, cité par Giorgio Colli  souligne l’ « harmonie contraire comme celle de l’arc et de la lyre ». Et, le philosophe nous le rappelle : « à l’époque archaïque où surgit le mythe, de tels instruments étaient fabriqués selon une même ligne incurvée et à partir du même matériau, les cornes d’un bouc réunies selon des inclinaisons différentes ».

L’énigme, que profèrent les prêtresses ou les devins possédés par Apollon (« mania » mystérique), sera ensuite interprétée par les prophètes (« mania » prophétique) dans une tentative pour la résoudre, l’éclaircir. Ils sortent de l’énigme par la divination, une interprétation qui la soustrait à la sphère divine et en fait l’objet d’une lutte humaine pour la sagesse ; peu à peu l’élément mystique s’éloigne, surtout à partir du moment où naît l’écriture.

Pourtant, l’aspect mystique caractérise encore  l’œuvre d’Héraclite où le thème de l’unité des contraires, s’exprime sous la forme de couples antithétiques qui sont autant d’énigmes et à l’arrière- plan desquels se trouve le dieu : « le dieu est jour nuit, hiver été, guerre paix, satiété faim ». De cette unité, l’oxymore est un rejeton, qui, en poésie, ou dans la logique, et même dans la physique quantique, la représente encore.



La survie du trait agonique



A l’époque présocratique, l’aspect hostile de l’énigme, ce trait de l’arc d’Apollon, évolue donc vers une sorte de lutte à mort pour la sagesse. Ainsi, Strabon rapporte que Calchas ayant rencontré un devin supérieur à lui, mourut de chagrin. Comme on l’a déjà vu à propos d’Homère, l’énigme reste essentielle au début de la période de la sagesse présocratique,  et le contraste est saisissant entre la banalité des énigmes et leur issue tragique.

Nous passons peu à peu, au-delà de l’origine de la sagesse grecque représentée par l’exaltation pythique, l’expérience mystique et mystérique pour évoluer vers l’élaboration d’une pensée qui deviendra progressivement abstraite, rationnelle, discursive. La première forme en sera la dialectique, non pas dans le sens moderne mais dans celui, originel d’art de la discussion. Selon Giorgio Colli, la dialectique naît sur le terrain de l’agonisme que l’on peut reconnaître dans la structure des dialogues tels que Platon les présentera dans l’écriture : l’alternative proposée par le questionneur au répondant est un piège. Quel que soit l’élément que retient ce dernier, la démonstration le mènera a quia. Celui qui questionne, en tant que « maître » doit avoir raison. L’interrogateur dialectique est la typique incarnation d’Apollon, le « dieu qui frappe de loin », dont l’action est différée.   

Avec l’apparition de l’écriture, à la suite d’Héraclite, les sages se tournent plus vers des déductions à partir d’énigmes que vers l’énigme elle-même et sa profération. Ainsi Parménide avec sa question sur l’Être : est-il ou n’est-il pas ? Question qui résonnera jusqu’à Sartre puis Heidegger. Parménide, philosophe bienveillant, met en avant le « Il est ». Après lui, l’hostilité des interprétations énigmatiques fera retour dans le nihilisme de son disciple Zénon d’Elée et plus encore dans l’affirmation de Gorgias qui soutient trois points fondamentaux : « le premier est qu’il n’y a rien, le second est que même si quelque chose est, ce quelque chose ne peut être connu par l’homme, le troisième que même s’il est connaissable, on ne peut le communiquer ou l’expliquer aux autres ». On peut penser qu’après ce nihilisme affiché, en lequel ne subsiste aucun arrière plan mystique, la fin de la sagesse est déclarée, celle qui préservait l’idée d’une communication  entre le divin et l’humain.

Fin de l’époque présocratique ; et le discours dialectique, s’affichant de plus en plus publiquement, évolue vers la rhétorique. Le phénomène reste oral mais ce ne sont plus quelques uns qui échangent. Un seul parle, les autres écoutent. L’élément agonistique demeure mais ce n’est plus le répondant seul qui est assujetti, c’est une multitude.



L’influence de l’écriture



L’écriture s’imposant de plus en plus, l’intériorité se perd selon Giorgio Colli. Avec Gorgias déjà, la dialectique tend à devenir littérature et le phénomène se précise avec Platon dont les dialogues sont de la dialectique écrite. Socrate y apparaît comme un sage, donc en quelque sorte comme présocratique, du moins dans les premiers dialogues car ensuite, en particulier après « La République » Platon le « ventriloquera » à sa manière. Ce nouveau genre littéraire, Platon le nomme « philosophie » et l’on voit qu’à la fois il « achève » la sagesse mais en permet en même temps la reconstruction jusqu’aux origines, la « mania ». On peut aussi penser qu’en se déclarant « philosophe », amant de la sagesse, Platon indique ne pas la posséder.

Ce qui est stupéfiant, note Giorgio Colli, c’est qu’il écrive dans sa septième lettre : « Aucun homme de bon sens n’osera confier ses pensées aux discours, et, qui plus est, aux discours immobiles, comme c’est le cas de ceux écrits au moyen des lettres ». Il réitère plus loin ce point de vue : «  C’est bien pour cela que tout homme sérieux se garde bien d’écrire des choses sérieuses pour ne pas les exposer à la malveillance et à l’incompréhension des hommes. En un mot, après tout ce qui s’est dit, lorsqu’on voit les œuvres écrites de quelqu’un, que ce soient les lois d’un législateur ou des écrits d’un autre genre, on doit conclure que ces écrits n’étaient pas pour l’auteur les choses les plus sérieuses, si lui-même était véritablement sérieux, et que ces choses plus sérieuses reposent dans sa part la plus belle ; mais si véritablement celui-ci dépose par écrit ce qui est le fruit de ses réflexions, alors ‘’ il est certain que’’ non les dieux mais les mortels ’’lui ont fait perdre le sens’’ ».Platon n’aurait donc pas considéré comme sérieux ce que nous connaissons de lui ? Etonnant, lorsque l’on pense à toutes les interprétations qui ont été faites de son œuvre jusqu’à nos jours et à l’immense influence qu’il a exercée sur la pensée occidentale.

Est-ce un jeu quand dans ses « Dialogues », il fait parler Socrate, le ventriloque en quelque sorte, et se trouve en même temps ventriloqué par lui ? Cette réversibilité est considérée par Derrida dans « La Carte Postale » comme une sorte de séisme. Il écrit en 1977 : « Cette catastrophe tout près du commencement, ce renversement que je n’arrive pas encore à penser, fut la condition de tout, n’est-ce pas, la nôtre, notre condition même, la condition de tout ce qui nous fut donné ou que nous nous soyons l’un à l’autre destiné, promis, donné, prêté, je ne sais plus ».

Cette « catastrophe », nous conditionne, en effet, et l’on peut se dire qu’elle enferme notre pensée dans une origine platonicienne d’où émanera la primauté du concept ; qu’elle nous dicte nos points de vue, nos théories, nos comportements, y compris nos comportements amoureux  (« que nous nous soyons l’un à l’autre destiné, promis, donné, prêté ») en faisant fi de la pensée présocratique, celle d’Héraclite, Anaxagore etc. Accident destinal donc.



La survie de Mnémosyne, « Ophélie »



Mais, par bonheur, la mémoire ne se perd pas tout à fait, ou du moins pas encore ; elle est le socle de ce que Simondon nomme notre « fonds préindividuel » et les Muses, filles de Mnémosyne, déesse de la mémoire continuent à s’exprimer par la bouche des poètes qui incarnent à notre époque la quatrième forme de « mania » évoquée par Platon/Socrate dans le « Phèdre ». C’est ce que ne cessaient de prononcer en moi  les accents rimbaldiens en fond sonore de ma lecture de Giorgio Colli.

Outre la « mania » poétique, Rimbaud incarne la « mania » prophétique. Lui qui se déclarait « voyant » dans une lettre à son professeur de lettres Izambard, apparaît bien ici comme un être dont la réminiscence se révèle annonciatrice : « Et le poète a dit »…Qu’annonce-t-il aux hommes ? Que les « revenants » liés à notre mémoire existent, qu’Ophélie se réincarne toutes les nuits. A l’instar de Perséphone que l’on célébrait à Eleusis elle revient sur terre mais comme une sorte de négatif. Perséphone, déesse des fleurs et des récoltes remontait des Enfers chaque printemps. Ophélie, créature de la nuit, vient chercher « aux rayons des étoiles », les fleurs qu’elle a cueillies de son vivant. Et le poète « a vu »  Ophélie qui, dans cette révélation, surgit, revenance  d’un « fantôme blanc ».

Ophélie, incarnation d’une réminiscence archaïque, porte la marque d’une rencontre oraculaire agonique : visitée par le surnaturel elle en a éprouvé jusqu’à la mort cruelle la transe mystérique telle qu’elle se condense en deux vers :

 « Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton œil bleu ! »

Ophélie est morte mais immortelle, puisque « voilà plus de mille ans » qu’elle se réincarne chaque nuit et cette réincarnation, passant par la désincarnation fantomatique, vient en contrepoint de ce que fut son incarnation, très charnelle et sensuelle, le poète évoquant deux fois ses seins bercés par le vent ; un délire érotique s’exprime dans la fusion avec la nature et dans l’amour d’Hamlet ce « pauvre fou » assis à ses genoux. Le rêve d’Ophélie est associé à la folie : « Quel rêve oh pauvre folle ! ». La folie est évoquée trois fois dans ce texte et le « chant mystérieux » venus des astres, ainsi que les « étranges bruits » qu’elle entend indiquent en même temps le lien avec le sacré.

Ni Apollon, ni Dionysos ne sont morts à notre époque. Les systèmes philosophiques issus de Platon ne les ont pas réduits à néant et les transes qu’ils provoquent se rappellent ici dans le délire poétique et prophétique de Rimbaud, dont Ophélie incarne l’aspect érotique et mystérique. D’autres poètes, comme Artaud, comme Michaux, et d’autres s’en feront témoins



Pas que les poètes



On pourrait penser que la « mania » est le seul fait des poètes et autres artistes, la peinture et la musique n’étant pas avares non plus de représentations mystiques. Mais la langue elle-même nous rappelle les origines folles de la sagesse : Le mot enthousiasme (du grec ancien : ἐνθουσιασμός ) signifiait à l'origine inspiration ou possession divine. Celui d’inspiration évoque une sorte de souffle venu des Muses. Et il y a dans celui d’exaltation l’idée d’une élévation, de mouvement vers un monde ultra-humain

La philosophie n’a donc pas tout à fait, avec Platon, « achevé » la « mania » au moment où elle mettait fin à la sagesse telle qu’elle caractérisait la période présocratique. La sagesse issue de la folie qu’incarne cette époque de la Grèce ancienne demeure dans nos réminiscences, attachée à notre héritage mnésique. Des philosophes, voire des sociologues (plus rarement), indiquent les bénéfices que nous récoltons de ce lien avec l’irrationnel et le rêve et plus encore la catastrophe humaine qu’en représenterait l’abandon. Ils en témoignent dans leur pensée et leur style.

C’est ce que fait Derrida quand il privilégie une lecture herméneutique des textes. Pensons en particulier à son interprétation du poème de Celan dans « Le dialogue ininterrompu » et à tout cet imaginaire qu’il déploie, dans une sorte d’exaltation assumée, fidèle à l’écriture de Celan, autour de la figure du bélier.

Son écriture, « disséminée », invite souvent, du reste, à une lecture « mystérique », c'est-à-dire en lien avec les mystères et une sorte d’ésotérisme, dans l’incitation à aller chercher au-delà des apparences, les éléments cachés. Cette « lecture secrète »  est déjà celle à laquelle nous a conviés le poète Mallarmé.



L’irrationnel en péril



 Plus proche de nous, Bernard Stiegler dont les écrits ont une orientation anthropologique, indique la nécessité, pour résister aux défaillances symboliques qui caractérisent notre époque, de sauvegarder le « temps du rêve ». Or ce temps est en danger  Nous voilà de plus en plus « algorythmés » par des modèles mathématiques, suivis par des mécanismes de surveillance, dans le but de mieux nous soigner, mieux nous alimenter, mieux nous gérer, c'est-à-dire de nous « traiter » dans un monde sans opacité et sans inconnu (plus d’énigme oraculaire). Cette ère nouvelle, le type de rationalité mis en œuvre, le modèle humain engagé, doivent nous inciter à être vigilants et à réfléchir en profondeur. Que réaliserait-on, au-dedans de soi et au-dehors si, au préalable, il n’y avait pas en nous, tout ce potentiel que porte le rêve et tous ces élans dont le biopouvoir au sens de Foucault (autorité exercée sur des masses sociales, des collectivités, des flux) pourrait vouloir nous priver ?



Les bruants à gorge blanche



 Dans l’ouvrage de Jonathan Crary  auquel se réfère parfois Bernard Stiegler, « 24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil », l’auteur  évoque les expériences faites sur des oiseaux migrateurs, les bruants à gorge blanche. Ces oiseaux que leur trajet mène de l’Alaska jusqu’au nord du Mexique, ont la capacité de rester éveillés jusqu’à sept jours d’affilée dans la période de leur migration. Le Ministère de la Défense, aux Etats-Unis, a alloué d’importantes sommes à l’étude de l’activité cérébrale de ces oiseaux. L’objectif était d’essayer de transposer l’absence de sommeil aux militaires en même temps qu’étaient développées des drogues pouvant diminuer la fatigue et la peur, afin de les rendre plus efficaces. Dans le même esprit, écrit Jonathan Cary, dans les années 1990, un consortium russo-européen annonça son intention, à l’aide de satellites, de rediriger la lumière solaire vers la terre dans le but d’éclairer les régions qui connaissent de longues nuits polaires, afin de permettre l’exploitation industrielle continue de leurs réserves naturelles. Le  projet devait s’étendre aux grandes villes avec le slogan « la lumière du jour toute la nuit ». Le projet se heurta heureusement à l’opposition  des astronomes, des scientifiques, des écologistes mais ces manœuvres inquiètent car leur but est de nous rendre consommateurs et producteurs 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Plus question de « mania », certes ici mais d’une sorte de froid calcul, de comportement destructeur et/ou suicidaire collectif. Il s’agit de cette entropie actuelle, dans le sens de désorganisation voire de chaos, que dénonce Bernard Stiegler et face à laquelle, selon lui, une néguentropie est à cultiver. Il faudrait pour cela, dit-il, favoriser une « néguanthropologie ». Jonathan Cary évoque aussi, en ce qui concerne cette entropie, le matraquage d’images aveuglantes dont la télévision est la première pourvoyeuse parmi une catégorie d’appareils de plus en plus nombreux qui y contribuent pour leur part. Il oppose à cet « aveuglement », la pensée de Chris Marker dans le film « La jetée ». Le cinéaste met en avant, dit-il, l’idée d’une vision intérieure, celle qui suppose l’autonomie et la liberté subjective du voyant.

Jonathan Cary voit dans le sommeil et le rêve, aussi bien nocturne qu’éveillé, un moyen de résistance : « Passer une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain ».

C’est que la folie libérale, folie panoptique et manipulatoire paraît bien plus  grosse de risques que la « mania » qui s’inscrit dans une forme et une pensée créatrices d’« illuminations » d’éclairs de lucidité, de génie, d’extase

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La mélancolie du poisson



J’évoquerai, pour terminer le philosophe contemporain Michel Serres. Je me méfie pourtant de son optimisme béatement leibnizien (« Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles »). Je note néanmoins qu’il exprime tout de même une inquiétude quant à la désastreuse évolution de l’écologie à laquelle, à mes yeux, un élan mystique pourrait faire brèche.

Son bel ouvrage « Yeux » m’est apparu, au-delà de l’aspect parfois un peu profus des illustrations et de la formulation, comme une éclatante résistance aux rejetons contemporains de l’influence platonicienne : à la caverne de Platon qui privilégie la pleine lumière  réservée aux initiés, il oppose celle de Jules Vernes, dans « L’étoile du Sud », caverne obscure qui ruisselle de la lumière de multiples pierres précieuses et miroirs de sorte que les deux héros ont l’impression d’une « hallucination extatique ». Ces éclats sont pour Michel Serres comme autant de regards.  Les philosophes, écrit-il, aiment la limière du soleil qui « chasserait les ténèbres de l’obscurantisme ». Mais « si l’on fait du jour le champion du savoir, il n’y a de vérité qu’unique et totalitaire, aussi dure, sans nuance, que le soleil à midi ».

Cet ouvrage d’art dont les illustrations et le ton expriment souvent et donnent à ressentir une profonde émotion nous rappelle tout du long que ce que nous regardons nous regarde, aussi bien les corindons, saphirs, béryls de la caverne obscure que les fleurs dans les champs ou les « noirs » multiples de Pierre Soulages. Nous sommes donc, et cela me plaît de le penser avec lui, des regardants regardés, des voyants vus ; cela n’apparaît-t-il pas  comme un rappel mythologique, de constater qu’autour de nous, ce monde que nous contemplons nous contemple en retour de ses milliers d’yeux mystérieux, bien étrangers aux projecteurs d’un mirador, ou aux images sur écrans ; beaucoup plus proches des lucioles. Immergés dans ce monde dont les yeux plongent dans les nôtres, au plus profond de nous, le ressentant, nous naissons avec lui nous le co-naissons, et nous nous co- naissons en lui, à l’instar de Michel Serres rencontrant ce poisson en les yeux duquel il éprouve sa propre mélancolie  dans un furtif aller-retour visuel pouvant évoquer celui de Rimbaud et d’Ophélie : dans l’extrait « Plongée », il contemple un serran, poisson commun en Espagne et dont l’illustration représente les couleurs bigarrées et l’œil embué. « Seul, écrit-il, donc capable d’extase […] il regarde d’un œil calme, quasi mélancolique ». Il le suppose « désolé de ne pas accéder au langage tant il devrait dire et il ne le peut pas ». Dans une petite note en bas de page, il ajoute : « La mélancolie exprimée par les yeux des poissons, tristesse liée à leur mutisme, m’émeut d’autant, qu’ayant pourtant beaucoup dit, je n’arrive point à dire. Ce serrage des mâchoires, ce bâillon de langue, me font verser, à moi comme à eux, tant de larmes amères qu’elles remplissent la mer ». Et c’est au moment où se constate l’impuissance à dire, que jaillit l’assonance poétique « amères-mer ».

Très proches finalement,  apparaissent le  moment où le poète-voyant, Rimbaud, se fond en la mélancolie d’Ophélie et l’instant où le philosophe, regardant-regardé, se reconnaît dans la tristesse du poisson alors que, de leurs yeux mêlés de larmes, ils se noient l’un en l’autre.

 C’est Mnémosyne qui se révèle encore de nos jours dans ces émotions et ces effusions ; et avec elle la « mania » dont elle est la réminiscence. Puissions- nous, grâce à cette survivance  ne pas perdre espoir en notre avenir humain !



nc

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