lundi 25 mai 2015

Phrase suspendue



Ce jour-là, quand elle entra dans la pièce, elle se trouva prise dans son regard. Ses yeux étaient fixés sur elle, intensément, et elle fut émue, en cet instant, par sa ressemblance avec une chouette hulotte.
Elle se demanda jusqu’où il la voyait, tentant de percer son obscurité.
Elle sentit une phrase monter en elle. Mais l’entendrait-il ? Il aurait fallu la murmurer presque silencieusement. C’était une phrase qui n’aurait pas supporté l’accentuation sonore. Alors les mots restèrent accrochés à ses lèvres, refusèrent de les quitter. Ils étaient bien, là, ils y resteraient, buissonnants,  jusqu’à y être encore maintenant ; elle ferma les yeux et son corps fondit dans la mémoire paisiblement mélancolique des étreintes profondes.
nc

dimanche 10 mai 2015

Cueilleuse



Je m’étais rappelé l’amitié des abeilles. Je posais le bout des doigts à l’entrée de la ruche et elles montaient le long de mon bras, le recouvrant d’un manchon brun doré. Lorsqu’ensuite, doucement, je m’écartais, elles reprenaient leur activité et je raflais des grappes dans le groseillier voisin. Les baies acidulées éclataient contre mes papilles.
Mon enfance en galoches me rattrape à présent. Dans son tablier noir, elle écrit, sur le tableau du ciel, une histoire à rebours.
Le bras levé, geste en suspens, elle tient le chiffon prêt à tout effacer tandis que monte des champs une senteur éperdue, que le vent glisse sur nos roses et nos délires et que je porte en fredonnant mon panier de cueilleuse.
n.c.