mardi 16 juin 2015

De ma jolie grand-mère et des réseaux sociaux



Ma jolie grand-mère paternelle portait impérialement le prénom d’Eugénie et l’on disait d’elle qu’elle avait belle allure. Elle était née en 1893 dans un hameau périgourdin, devint apprentie cousette à l’âge de 12 ans et se rendait quotidiennement, dans le cadre de cette activité, au bourg distant de deux kilomètres. Son trajet traversait les bois.
C’est au bourg qu’elle rencontra ces années-là Batiste, un « journalier », à ses yeux bel homme attirant, à la moustache virile ; elle se sentit électrisée au premier regard et submergée d’amour, amour qui resta relativement clandestin ses parents visant un meilleur parti et lui interdisant des rencontres restées furtives et fautives dans des abris champêtres. Baisers, caresses ; ma grand-mère, très jeune encore, restait chaste : ce sont des noces qu’elle imaginait avec Batiste ; et elle s’y voulait vierge selon les codes de son milieu; l’amour resta platonique et le désir s’en intensifia.
Mais le destin de ma jolie grand-mère bascula ; elle était fille unique et ses parents possédaient une petite propriété nécessitant la présence et la force d’un homme que son père voulait fortuné, (surtout pas un simple journalier !) Des « arrangeurs de mariage », comme il en existait à l’époque firent venir au village mon grand père, (il  avait quelques sous, disait-on). La propriété où il était né dans le Lot ayant été attribuée à mon grand oncle.  il avait, quant à lui, été dédommagé par une coquette somme et l’affaire fut conclue, ma grand-mère et son malheureux amour sacrifiés à  « la loi du marché » (oui ! déjà !)
Quand elle se maria en 1908 à quinze ans, mon grand-père en avait 28. Il dirait par la suite, avec un sourire, qu’il lui avait « tout appris ». Il la choya comme une enfant, cédant à sa coquetterie et ses désirs de toilettes, bien qu’il fût regardant à la dépense (un sou est un sou). Mais, soit distraction soit connivence, il laissait à Eugénie le loisir de « piquer dans la caisse » pour un collier, des boucles d’oreilles, des perles. Quant à moi témoin de ces larcins, complice, je me faisais une image de la féminité et de la ruse. Je la trouvais très belle, ma grand-mère mais si triste ! Et je me dis plus tard qu’elle dérobait à son tour ce qui lui avait été dérobé du côté de ses élans en même temps qu’elle exprimait un désir d’indépendance. Souvent confidente, j’entendais parler de ce Batiste tant aimé auquel seulement des prémices l’avaient attachée.
Enceinte à 18 ans, elle accoucha de mon père prématurément (Tu comprends, j’avais voulu aller la veille sur un manège, à la fête.) Mon père naquit à 7 mois et demi et pesait 750 grammes. Ce fut un miracle qu’il survécût…dans une boîte en carton, entouré de coton et nourri par notre voisine, Emma, ma grand-mère n’ayant pas de lait. ( avec un soupir : Ah! si j’avais marié Batiste!)
Batiste ne la quitta jamais : il restait un souvenir constant, une insatisfaction permanente, la pointe douloureuse d’un chagrin, de sorte que dans ses dernières années, elle fit le désespoir de mon grand-père en répondant à des petites annonces, comme si elle y cherchait encore son amoureux,  reflet magnifié par le souvenir.

Petites annonces, ancêtres des réseaux sociaux ? Comme le théorisent savamment les sociologues, nous sommes les fruits d’un contexte qui nous inscrit dans les frontières d’un territoire, patrie, région et celles d’une famille, d’une profession, d’un milieu social avec ses codes, ses normes, ses interdits.
Pour Emma Bovary née Rouault, l’environnement qui la façonna fut le couvent puis la petite bourgeoisie provinciale si médiocre, si bornée qu’elle chercha un horizon dans la lecture, se perdit dans le romanesque. Et Flaubert d’affirmer : « Ma pauvre Bovary souffre et pleure dans vingt villages de France ! »
Ma jolie grand-mère, enfermée dans le périmètre étroit de la paysannerie possédante, dans ses codes et ses normes, qui fondèrent l’idéologie de Vichy, aurait voulu lire : elle obtint, sous prétexte de patrons et couture, un abonnement au « Petit Echo de la mode » et put ainsi se repaître de feuilletons : « L’Ombre du passé », « Âme dormante » (mon grand-père : tu te montes le bobéchon !)
« Âme dormante ! ». Celle de ma pauvre jolie grand-mère restait enfermée dans un placard où s’accumulaient des robes qu’elle ne portait pas (Comment veux-tu que je mette ça ? Pour traire les chèvres ou faire des boudins ?). Pourtant elle en achetait d’autres avec la complaisance de mon grand-père qui se sentait une notabilité dans le village et avait été élu maire du bourg voisin. Il fallait donc  que sa « bourgeoise » fût une Dame.  Mais la principale fonction des robes et parures, était d’habiller le rêve d’amour perdu de ma jolie grand-mère (Avec, de nouveau, le soupir nostalgique qui accompagnait ce genre d'évocations : si Batiste avait pu me voir ainsi !).
« Âme dormante » aussi, la longue et fine poupée ornant le lit dans ses « froufrous », les volants blancs de ses jupons et pantalons de dentelles. Cette poupée habitait mes rêveries enfantines. Je l’appelais « Epiphanie », en référence aux Rois Mages, surtout Balthazar dont l’assonance avec bazar faisait les délices de mon impertinence déjà un tantinet libertaire.
Ma jolie grand-mère appareilla, dans ses derniers temps, vers une douce folie, discrète et innocente, peuplée de rêves en lien avec ces petites annonces auxquelles elle répondait, dans un imaginaire bien canalisé par mon grand- père (A leur fils : elle vous en fera voir !)… jusqu’à cette nuit de janvier 1965 où son cœur cessa de scander la vie.
 J’ai parfois pensé à ma jolie grand-mère lorsque je rencontrais, ici ou là, sur Internet,  un échange qui me faisait penser à elle. Je me disais que le Web pouvait représenter un lieu de socialisation alternatif aux communautés habituelles, les désenclaver, créer une rupture par rapport aux cadres qui contribuent à notre expérience et à notre subjectivation, élargir cette dernière en lui proposant des potentialités, rencontres, dialogues. Qu’en aurait-il été pour ma grand-mère si elle avait eu à sa disposition cette technologie ? Échangeant sur les réseaux sociaux, aurait-elle trouvé un exutoire, un « ailleurs » élargissant son cadre? Aurait-elle réalisé un potentiel « dormant », créé sur facebook un site de broderie, elle qui m’apprit à réaliser des smocks et des « nids d’abeilles » ? J’ai souvent eu ce fantasme lorsque je voyais apparaître sur facebook  les travaux à l’aiguille de l’amie dont le blog porte le beau nom de « mercerie ambulante ».
Il est de bon ton de décrier, en particulier en ce qui concerne facebook, l’intelligence artificielle, l’emprise des algorithmes et l’exploitation des data. Je ne suis pas la dernière à protester. Néanmoins, même si un tel site produit beaucoup d’obscénités et de désordre, l’ouverture génératrice de bienfaits qu’il rend possible n’est pas négligeable. Si l’on reprend les analyses de Bernard Stiegler, après Derrida, après Platon, on peut le considérer comme un « pharmakon », poison et/ou remède. Le faire évoluer d’une entropie à une néguentropie est affaire de régulation, personnelle et juridique.
Internet peut  se révéler un puissant antidote au bovarysme et nos histoires d’amour comme la littérature s’en trouvent modifiées. L’on voit déjà dans les livres, comme au cinéma, s’effacer peu à peu le thème, de l’héroïne principalement mais aussi du héros, mourant de consomption amoureuse ou se noyant dans le tragique. Adieu, Mademoiselle de Chartres devenue princesse de Clèves, adieu Emma Rouault puis Bovary, Henriette de Mortsauf, Julien Sorel, Louise de Rênal, Traviata et autres jolies grand-mères ! On peut le regretter (« Mais où sont les neiges d’antan ? »).  La grande littérature ou l’opéra  en laissent du moins persister l’écho dans notre mémoire héritée tandis que s’installent dans nos vies, avec l’essor de l’économie digitale, des fenêtres ouvertes sur une vision plus panoramique du monde et des réalités, ce qui peut créer une brèche dans le cadre  limité fondant- à la fois socle et fusion- nos subjectivités.
nc

5 commentaires:

Luc P a dit…

Émouvant, questionnant, ...mais sans réponse!

Noëlle Combet a dit…

Merci Luc, pour cet écho sensible. La question est sans réponse, oui. C'est sans doute en cela qu'elle reste ouverte. je ne sais plus qui disait, ce qui s'est imprimé en moi : "Le malheur de la question, c'est la réponse". Ce que j'apprécie, ici, c'est votre émotion.

r.t a dit…

C'est amusant cette liberté avec laquelle vous mettez en scène votre grand-mère ! Petite-fille et grand-mère, en effet, ont souvent, pourrait-on dire, un lien social dont d'intimité, la complicité, ne sont pas sans rapport avec cette recherche via les réseaux sociaux.
Autrefois les filles avaient souvent une deuxième grand-mère, qui était la littérature, maintenant elles ont facebook, et l'un n'empêche pas l'autre.
Mais ce qui est le plus touchant, c'est cet aveu tout personnel de tendresse, en forme de retrouvailles, de retour (ou de retournement, de remerciement) puisque c'est la grand-mère qui est présentée maintenant comme on présente sa petite-fille : "ma jolie grand-mère".

Noëlle Combet a dit…

Un merci ému, René; je suis toujours très touchée par la justesse de vos lectures. Vous avez bien vu le caractère ludique, malgré tout, de cette évocation et la sorte d'hommage que je rends ici à cette grand-mère, si féminine malgré la sujétion qui était, à cette époque, celle de bien des femmes, et qui pourrait bien l'être encore parfois. Et c'est bien de retournement qu'il s'agit car j'avais un peu laissé de côté cette image, injustement dédaignée dans ma famille. Donc gloire à ma "jolie grand-mère" et encore merci d'avoir si bien ressenti cet hommage.
J'en profite pour vous dire que je pars en voyage, histoire de chercher quelques traces d'Ulysse et que je serai donc déconnectée quelques jours.

Noëlle Combet a dit…
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