samedi 6 juin 2015

"Inter-incitation (xiang-gan)"



« Parce que la pensée chinoise ne pense pas  en termes d’ « être » et d’identification, mais de flux d’énergie, de pôles et d’’interaction, ou plutôt d’ « inter-incitation (xiang-gan) ; parce qu’elle pense en termes de « modification » et de « continuation » (bian-tong »), de passage communicant et de transition (jiao-tong) ; parce que dans sa grammaire, elle méconnaît la distinction morphologique des modes actifs et passifs ; parce que dans sa physique, la notion d’ « écho à distance » et de résonnance mutuelle (gan-ying) y tient lieu de causalité ( la Chine a très tôt développé une fine intelligence des phénomènes magnétiques pour lesquels l’Occident est demeuré si longtemps en retard, ainsi que y compris le phénomène des marées) ; parce qu’elle a bien reconnu, enfin, l’individu en tant que personne, mais ne s’ est pas préoccupée de construire une autonomie du sujet-, la Chine a placé l’influence au cœur de son intelligence. L’influencement est à ses yeux, le mode général d’avènement de toute réalité, de ce que nous appelons la « nature » comme aussi de la moralité. » François Jullien.


On peut imaginer la pensée occidentale  représentée par un axe vertical figurant son orientation métaphysique alors que la pensée chinoise, centrée sur l’aspect processuel de la réalité, formerait avec cet axe l’intersection d’une ligne horizontale. Dans ce plan, une infinité de lignes obliques peuvent être tracées.
Ces lignes se dessinant dans l’intervalle des deux axes, illustrent pour moi ce que François Jullien écrit dans « De l’Être au Vivre. Lexique euro-chinois de la pensée ».
Dans l’extrait ci-dessus, l’oblicité se produit entre l’ « influence » (Chine) et la «  persuasion » (occident). Ainsi les deux « langues-pensées » peuvent-elles s’éclairer mutuellement d’une lumière différente, proposer l’une à l’autre un « ailleurs » faisant naître de nouvelles perspectives pour l’une et l’autre.
Cette intention traverse tout l’ouvrage qui place en vis-à-vis des termes conceptuels, par exemple « obliquité/frontalité », « potentiel de situation/initiative du sujet », « biais/méthode ».
A le lire, nous nous trouvons dé-rangés dans notre routine noétique, donc incités à réfléchir à d’autres outils, un autre rangement, un autre ordre possibles. Et l’auteur précise bien que son but n’est pas de catégoriser des différences, mais de faire jouer des deux côtés des écarts aptes à relancer la pensée hors de ses rails, occidentaux ou chinois : une fructueuse désorientation dessinant un possible mieux vivre.
nc

Non être et Être sortant d’un fond unique
ne se différencient que par leurs noms
ce fond unique s’appelle Obscurité.

Obscurcir cette obscurité
Voilà la porte de toute merveille.
Lao Tseu  « Tao-tö  king


S’embourber dans le « oui » ou le « non »,
C’est perdre son âme et sa vie.
Wumen Huikai  « La passe sans porte »

4 commentaires:

r.t a dit…

Merci pour cette incitation profonde à sentir le frémissement de la différence.
Une langue est une pensée et la traduction peut créer parfois d'étranges superpositions.
Il est amusant de penser que
"S’embourber dans le oui ou le non, C’est perdre son âme et sa vie"
n'est pas la légendaire prudence normande "ptêt bin qu'oui, ptêt bin qu'non" !
à moins que...

Noëlle Combet a dit…

J'aime l'évocation normande,qui m'a fait associer aussi avec l'âne de Buridan, me donnant à penser que l'on peut aussi s'embourber au centre, dans l'indécision ou la procrastination. Donc, c'est le mouvement, ni oui, ni non, ni fixation en un point, qui est porteur...une oscillation pendulaire? C'est bien le sens de la maxime du Dao, "bu ji, bu li", "Ni quitter, ni coller", aller venir entre...un "ni...ni..."que la politique a perverti!!!

Luc P a dit…

Merci pour cet éclairage clair obscur de la pensée chinoise.(C'est ce que j'y vois!)

Noëlle Combet a dit…

C'est bien ça, Luc. "Encre de Chine"