samedi 18 juillet 2015

Bambouseraie



Alors que je revenais de Rhodes par ce chemin pavé de rêves, vous, dans le Vercors, vous défrichiez, écriviez-vous, une bambouseraie enlacée de lianes de glycines et de chants d’oiseaux.
Je vous ai imaginé, ahanant votre élan d’homme des bois à l’oreille des bambous ; mille plumes vous accompagnaient de leurs cris et froissements entremêlés, rythmant la rageuse vigueur de vos gestes.
Les mots, alors, et les images, bruissèrent, buissonnèrent, foisonnèrent en moi. Bambou martela le sol d’un bondissant piétinement tribal, s’acheva en un zonzonnement d’abeilles bourdonnantes.
Les glycines se firent pastels, aquarelles, ombelles, ocelles, tourterelles.
Embarquée dans un volètement floconneux et soyeux, je me laissai dériver par delà les miroirs…
Ai-je somnolé debout ? J’ai senti des lambeaux de blanc tissu satiné s’attarder entre mes doigts, s’effacer, disparaître. Tiédie par un soleil indulgent, la brise, légère, palpitante, caressait ma peau, me berçait de son souffle, m’invitait à écouter mes pensées.
Etait-ce parce que nous partagions une même préoccupation ? Bambouseraie se mit à résonner avec Varoufakis, Syriza, dans l’espoir et l’angoisse à la fois : le champ politico économique de la Grèce allait, sans nul doute être bien plus malaisément, bien moins poét(h)iquement défrichable que l’ensorcelante bambouseraie dont l’écho était parvenu jusqu’à moi au retour de Rhodes, au bout de ce chemin pavé de rêves.
nc

vendredi 10 juillet 2015

Chemins pavés, chemins rêvés 10 juillet 2015 | Par René Thibaud



Vous avez photographié à vos pieds ce sentier pavé de Rhodes sur lequel vous marchiez. Et me l'avez envoyé. C'est une tourterelle qui m'a réveillé ce matin — peut-être parce qu'elle est blanche et que vous avez nom Noëlle, comme la neige — d'habitude ce sont plutôt les merles (noirs !), ou les martinets, les hirondelles, ou les cigales, ou d'autres encore, cela dépend de l'heure, ou des jours, ou de mes rêves qui m'ont accompagné jusque là, qui m'ont posé sur la rive et me laissent me retourner dans le son des choses de la nuit et du jour encore mêlés, les yeux fermés. Pendant que je suis encore le chemin de votre photo.
J'écoute, j'écoute repartir tout cela dans le clos de la nuit, je tends la main vers mon crayon tandis qu'un bruit de chantier monte de la rue. Je n'ai pas encore envie de m'éveiller totalement, il faut rêver pour que les choses se disent, il faut rêver pour être dans la vie. Hier soir j'ai écouté Médiapart, les économistes, les juristes, les historiens, les journalistes quand ils glissent un peu malgré eux dans le rêve, qu'ils se rapprochent de la vie. Ce n'est pas encore très perceptible. Il ne faut pas confondre le rêve avec les vues de l'esprit, avec les calculs et le délire de la raison.  Voici que là, après cette consultation du peuple grec, les médias commencent à apparaître comme un chemin, un chemin de rencontre, un chemin qui se partage, qui s'emprunte, qui se foule. Je me réveille, dans mon corps encore chaud, comme un oiseau dans le nid. J'ai encore beaucoup à faire aujourd'hui. Peut-être irai-je en Grèce, ou peut-être vous, prendre des photos, semer de l'argent, semer des rêves et des mégots sur les pavés.


dimanche 5 juillet 2015

Il y a des jours où la vie est cerise



Il y avait, dans le verger de mon enfance, un cerisier. Il était ma deuxième merveille du monde, la première déployant à mes regards le défilé des canetons dorés, corps oscillant, sous son feuillage. Quand l’arbre portait ses fruits, à l’entrée de l’été, mon inquiétude était extrême : arriverions-nous à les disputer aux oiseaux ? A peine avais-je eu le temps d’entrevoir la rouge splendeur, que mon grand-père maternel protégeait le miracle d’un filet. Le cerisier devenait laid comme une femme emprisonnant ses cheveux, si sensuels le jour, dans une résille nocturne pour faire durer une mise en plis. Je n’aimais pas : la beauté m’était dérobée.
Mais, dès que les fruits arrivaient dans un saladier sur la table, mon premier geste, si familier qu’il m’est resté jusqu’à ce jour, était d’en accrocher à mes oreilles. Un ami : «J'adore cet acte d'une rare puissance intime et séductrice ». Son exclamation me rappela qu’en effet, cerises aux oreilles,  j’allais, autrefois, prendre la pose devant une glace pour me mirer et m’admirer avant la dégustation. Se trouver belle avant la fête !
Je laissais ensuite les cerises prendre possession de mes papilles, de mon palais, de mon goût, si subjuguée que je suçais longuement les noyaux avant d’aller les mettre en terre dans l’espoir de planter une cerisaie. Le même ami : «C'est un fruit qui nous ressemble tellement : il a le même sang que nous. On peut l'aimer jusqu'à la douce dévoration ».
Ces mots, je ne cesse de les savourer : entre savoir et saveur, ils sont cerises, nous font cerises dans le rappel de l’absolue intimité du matériau qui constitue nos tissus  avec celui des minéraux, des végétaux, des animaux, des autres, de l’univers. Quelle liberté de pouvoir être cette hirondelle, cette musique, toi ou toi, ou toi encore, si tu veux bien ; et, au faîte de la jubilation, être cerise !  

nc