dimanche 5 juillet 2015

Il y a des jours où la vie est cerise



Il y avait, dans le verger de mon enfance, un cerisier. Il était ma deuxième merveille du monde, la première déployant à mes regards le défilé des canetons dorés, corps oscillant, sous son feuillage. Quand l’arbre portait ses fruits, à l’entrée de l’été, mon inquiétude était extrême : arriverions-nous à les disputer aux oiseaux ? A peine avais-je eu le temps d’entrevoir la rouge splendeur, que mon grand-père maternel protégeait le miracle d’un filet. Le cerisier devenait laid comme une femme emprisonnant ses cheveux, si sensuels le jour, dans une résille nocturne pour faire durer une mise en plis. Je n’aimais pas : la beauté m’était dérobée.
Mais, dès que les fruits arrivaient dans un saladier sur la table, mon premier geste, si familier qu’il m’est resté jusqu’à ce jour, était d’en accrocher à mes oreilles. Un ami : «J'adore cet acte d'une rare puissance intime et séductrice ». Son exclamation me rappela qu’en effet, cerises aux oreilles,  j’allais, autrefois, prendre la pose devant une glace pour me mirer et m’admirer avant la dégustation. Se trouver belle avant la fête !
Je laissais ensuite les cerises prendre possession de mes papilles, de mon palais, de mon goût, si subjuguée que je suçais longuement les noyaux avant d’aller les mettre en terre dans l’espoir de planter une cerisaie. Le même ami : «C'est un fruit qui nous ressemble tellement : il a le même sang que nous. On peut l'aimer jusqu'à la douce dévoration ».
Ces mots, je ne cesse de les savourer : entre savoir et saveur, ils sont cerises, nous font cerises dans le rappel de l’absolue intimité du matériau qui constitue nos tissus  avec celui des minéraux, des végétaux, des animaux, des autres, de l’univers. Quelle liberté de pouvoir être cette hirondelle, cette musique, toi ou toi, ou toi encore, si tu veux bien ; et, au faîte de la jubilation, être cerise !  

nc

3 commentaires:

r.t a dit…

Comme c'est beau. Merci. Comme l'eau nous vient à la bouche en vous lisant ! Et la déception terrible ressentie aussi quand le grand-père, qui veille au grain, sacrfie la beauté, la liberté !

Noëlle Combet a dit…

Réciproquement, merci à vous, r.t,qui m'avez inspiré ce texte! Une manifestation de cette inter-incitation, qu'évoque François Jullien...Je préfèrerais dire inter-individuation ou inter-subjectivation ou, "quantiquement", intrication.

Noëlle Combet a dit…

Et dans cette intrication, une place revient à Thami Nenkirane et à ses somptueuses photos rendant presque palpable la lumière pulpeuse des cerises.