dimanche 16 août 2015

Les lanceurs d'alerte. Une citoyenneté d'exception



Un matin, j’ai entendu Geoffroy de Lagasnerie, philosophe et sociologue s’exprimant sur France Inter, évoquer sa profonde émotion  à la vue d’Edward Snowden, si fragile, alors qu’il témoignait de ses choix à la télévision. Le chercheur, que je ne connaissais pas encore,  disait que son émotion était pour lui l’indice d’une faillite du langage ;  je considère, pour ma part l’émotion comme le bord des mots ou leur réservoir,  leur pulpe ; pas précisément comme leur faillite.  Mais cette remarque me fit penser qu’il y avait pour Geoffroy de Lagsnerie, d’autres mots que ceux qui font ritournelle, à poser sur les actes des lanceurs d’alertes. Son approche, que j’ai alors abordée, « L’art de la révolte Snowden, Assange, Manning » propose des angles de vue particuliers, singuliers, nouveaux ou oubliés, selon lesquels percevoir  le politique dans le rapport des Etats et de leurs sujets.

Pour me rafraîchir la mémoire, je me suis d’abord tournée vers Wikipédia dans une recherche biographique et un rappel chronologique des faits. On y redécouvre que les trois inculpés le sont parce qu’une éthique démocratique, un rêve de démocratie, les a opposés à l’absolu de règles étatiques opaques et que leurs actes nés de ce rêve les ont embarqués dans la pire des galères tout en ouvrant de nouveaux chemins à la réflexion.

Edward Snowden, agent de la CIA et de la NSA a révélé en 2013 par l’intermédiaire des médias, en particulier The Guardian et le Washington Post, les détails de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques. Ces informations classées top secret concernaient  la collection des  métadonnées des appels téléphoniques aux USA ainsi que les systèmes d’écoute des programmes de surveillance.
Faisant dans un premier temps confiance à Barack Obama, Edward Snowden en avait différé la publication jusqu’à ce que s’impose à lui l’évidence que tout continuait comme avant.
En 2013, il bénéficiait d’un emploi et d’un mode de vie confortables et y a renoncé en faveur d’un geste éthique qu’il évoque en ces termes : « Mon seul objectif  est de dire au public ce qui est fait en son nom et ce qui est fait contre lui ». Inculpé le 23 juin par le gouvernement américain pour espionnage, vol et utilisation de biens gouvernementaux, il a fui son procès sachant qu’il risquait la réclusion à perpétuité ou la peine de mort ;  de rocambolesques péripéties qui ont fait la une des médias, au cours desquelles sera détourné par l’interdiction du survol  des territoire français et portugais, l’avion du président bolivien Evo Morales à bord duquel il était supposé se trouver, l’ont conduit de Hong Kong à Moscou. Il se trouve bloqué en Russie, le gouvernement américain ayant révoqué son passeport pour l’empêcher de voyager. Le voilà désormais apatride et, faute de papiers, il ne peut rejoindre les pays d’Amérique latine disposés à l’accueillir. Retenu tout d’abord à l’aéroport Sheremetyevo, il a obtenu  le 31juillet  un droit d’asile temporaire et, le 1er août, un droit de résidence de trois ans en Russie.  Il accorde depuis lors des interviews, donne des conférences, explique pourquoi, en 2013, il a « sacrifié » son confort de vie : « Je ne peux, en mon âme et conscience, laisser le gouvernement américain détruire la vie privée, la liberté d’Internet et les libertés essentielles des gens du monde entier avec ce système de surveillance qu’il est en train de bâtir secrètement »

De son côté, Julian Assange, né en 1971 en Australie, cybermilitant,  cofonde Wikileaks ; il conteste l’asymétrie de l’information entre pouvoirs publics et citoyens, ce qui profite aux Etats, leur permet leurs activités de contrôle et leurs manœuvres opaques.
Séjournant en Suède, il est accusé d’agression sexuelle, juste après que Wikileaks a publié 77000documents confidentiels de l’armée américaine. Sa partenaire était consentante mais il a ôté son préservatif au moment de l’acte, ce qui est passible de poursuites judiciaires en Suisse. Cet acte pourrait rentrer à mes yeux en résonance avec la volonté affichée d’anonymat sur le site Wikileaks : à couvert d’une part, à découvert de l’autre et en situation de donner un nom.
Depuis 2010, il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international de la part de la Suède, mandat relayé par Interpol. Arrêté par la police britannique, il est libéré grâce au versement d’une caution, mais doit porter un bracelet électronique. Comme la cour d’appel britannique rejette sa demande de ne pas être extradé vers la Suède, il vit dans l’enceinte de l’ambassade de l’Equateur qui, à Londres, a accepté sa demande d’asile. Rappelons que la France a récemment rejeté sa demande de séjourner sur son sol.
Le site Wikileaks divulgue de manière anonyme, sécurisée et non identifiable, des documents témoignant d’une réalité sociale et politique voire militaire qui nous est cachée. Julian Assange voudrait que ce site devienne l’organe de renseignements le plus puissant au monde. Le site, d’abord hébergé aux USA et en Suède, l’est à l’heure actuelle, partiellement en Suède, partiellement en France où plusieurs journaux lui offrent leur audience.

Chelséa Meaning a communiqué sur Wikileaks des informations confidentielles du gouvernement américain sur la guerre d’Irak et d’Afghanistan. Elle a eu l’imprudence de se confier à l’analyste américain Adrian Laino, chargé des menaces informatiques. Dénoncée, elle purge une peine de 35 ans de prison aux USA et les associations plaidant en sa faveur, entre autres Amnesty International  ne sont pas entendues.

L’auteur de cet essai souhaite rendre hommage à ces vies,  admire ces démarches opposant une éthique à la raison d’Etat, s’indigne de la répression qui les vise. Et il se questionne : que faire de ces sentiments, de cette colère ? Mettre en mots cette émotion en se faisant porte parole de leur pensée, manifester une sorte de radicalité théorique en éclairant la cohérence de leurs démarches qui implique aussi d’autres pirates informatiques comme les Anonymus, approcher ce qu’ils proposent de différent en ce qui concerne, d’une part la constitution de soi comme sujet politique, d’autre part une ré élaboration de l’exigence démocratique.

Il paraît essentiel de revenir, en les explorant, sur quelques points de cet essai, et tout d’abord sur la répression féroce, implacable, qui s’exerce contre les lanceurs d’alerte de la part des Etats. Ce  n’est pas tant la gravité des crimes qui paraît en jeu que la déstabilisation qu’ils produisent, mettant en question la souveraineté dans ses rapports avec le droit. Agamben a abordé cette question dans « Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue » lorsqu’il approche la question du non droit telle qu’elle s’intrique dans le droit. A la lumière de cette analyse, ne peut-on  considérer, que l’inexorable répression qui s’acharne sur les lanceurs d’alerte  appartient à l’exception faisant loi, à partir du moment où une personne est dépouillée d identité ou de lieu de résidence, traquée en somme, à l’image de cet « homo sacer » généralement un parricide, privé de droit  puisque l’on ne pouvait ni le juger, ni le sacrifier ( il échappait à la religion) et que chacun était donc légitimé à tuer sans que cela soit considéré comme homicide dans l’Antiquité romaine ? Ne peut-on rapprocher cette élimination ainsi justifiée, de l’utilisation des drones visant à supprimer des terroristes ? Parricides romains et crimes contre la  souveraineté d’un Etat ?
Il semble que les Etats modernes se servent de plus en plus  aisément de l’exception pour asseoir leur souveraineté. On peut penser, bien sûr à Guantanamo et le sort des lanceurs d’alertes rejoint celui de certains prisonniers de ce camp, quand, libérables parce qu’innocents, ils sont envoyés dans des pays, Algérie, Albanie, dont ils ne peuvent sortir, faute de visa. Etat d’exception aussi, plus prosaïquemen, l’adoption autoritaire de décrets ou lois sans aucun débat quand il en va du supposé intérêt d’un Etat, par exemple, l’utilisation en France, de l’article 49-3 qui, et c’est un oxymore, banalise l’exception.

Le statut de l’exception est ambigu : poche de non droit à l’intérieur du droit, elle relève à la fois du politique et du juridique, n’étant ni l’un ni l’autre précisément mais s’articulant aux deux à la fois.
« En vérité, écrit Agamben, l’état d’exception n’est ni extérieur ni intérieur à l’ordre juridique et le problème de sa définition concerne un seuil ou une zone d’indistinction, où intérieur et extérieur ne s’excluent pas, mais s’indéterminent. La question de départ est la suivante : comment intégrer au droit, comment donner statut juridique à un état dont l’essence consiste dans la suspension du droit comme tel ? » Et dans « Homo Sacer » : « Appelons relation d’exception cette forme extrême de la relation qui n’inclut quelque chose qu’à travers son exclusion » Là est bien le paradoxe. Dans un Etat de droit, celui qui gouverne  s’octroie le droit se placer au-dessus du droit qu’il est censé représenter, au moment où il recourt à l’exception dont le paradigme est, selon Agamben est le camp (d’extermination, de rétention, de regroupement des réfugiés…). Pour Agamben, l’état d’exception caractérisant de plus en plus les gouvernances modernes, c’est l’exception qui tend à devenir la norme, le pouvoir, dès lors, s’absolutisant.

Une nouvelle topique politique se dessine alors et concerne aussi, peut-il sembler, ces sujets de droit qui se révoltent, introduisant l’exception dans l’obéissance civique et affirmant une autre forme d’éthique citoyenne. Gestes de citoyenneté exceptionnels. Ordinairement, en effet, les actes de résistance s’inscrivent dans des champs institués et appartiennent à un jeu politique. C’est pourquoi ils sont tolérés voire souhaités par les Etats.  C’est qu’ils s’expriment dans des cadres préexistants dont l’auteur de l’essai fait remarquer qu’ils se sont aussi imprimés dans nos cerveaux, conditionnant nos points de vue, de telle sorte que des actes inédits, à l’image de ceux des lanceurs d’alerte, ne  sont pas reconnus dans leur singularité, y compris par ceux qui les posent. C’est qu’il manque le langage adéquat à en éclairer la nouveauté. Pourtant, agissant isolément, de façon disséminée, ils incarnent, à côté de collectifs structurés et réels, un collectif virtuel introduisant de nouveaux modes de subjectivation invitant à reformuler les notions politiques et à relancer l’exigence démocratique.

S’intéressant à la pratique de l’anonymat telle que Wikileaks en fait une condition de son fonctionnement, l’auteur indique qu’il convient de la démarquer de l’image de lâcheté qui lui est, de nos jours, attachée ;  l’anonymat considéré seulement  comme  moyen d’échapper à des sanctions est, à notre époque, dévalorisé.
Pourtant, si l’on regarde le passé, du XVIIème au XIXème siècle, l’on constate que signer une œuvre, la revendiquer, était l’exception. Ce n’était pas toujours lié aux risques de la censure. C’était parfois considéré comme incompatible avec la modestie. Ainsi Madame de Lafayette à propos de « La Princesse de Clèves » : « On croira que je suis un vrai auteur de profession de publier comme cela mes livres ».
Au XVIIIème siècle, l’anonymat était la norme, le mode de communication le plus répandu d’écrits passibles de poursuites judiciaires et d’embastillement. Ainsi, Diderot, quand il publie sa « Lettre sur les Aveugles », donne-t-il une fausse adresse. La clandestinité était en quelque sorte d’usage en ce qui concernait les écrits subversifs et autres pamphlets ou libelles.
Comme la Révolution favorise la liberté d’expression, la pratique de l’anonymat régresse et fait peu à peu l’objet d’une condamnation morale au XIXème et XXème siècle.
On peut donc penser que l’anonymat, dans notre actualité, renoue avec une norme prérévolutionnaire selon laquelle il était d’usage, pour certains écrits, de contourner les poursuites judiciaires.
Aussi, quand l’auteur propose de « concevoir l’anonymat positivement » c’est par rapport à ce moralisme qui  à partir du XIXème et du XXème siècle, accompagnant  l’essor du religieux bourgeois et de la banque  tend à l’associer à de la lâcheté.

D’autre part, la pratique de l’anonymat bouscule nos conceptions selon lesquelles politique et espace public doivent être liés. Or, une organisation telle que Wikileaks instaure une pratique méthodique de l’invisibilité, inventant une nouvelle scène et une nouvelle subjectivité politique en lesquelles s’effacent les affirmations identitaires. On peut remarquer en même temps que la dissémination des actes anonymes crée une sorte de résistance éparpillée en contradiction avec nos images des manifestations habituelles se groupant publiquement autour d’un syndicat, d’une cause. C’est l’idée même de groupe et d’association qui vole en éclats.

Ce que l’on peut constater aussi avec l’auteur, c’est que cette pratique de l’anonymat permet de diluer le « mécanisme d’incorporation » bien théorisé par Foucault,  la tendance que nous avons à adhérer subjectivement aux institutions auxquelles nous appartenons. Il s’agit de produire une subjectivité plurielle,  de donner  «  les moyens d’être à la fois et en même temps dans une institution et engagés anonymement dans des activités qui promeuvent des valeurs contraires à cette institution ou qui la contestent »
Ce « dehors » « dedans », cette exclusion incluse rappelle ce qu’il en est de l’état d’exception.
Pour en revenir à l’anonymat, l’auteur le considère, in fine comme un outil politique qui permet de penser autrement le régime démocratique tel qu’il fonctionne (ou ronronne ? ou agonise ?)
« L’anonymat libère de la scène éthique »  affirme l’auteur. A mes yeux, c’est de la scène « morale » qu’il libère car faire de l’anonymat une lâcheté, renvoie à l’inverse à un courage qui serait une norme universelle à la façon de Kant. Or c’est à une éthique que nous convoquent ces manifestations anonymes, éthique au sens de Spinoza, qui est de réaliser ce qui est estimé bon pour soi et pour les autres.

La fuite aussi peut être considérée comme un geste éthique. Ainsi, on peut penser, comme l’énonce  le corollaire consécutif à la proposition LXIX de l’ « Ethique » de Spinoza que « Dans un homme libre donc la fuite opportune et le combat témoignent d’une égale  Fermeté d’âme ; autrement dit, l’homme libre choisit la fuite avec la même Fermeté d’âme, ou présence d’esprit que le combat ». C’est que l’expérience marrane a enseigné au philosophe la nécessité de la clandestinité. Issu d’une famille de « conversos », nouveaux chrétiens, il sait ce qu’il en est de n’abjurer sa foi qu’officiellement et de continuer à la pratiquer en privé,  puis d’y revenir en tant que réfugié à Amsterdam ; et lui, en outre , a dû réaliser une autre sorte de conversion lorsqu’il a été frappé par le « herem » (malédiction) pour avoir identifié Dieu et le nature et déclaré nécessaire la séparation de la religion et de la politique. La « marranité » lui a enseigné, peut nous enseigner, la valeur de ce qui est « entre », l’opportunité des interstices entre des réalités constituées.
Et c’est  bien « entre » fuite et combat que se trouve Edward Snowden. La demande d’asile, et c’est aussi le cas pour Assange, pose des questions importantes, nous invite à repenser notre adhésion quasi automatique aux structures nationales, à questionner le problème de l’inclusion, de la nationalité, de la citoyenneté.  Ces « anonymes » ou « clandestins » poussent jusqu’au bout l’exigence démocratique en affirmant publiquement le droit de se donner leur propre communauté. Fuir, c’est se déprendre d’une appartenance à un pays, d’une éventuelle adhésion aux collectifs de résistance tolérés par ce pays. C’est interroger les dispositifs juridiques de l’inclusion dans une communauté nationale.
On ne peut considérer la fuite d’Edward Snowden comme un geste de désobéissance civile puisque son geste indique un désassujettissement par rapport à la Loi ; or il n’y a désobéissance que si la Loi est reconnue comme telle.

Devenus en quelque sorte apatrides, à l’image des « libérés » de Guantanamo, Edward Snowden et Julian Assange apparaissent comme de nouveaux sujets du droit se donnant le droit de refuser le droit au nom d’une éthique allant contre une obligation, une imposition : celle d’être sujet d’un Etat dans lequel on est né  et d’en accepter l’ordre juridique.
L’auteur, sur cette question, évoque  Thomas Bernhard cité par Bourdieu : «  L’Etat m’a fait entrer en lui de force »
Si l’on reprend les analyses de Spinoza quand il évoque le droit naturel et ses rapports avec la loi, l’on voit que l’Etat doit être la continuation du droit naturel, c'est-à-dire que  la délégation à un Etat de ce droit naturel doit être choisie, ce qui récuse les affirmations de Hobbes dans son « Léviathan ». Et elle peut être choisie, cette « délégation », si l’Etat propose, en contrepartie des raisons de satisfaction, des « affects joyeux ». Spinoza, privilégiant aux autres exercices de la souveraineté, celui de la démocratie affirme, en effet, en opposition à Hobbes, partisan d’une souveraineté absolue, que le pouvoir politique pourra accueillir le droit naturel des êtres humains et les « affecter » de manière à susciter en eux les passions joyeuses plutôt que les passions tristes. Alors, le peuple se fera l’allié de l’Etat, jusqu’à devenir l’Etat : chacun comprenant en effet l’impossibilité d’exister individuellement en dehors de féroces luttes de domination, délèguerait à l’Etat, son « effort existentiel »
Le « droit naturel » serait donc structuré par les lois en lesquelles il se prolongerait, « droit naturel » auquel, et Spinoza y insiste en diverses occurrences, il n’y aurait pas lieu de renoncer.
Relisons cet extrait Du chap. XX du « Traité théologico-politique : « Des fondements de l’Etat tels que nous les avons expliqués ci-dessus, il résulte avec la dernière évidence que sa fin dernière n'est pas la domination ; ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il appartienne à un autre que l’Etat est institué ; au contraire c'est pour libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir (je souligne). Non, je le répète, la fin de l’Etat  n'est pas de faire passer les hommes de la condition d'êtres raisonnables à celles de bêtes brutes ou d'automates, mais au contraire, il est institué pour que leur âme et leur corps s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une Raison libre, pour qu'ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu'ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’Etat est donc en réalité la liberté. »
Nous sommes très loin de cette image d'une authentique démocratie car nous avons tendance (facilité ? soumission ? résignation ? formes nouvelles de « servitude volontaire » ?) à nous rallier à une conception de l’Etat autoritaire selon Hobbes, celle que Spinoza a voulu contester dans le texte ci-dessus. Aujourd’hui, l’image de l’Etat Léviathan s’appuyant sur la Finance, l’Inégalité, la Surveillance, la Sécurité est  renforcée par les lois d’exception, ce qui explique la rareté  de démarches comme celles Assange ou Snowden.
Hobbes justifie ses conceptions politiques en déclarant que « l’homme est un loup pour l’homme » ;  la souveraineté absolue doit, en conséquence, exiger l’obéissance absolue des sujets pour éviter que les hommes s’entre déchirent. Voit-on, dans nos sociétés de totalitarisme feutré, qu’ils ne s’entredéchirent pas, même si c’est par l’intermédiaire de méthodes plus subtiles que dans le passé ? Faisant craintivement le choix du Léviathan, nous tournons le dos à cette démocratie heureuse que nous propose Spinoza. Nos canines seraient-elles devenues trop acérées, notre nihilisme trop ancré pour que la démocratie et non son faux semblant, puisse être l’objet de notre désir citoyen ? C’est bien la question que nous posent les lanceurs d’alerte.

L’auteur, dans sa conclusion, évoque le rôle joué par Internet. Il l’approche par l’intermédiaire d’un ouvrage de Greenwald « Nulle part où se cacher », consacré à Snowden  et à sa démarche allant dans le sens d’une « dénationalisation des esprits ». Greenwald insiste sur le fait qu’Internet avait représenté pour Snowden « l’univers dans lequel son esprit et sa personnalité avaient pu se développer, un lieu en soi qui offrait une liberté incomparable, des possibilités d’exploration, de compréhension et un potentiel de croissance intellectuelle », ce que confirme Snowden lui-même : " Au fond, Internet m’a permis d’expérimenter la liberté et d’explorer pleinement mes facultés d’être humain ".
L’auteur insiste, à partir de là sur la potentialité inscrite dans cette technologie qui pourrait apprendre à s’orienter autrement dans l’espace et à y penser autrement  car l’on peut y fréquenter des communautés de discussion autres que celles que le territoire de  vie contraint à côtoyer : famille, amis, collègues, etc.
C’est une question qui conclut son essai : « Et si Internet participait, aujourd’hui, d’une dénationalisation des esprits et  des imaginaires ? Si cette technique permettait au sujet de se donner un espace d’inscription et de définition plus large, d’inventer de nouvelles manières de s’inventer soi-même et de penser les collectifs dans lesquels il s’inscrit ? Quelle forme pourrait revêtir la politique qui découlerait de l’invention de ces nouveaux modes de subjectivation ? »
nc

6 commentaires:

VincentSteven a dit…

Bonjour Noẽlle. Intéressant en effet.

Contrepoint. Je trouve ceci en affichant votre page : 'Ce site utilise des cookies provenant de Google afin de fournir ses services, personnaliser les annonces et analyser le trafic. Les informations relatives à votre utilisation du site sont partagées avec Google. En acceptant ce site, vous acceptez l'utilisation des cookies.' Quant aux petites photos où l'on doit sélectionner beignets ou pancakes pour ne pas être assimilé à un robot, c'est franchement insupportable.

Vous comprendrez pourquoi je participe à la campagne 'Dégooglisons Internet' et que je me 'dégooglise' en conséquence.

Bonne journée à vous.

V.

Noëlle Combet a dit…

Vous avez assurément raison mais comme je ne suis pas assez compétente ni courageuse désormais pour me "dégoogliser",je me contente d'user de Google comme d'un pharmakon:remède quand je cherche des informations, poison quand il me pique des data...J'essaie d'en user le moins négativement possible.
Merci de m'avoir donné signe de vie. Bonne journée à vous aussi. N.

Je n'ai pas, pour ma part, de photos beignets/pancakes pour prouver que je ne suis pas un robot!!

r.t a dit…

Je vous suis tout à fait, Noëlle. Votre texte est important, indispensable plus exactement. Il peut permettre de clarifier les choses et finalement de remettre à sa place (qu'elle n'a jamais quittée car elle est le fondement de la vie commune) l'éthique. Votre clarté, votre patience, votre détermination m'émeuvent.
Vincent, vous avez raison, je vous rejoins, à petits pas, après les logiciels libres, je vais tenter d'aller plus loin dans la dégooglisation.

Noëlle Combet a dit…

Merci René, votre point de vue, votre émotion, me sont précieux. J'ai été touchée par cette "éthique par dessus le toit" telle qu'elle apparaît sur votre page fb. et telle que je l'ai laissée résonner en moi.

Noëlle Combet a dit…

Vincent, je consulte avec intérêt depuis hier les sites framablog. Je compte essayer de m'y intéresser et de m'y engager plus précisément après avoir consulté les propositions.

http://www.excentric-news.info a dit…

je n'ai guère d'illusion, et la parabole biblique de David et machin ne nous servira guère, mais pour moi c'est un parti pris. Small (and independent) is beautiful. Cela me suffit. Bonne soirée, Noëlle.