lundi 28 septembre 2015

Papillon en automne



Mes pensées m’échappent, sautent, cabriolent en tous sens, chevrettes dans un champ herbu, prétendant satisfaire en  automne, des exigences d’avril. Ce bouquet, tout proche, les anime de couleurs saturées et de parfums poivrés au bord de leur évanouissement

La page, immobile, calme les gambades et m’ouvre sa candeur, douce comme la paume de l’enfant au  regard naïvement confiant, limpidité sans rides d’un lac s’étendant à l’infini de lui, à l’infini de moi.

Du mouvement de mes lèvres, s’esquisse l’esquive d’un papillon.

nc

lundi 14 septembre 2015

Koan



Ni parler ni se taire (Extrait de « La Passe sans porte », recueil de koans)


Cas public

Un moine interroge le révérend Antre- du- vent (Fengxue 893-913) : «  Parler ou se taire, c’est s’embourber dans le détachement ou dans la subtilité. Comment communiquer sans ces travers ? »
Antre- du- vent : « Toujours je songe au printemps
Au sud du fleuve Bleu,
Aux perdrix qui chantent et aux fleurs qui embaument. »

Le titre, déjà, « Ni parler ni se taire », me donne à penser : il s’inscrit en faux par rapport au principe  aristotélicien de non contradiction  qui se résumerait au seul dilemme : parler ou (exclusif) se taire.
Dans l’Antiquité, les sceptiques et en particulier Pyrrhon (360- 275 av. J .C) ont proposé une autre figure logique le tetralemme proposant quatre issues et non plus deux pour approcher une hypothèse :
1 : A est   2 : A n’est pas   3 : A  ni n’est ni n’est pas   4 : A est et n’est pas.
Mais c’est Naagaarjuna ( IIème IIIème s.) qui l’a abondamment utilisé sous la forme du catuskoti (qui existait déjà auparavant, mais de façon dispersée, dans le bouddhisme.) Le bouddhisme a complexifié le tetralemme en y introduisant une configuration positive et une configuration négative :
Configuration positive :
1 : A    2 : Non A   3 : A et Non A   4 : Ni A ni Non A
Configuration négative :
1 : Pas A   2 : Non (Non A)  3 : Non (A et Non A)   4 : Non (Ni A ni Non A).

Même si je peux intuitivement entrevoir à la lecture de « La Passe sans porte » comment les commentaires et stances des maîtres zen font jouer ces figures logiques, mon cerveau d’origine grecque, même influencé par le bouddhisme et son lien avec la physique quantique (pour laquelle un photon, faisant fi du principe aristotélicien de non contradiction, peut être à la fois une onde et une particule), ne parvient pas à appréhender toutes les finesses des réponses, dont d’ailleurs la principale caractéristique est, comme ici de ne pas en être.
Pourtant ces koans  me parlent.

Ce que je retire de celui-ci, c’est l’écart du regard poétique qui s’éloigne à l’infini de soi dans les mots et les images. Il n’y a pas de réponse possible à mon « autre » qui me questionne en me proposant un dilemme, c'est-à-dire une exclusion de l’ « entre », du tiers,  sinon dans un éloignement intérieur illimité tissé de poésie et de rêve.
C’est donc par des vers empruntés à Du Fu (712-770),  que répond  le révérend « Antre-du-vent » dont le pseudonyme évoque la dissémination, appel au poème d’un autre, ce qui produit comme le redoublement d’un écho, la dispersion d’une graine.
Quand parler serait couper les cheveux en quatre, quand se taire inscrirait dans la relation dialoguée une distance absolue, reste l’incommensurable intériorité, celle qui éveille en nous ces émotions d’eau, de bleu, de chants d’oiseaux, d’odeur des fleurs…La non réponse d’Antre-du-vent répond (Non A et A) de façon indirecte, ouvrant le dialogue dans  une issue poétique,  résonnance intime sensuelle,  invitation au partage d’ une joie intérieure préférée à la ratiocination ou à l‘absence.
nc