lundi 14 septembre 2015

Koan



Ni parler ni se taire (Extrait de « La Passe sans porte », recueil de koans)


Cas public

Un moine interroge le révérend Antre- du- vent (Fengxue 893-913) : «  Parler ou se taire, c’est s’embourber dans le détachement ou dans la subtilité. Comment communiquer sans ces travers ? »
Antre- du- vent : « Toujours je songe au printemps
Au sud du fleuve Bleu,
Aux perdrix qui chantent et aux fleurs qui embaument. »

Le titre, déjà, « Ni parler ni se taire », me donne à penser : il s’inscrit en faux par rapport au principe  aristotélicien de non contradiction  qui se résumerait au seul dilemme : parler ou (exclusif) se taire.
Dans l’Antiquité, les sceptiques et en particulier Pyrrhon (360- 275 av. J .C) ont proposé une autre figure logique le tetralemme proposant quatre issues et non plus deux pour approcher une hypothèse :
1 : A est   2 : A n’est pas   3 : A  ni n’est ni n’est pas   4 : A est et n’est pas.
Mais c’est Naagaarjuna ( IIème IIIème s.) qui l’a abondamment utilisé sous la forme du catuskoti (qui existait déjà auparavant, mais de façon dispersée, dans le bouddhisme.) Le bouddhisme a complexifié le tetralemme en y introduisant une configuration positive et une configuration négative :
Configuration positive :
1 : A    2 : Non A   3 : A et Non A   4 : Ni A ni Non A
Configuration négative :
1 : Pas A   2 : Non (Non A)  3 : Non (A et Non A)   4 : Non (Ni A ni Non A).

Même si je peux intuitivement entrevoir à la lecture de « La Passe sans porte » comment les commentaires et stances des maîtres zen font jouer ces figures logiques, mon cerveau d’origine grecque, même influencé par le bouddhisme et son lien avec la physique quantique (pour laquelle un photon, faisant fi du principe aristotélicien de non contradiction, peut être à la fois une onde et une particule), ne parvient pas à appréhender toutes les finesses des réponses, dont d’ailleurs la principale caractéristique est, comme ici de ne pas en être.
Pourtant ces koans  me parlent.

Ce que je retire de celui-ci, c’est l’écart du regard poétique qui s’éloigne à l’infini de soi dans les mots et les images. Il n’y a pas de réponse possible à mon « autre » qui me questionne en me proposant un dilemme, c'est-à-dire une exclusion de l’ « entre », du tiers,  sinon dans un éloignement intérieur illimité tissé de poésie et de rêve.
C’est donc par des vers empruntés à Du Fu (712-770),  que répond  le révérend « Antre-du-vent » dont le pseudonyme évoque la dissémination, appel au poème d’un autre, ce qui produit comme le redoublement d’un écho, la dispersion d’une graine.
Quand parler serait couper les cheveux en quatre, quand se taire inscrirait dans la relation dialoguée une distance absolue, reste l’incommensurable intériorité, celle qui éveille en nous ces émotions d’eau, de bleu, de chants d’oiseaux, d’odeur des fleurs…La non réponse d’Antre-du-vent répond (Non A et A) de façon indirecte, ouvrant le dialogue dans  une issue poétique,  résonnance intime sensuelle,  invitation au partage d’ une joie intérieure préférée à la ratiocination ou à l‘absence.
nc


8 commentaires:

VincentSteven a dit…

S'attacher aux mots et aux phrases n'est pas la voie de la délivrance. Dôgen Kigen (1200-1253).

Bonne journée, Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

J'apprécie ce point de vue de Dôgen Kien... en particulier le mot "s'attacher" dans la mesure où la poésie, pourtant portée par des mots et des phrases ne permet pas que l'on y reste attaché. Mots et phrases avec elle, volent au vent. Ne peut-il y avoir aussi, poésie en philosophie? Montaigne, Derrida, à Jankélévitch n'en témoignent-ils pas?
Bonne journée à vous aussi.

r.t a dit…

Je pense que ces difficultés se posent quand l'agir est bloqué. Et, effectivement, songer "aux perdrix qui chantent et aux fleurs qui embaument" le libère.

Noëlle Combet a dit…

Je me questionne: Qu'est-ce qu'un agir bloqué? Sans doute quand on voudrait sans pouvoir? Ce qui peut référer aux limites incontournables de l'impossible comme, d'autre part, à de l'inhibition au sein du possible. Et ne peut-on choisir aussi le "non agir" (le wu wei de la sagesse chinoise), autre façon d'agir? l'"agir" ne risque-t-il pas une tyrannie du "faire"?
J’aime l'idée que "songer..."libère et/ou est un "agir". Merci pour votre présence, pour moi vivifiante.

r.t a dit…

Merci à vous. J'apprécie cette pensée vivante, dans l'écriture.

Noëlle Combet a dit…

C'est l'échange qui fait ça : vos lectures sur lesquelles ma pensée trouve à rebondir.Un travail d’inter-individuation...

VincentSteven a dit…

… et au fil d'une (re)lecture, ceci de Te-Shan (781-867), un de 'nos grands gaillards du passé' - l'expression est de Lin-Chi I-hsüan - qui n'y allait pas par quatre chemins : 'Trente coups si tu parles ; trente coups si tu tais'… Voilà qui nous éloigne de nos fines bouches raisonneuses.

Noëlle Combet a dit…

Merci, Vincent; j'ai lu aussi dans "La Passe sans porte" que des coups accompagnaient les questions ou la gestuelle des "disciples" lorsqu'elles témoignaient de ce qu'ils n'avaient pas atteint l'éveil. Dure école. Quoique...Lacan a aussi donné une gifle à une patiente au moment où elle voulait partir mais hésitait. Je n'adhère pas toutefois à ces méthodes ni du côté "maîtres zen" ni du côté "maîtres lacaniens".