lundi 26 octobre 2015

Rêve de saule



De lui à elle, un saule aux feuilles mouchetées d’étoiles.
Elle a écrit le nom de ses amours
sur la peau de l’arbre,
les a murmurés, déclinés,
les écoutant ricocher en elle ;
s’est étendue sur le sol, s’enroulant autour du tronc,
est restée là, solitaire,
à écouter la nuit des grillons,
à réinventer les lucioles,
à pressentir
les froissements, les sons rauques, les souffles profonds
et l’étrange allant des oiseaux,
la résonance
avec le hasard d’en haut.

nc

lundi 12 octobre 2015

Dans"Anima", animal y a avec Wajdi Mouawad



L’intérêt porté à l’animal dans la tradition philosophique et littéraire ouvre peu à peu à des questions d’ordre juridique portant sur les droits de ces vivants non humains.
L’étymologie du mot animal est « anima » qui signifie en latin, « être animé, créature, principe vital immanent ou transcendant de toute entité dotée de vie (homme, animal, végétal) »
Aristote dans « De anima » constate que les animaux et les plantes sont dotés d’une faculté désirante. Aptes à ressentir,  les animaux, éprouveraient le plaisir, la douleur, le désir.
Leur faculté de représentation, permettant l’actualisation d’une image perçue dans le passé, ils ont une mémoire, ce qui suppose la conscience d’avoir autrefois vu et entendu la chose représentée.

Plus près de nous, s’insurgeant contre le logocentrisme, démêlant les fils qui relient celui de Descartes à ceux de Kant, Heidegger, Levinas et Lacan, Derrida propose une tout autre approche philosophique dans « L’animal que donc je suis ». Contestant la conception de Heidegger selon qui « la pierre est sans monde, l’animal est pauvre en monde, l’homme est configurateur du monde », il écrit : « Descartes, Kant, Heidegger, Levinas, Lacan, disons les sujets signataires qui portent ce nom, n’évoquent pas la possibilité d’être regardés par l’animal qu’ils observent, eux, et dont ils parlent » Ayant, lui, éprouvé ce regard animal, celui de son chat, il écrit ces lignes bien connues : « 
Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis - et qui je suis au moment où, surpris nu, en silence, par le regard d'un animal, par exemple les yeux d'un chat, j'ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne. Pourquoi ce mal ? J'ai du mal à réprimer un mouvement de pudeur. Du mal à faire taire en moi une protestation contre l'indécence. Contre la malséance qu'il peut y avoir à se trouver nu, le sexe exposé, à poil devant un chat qui vous regarde sans bouger, juste pour voir. Malséance de tel animal nu devant l'autre animal, dès lors, on dirait une sorte d'animalséance : l'expérience originale, une et incomparable de cette malséance qu'il y aurait à paraître nu en vérité, devant le regard insistant de l'animal, un regard bienveillant ou sans pitié, étonné ou reconnaissant. Un regard de voyant, de visionnaire ou d'aveugle extra-lucide. »
Passage quasi littéraire rappelant que le philosophe, défendant une lecture herméneutique des œuvres écrites, fait communiquer, littérature et poésie avec la philosophie. Et il est vrai que les écrivains, moins embarrassés par des dogmes, ont su mettre en scène de façon réaliste et/ou fictionnelle, des figures animales. Que l’on pense à ces chats que Colette rend particulièrement vivants et quasi humains.
« Anima » va très loin dans l’invention et la rencontre de l’expérience animale. Cet ouvrage, pour cette raison a exercé et continue d’exercer sur moi une sorte de charme dont je reste marquée. Il m’a emportée dans des abysses humanimales. L’auteur, Wajdi Mouawad est surtout connu  en tant qu’auteur et acteur de  théâtre ce qui se traduit par une tonalité incantatoire dans sa prose. Né au Liban en 1968, il a ensuite vécu à Montréal, puis s’est installé en France. Il  a eu besoin de dix années pour écrire et  documenter « Anima ». Il a lu, à cette fin, entre autres, « Le silence des bêtes », d’Elisabeth de Fontenay ouvrage que j’ai décidé  d’aborder, et  un « traité de zoologie » en quarante cinq volumes, sous la direction de Pierre-Paul Massé. Il s’est aussi documenté pour les besoins de l’intrigue, sur l’histoire des territoires indiens et sur les massacres de Sabra et Chatila.

L’ouvrage aurait pu être un polar, somme toute assez banal si l’on fait abstraction de l’extrême cruauté des descriptions. Mais ce qui, d’emblée, introduit une singularité, c’est que  le crime initial est présenté de façon très insolite. Le titre du premier chapitre est « Felis sylvestris catus carthusianorum », ce qui désigne un chat domestique, sauvage à l’origine, un chartreux. Et voilà, le ton est donné : le premier narrateur est un chat et c’est à travers son regard que l’on assiste au désespoir de Whhach Debch découvrant le cadavre sauvagement violenté et mutilé de sa femme Léonie qui portait leur enfant. La sorte de folie qui s’empare de lui nous st donnée à ressentir par le chat, ce qui, en même temps crée entre nous et le drame, une sorte d’écart : « Le monde est immobile tant que les humains se tiennent debout.  C’est une loi innée qui est inscrite dans mes gènes. Voilà pourquoi ma frayeur a été grande lorsque je l’ai vu à quatre pattes, les mains à plat dans la flaque de sang […]. J’ai mangé le thon qui était dans le sac et bu l’eau des toilettes. Il y a eu la nuit puis le soleil et encore la nuit et des oiseaux avant que la porte ne soit fracassée avant que des hommes que je ne connaissais pas, ne viennent les prendre et les emporter tous les deux ».

Dans le deux premières parties, « Bestiae verae » et « Bestiae fabulosae » les gestes de Whhach, sa course folle à la poursuite du meurtrier dont il veut seulement voir le visage pour se persuader qu’il n’est pas lui-même l’auteur du crime, sont présentés par des animaux narrateurs. Reste dans les deux dernières parties, « Canis lupus lupus » et « Homo sapiens sapiens », un seul animal, mi chien mi loup,  une bête hors du commun, Mason Dixon Line ; et l’on assiste à une interchangeabilité entre Whhach et  Mason.
Je ne veux pas trop m’étendre sur l’intrigue ni en dévoiler l’étonnant dénouement mais en rester à ce qui m’a tant captivée : cette narration déléguée aux animaux.

Dans le second chapitre, ce sont des oiseaux qui racontent et l’on voit leur vie se mêler à des aspects de notre quotidien. Le titre en est « Passer domesticus », moineau domestique : « Deux jours durant il n’a pas quitté le lit dans lequel on l’avait couché. Se levait-il, la nuit venue, pour arpenter l’espace de la chambre en proie à son chagrin ? Notre nature liée au mouvement diurne nous interdit de l’affirmer avec  certitude malgré l’attention portée à son égard par l’ensemble de notre bande […] Nous avons appris à profiter du mouvement des rideaux  pour l’observer à travers l’entrebâillement »
A chaque chapitre interviennent de nouveaux animaux narrateurs et l’on en apprend autant sur eux, leurs relations avec les hommes que  sur Whhach  dont la personnalité et les pans de mémoire perdue n’apparaîtront que progressivement. Ces animaux qui regardent, commentent et entrent éventuellement en relation avec l’homme, sont nombreux : outre les chats, les chiens, les oiseaux, il y a aussi des araignées, des moustiques, un serpent, un singe etc.
Ecoutons- les un peu
« Tegenaria domestica » la tégénaire domestique, est une sorte d’araignée commune.  Elle se questionne longtemps sur le mystère qui émane de Whhach : « Quelle bête est donc cachée à l’intérieur de cet homme ? Il est entré,  il a refermé la porte, les humains se sont retournés pour le dévisager. Il n’était pas d’ici et cela semblait leur suffire. » Et, quelques pages plus loin : « Profitant de leur inattention, j’ai grimpé sur le comptoir, j’ai couru, je me suis arrêtée à sa hauteur et j’ai courbé mon thorax : je le voyais enfin comme je désirais le voir. J’ai pu ressentir sa nature, la déceler de l’intérieur. Au-delà de sa parure humaine derrière laquelle il se camouflait, cet être était emmailloté au cœur d’une toile invisible, tissée d’une soie née de sa propre chair[…] Il était sa propre proie et son propre piège ».
D’autres fois, ce n’est pas la curiosité qui l’emporte mais une peur devant l’inébranlable et violente résolution de l’homme. Ainsi « mus musculus », souris grise : « Son pas en aplat sur la surface grillagée sous laquelle je niche avec ma progéniture. Je l’ai vu passer à contre-jour de mon ciel, courant comme un fou dans son souffle ahané »

Pour l’animal, l’homme apparaît parfois comme une proie. Ainsi, la « calliphora vomitoria », une mouche bleue : « Je me pose sur les mèches de ses cheveux […] Je marche jusqu’à la lisière de son front où la sueur est abondante […] Je déplie ma trompe, je déverse ma salive sur les sucres de sa peau. Les sucres fondent. Il me chasse de la main, je remonte, je tourne, je redescends, je reviens, je déplie ma trompe, j’aspire tout, je défèque ».

D’autres animaux sont, au contraire, présentés comme pouvant prendre soin de l’homme comme dans l’étonnant chapitre « Lasionycteris noctivagans », chauve souris argentée. Whhach a été mordu à la jambe par un chien furieux et sa plaie ne guérit pas. Alors, dans une grange où il a échoué, les chauves-souris entrent en action, la nuit, s’abattant sur lui, se mêlant à lui qui, après avoir perdu conscience, se retrouve, au petit matin, guéri par leur intervention : « Comme un rideau noir se déchire en mille morceaux et s’éparpille au vent du soir, nous nous sommes décrochées de nos cavités pour prendre notre envol dans le fracas du claquement de nos ailes.  Nous avons décrit un cercle avant de nous rabattre vers le sol et sonder, dans le détail, la corpulence de cet homme assis au centre de notre gîte […] Nous avons resserré notre cercle. Nos cris, nos cliquetis, nos vrombissements ont fait trembler l’air. Il s’est levé. Certaines passaient si près de son visage qu’elles ont entremêlé leurs ailes dans sa chevelure. Il s’est mis à hurler comme un enragé […] Il s’est effondré sur le sol, déséquilibré par notre tournoiement […] Sans hésiter, nous nous sommes abattues sur son corps, habitées par le désir ardent de le toucher, de le recouvrir, de l’ensevelir, d’unir nos cris à ses cris et de dissoudre son odeur par nos odeurs […] Ses rêves sont montés dans la nuit. Nous les avons protégés »
Magnifique approche d’une sauvage et poétique intimité entre l’homme et l’animal. Intimité, ici, thérapeutique.

Bien sûr, on ne peut imaginer de telles scènes, écrire de telles lignes que si l’on a avec les animaux un lien intime et intense, ce qui apparaît dans les propos de l’auteur concernant l’écriture d’ « Anima » : «  Voici une dizaine d’années, une voix a surgi. Au-delà de ce qui était raconté, ce qui m’a happé fut cette voix qui disait «-je ». Cela n’était pas moi. Arrivant au bout du chapitre, je comprends, sans que cela ait été prémédité, qu’il s’agit d’une voix animale. » « Cela n’était pas moi », écrit-il…Ne s’agirait-il pas pourtant de « l’animal que donc (il est) » et que, auteur, il transformerait en narrateur ?
Si l’on se rend sur sa page d’accueil sur Internet, voici ce qu’on lit : «  Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères.
Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté. »
WM

 C’est vrai en ce qui me concerne : ce scarabée a fait pour moi « jaillir la beauté », mystère des mystères, celui de l’animal qu’on côtoie et/ ou porte en soi. « L’animal que donc je suis » s’y est mainte fois retrouvé.
N.C.