lundi 14 décembre 2015

Assise dans l'oubli



Je me suis penchée, tendue,
ai saisi en moi, par poignées,
les mots qui bruissaient là en glouglous et grondements de cascade,
me suis cambrée, et de la poussée de mes bras,
les ai projetés à la volée très loin dans l’espace, hiéroglyphes protéiformes ;
ils se sont empluviosés aux gouttes de pluie à l’aplomb des nuages
se sont oragés aux fourches des éclairs,
se sont froissés aux soies du vent
et à celles du sanglier solitaire,
se ont éclatés de rire et sang aux aventures d’amour
ont hurlé à la mort, à la terreur des guerres,
aux ténébreux naufrages et temples écroulés,
se sont perlés aux bouches entr’ouvertes d’enfants,
ont sifflé à la faucille du paysan,
 se sont essoufflés aux ailes des roussettes pourchassées
ont dansé aux plis bleus des robes touaregs
se sont grègés, aveugles, aux sables du désert,
s’y sont perdus.

Alors j’ai pu demeurer là, chez moi, assise un temps dans l’oubli.
nc


16 commentaires:

Luc a dit…

Je reçois ce magnifique poème comme une parabole de la colère qui se transforme en une merveilleuse allégorie de la vie et de la mort.
Merci pour mon voyage dans vos mots.

Noëlle Combet a dit…

Merci Luc. Cette colère est bien la mienne, intermittente, puissante dans mes révoltes et mise à distance , calmée, quand je parviens à l'oublier, à m'en détacher ou à la neutraliser dans mes rencontres contemplatives avec la beauté.

r.t a dit…

Très beau. Je le garde pour longtemps. Ce qui n'est que d'un instant. Mais l'instant du retour.

Noëlle Combet a dit…

Oui; bien des instants sont de "retour"...puis viendra le définitif...à faire aussi expérience de vie. Merci René.

r.t a dit…

Le retour prodigue l'oubli, qui est une plénitude.

Noëlle Combet a dit…

Et aussi l'"éternel retour" accepté dans l'"amor fati" et qui fait de nos trajets et de nos voltes la vie en spirale, grande spirale en laquelle s'inscrivent aussi des spirales plus petites.

r.t a dit…

Je ne crois guère à ces choses-là, qui volent trop haut pour moi, trop loin de l'expérience. Je sais seulement que le langage fait retour, nous apporte, avec l'expérience de sa vanité, celle de notre présence réelle (avec le plaisir de faire écho au mot heureux de Georges Steiner). J'ai trouvé que votre texte partageait (peut-être en partie à votre insu une fois sortie de la rêverie) cette même expérience. Comme Bachelard avait raison de rapprocher la psychanalyse de la poésie !

Noëlle Combet a dit…

Oui. Pour moi, l'éternel retour est aussi de l'ordre de l'expérience...Et j'aime beaucoup le court extrait de Nietzsche consacré à cette question. Il s'agit en fait de la répétition, "prodigue " comme vous dites quand le retour ouvre à un autre "tour". Mais vous énoncez à juste titre que le langage "fait retour", "avec l'expérience de sa vanité" et c'est vrai que, une fois sortie de la rêverie, le sentiment de re-dire plus que de dire me lasse parfois, mais me "sauve "aussi, de ce salut qu'évoque Steiner. Lacan aussi a rapproché, à la fin de sa vie psychanalyse et poésie, se déclarant "pas pouatassé", de sorte que sa pratique s'en trouvait en défaut. De ce point de vue, Bachelard est plus avancé en psychanalyse. Merci de vos échos, René.

VincentSteven a dit…

Oh oui, Noëlle !

r.t a dit…

Pour moi, l'éternel retour n'est que le désir éternel du retour, il est l'impossible retour du messager dont je parle : le messager de l'oubli.

Noëlle Combet a dit…

Pour sûr, on peut lire ainsi l'éternel retour en décontextualisant la formule. Question: pensez-vous que le messager de l'oubli doit être interdit de retour? Quid d'un devoir d'oubli, d'un travail de l'oubli, doublure du travail de mémoire, blancs entre les mots, brèches dans le langage? Pensez-vous que le désir éternel du retour exclut la possibilité du message d'oubli?Peut-être sont-ils dans un mouvement pendulaire l'un par rapport à l'autre? Cet échange de perspectives me plaît beaucoup.

r.t a dit…

Votre façon de permettre l'échange des perspectives me plaît beaucoup aussi. Vous trouvez le mot, c'est bien une décontextualisation dont il s'agit ! Avoir sa propre perception c'est avoir son propre contexte. Lire avec ses yeux ce n'est pas lire avec les yeux de l'autre. Rendre compte de sa lecture, de sa perception, de son expérience, par la parole, par l'écrit, par tout autre art c'est un acte responsable. C'est en cela que je vous citais un jour Miatlev : "j'ai horreur de parler une autre langue que la mienne". J'ai aimé votre texte parce que j'ai senti que nous faisions une expérience parente (quoique différente) : je suis tombé un jour du plus haut de mes mots, assis sur une chaise, tout chaud dans mes cuisses et crûment éclairé sur mon désert, écrivais-je, dans un ton que depuis des décennies je n'ai cessé de trouver trivial mais que j'assume.
De même, je ne peux qu'assumer l'oubli, le messager de l'oubli (avatar de moi-même), le retour (avaleur du temps), il n'y a qu'une chose qui m'est vraiment étranger dans ce que vous me dites, c'est le travail. Quant au désir éternel, il est par définition sans repos.

Noëlle Combet a dit…

Je vous lis avec empathie dans cette expérience parente...une expérience du désert qui vous "laisse sur le cul" mais pourtant me laisse libre de rêver et de dé-lyrer en poésie; est-ce que en référer à un autre serait renoncer à sa propre langue? Quand je palabre avec Nietzsche, c'est parce que je sens là aussi une expérience parente...Je peux être longtemps amoureuse d'un écrivain, mon "autre", au même titre que d'un être de mon entourage et vous savez mon lien avec Derrida...plus encore qu'avec Spinoza. Je me sentais expérimenter et parler avec lui. Nietzsche c'est plus lointain et plus occasionnel. Et ici, nous expérimentons et parlons ensemble.

r.t a dit…


Oui, à chacun ses parents, ses amis, ses amours, ses emprunts ! On ne peut s'en passer.

r.t a dit…

En avançant ce mot "empathie" vous ouvrez la porte du mystère de la lecture qui veut que l'on se glisse dans le langage de l'autre - ses contextes - tout en ne perdant rien de sa propre langue. Dans une certaine mesure, elle va s'enrichir de ce qu'elle aura aimé, désiré de l'autre. Au risque dans certains cas de s'y perdre, il est vrai.

Noëlle Combet a dit…

Oui, s'y perdre et/ou s'y trouver...