mercredi 20 janvier 2016

Avec Mona Chollet, c'est à Ithaque même qu'a lieu "l' Odyssée"



Après m’être livrée à une lecture-écriture des «  Irremplaçables » de Cynthia Fleury,  philosophe et psychanalyste, j’ai découvert l’interview que  lui a consacrée l’émission « Les Mots de Minuit » en même temps qu’à Mona Chollet, journaliste au « monde Diplomatique » et interrogée sur son livre « Chez Soi. Une odyssée de l’espace domestique ».  Ce qui m’a captivée, c’est une différence du regard porté sur le monde par ces deux femme, un accès aux réalités humaines parfois aux antipodes l’un de l’autre, et, en même temps, un accord quant aux causes défendues et une même générosité quand toutes deux, par exemple, se déclarent favorables au revenu minimum pour tous.
Cynthia Fleury privilégie la nécessité de l’action collective et considère le fait de seulement « cultiver son jardin » comme le symptôme d’un individualisme égocentrique qu’elle oppose au travail de l’individuation, toujours inscrit dans un réseau relationnel.
Mona Chollet, quant à elle, considère que la priorité accordée au « chez soi » n’empêche pas l’engagement, qui apparaît, à la lire, sous une autre forme que celle d’une action collective.
M’interrogeant sur ce qui me convenait dans chacun de ces points de vue, j’en suis venue à aborder la question de la temporalité. Maintenant que vieillissant, je prends du recul par rapport à la sphère sociale, je me suis sentie renforcée par l’analyse de Mona Chollet qui présente une autre façon d’être au monde, toujours dans un engagement, mais en dehors d’une présence sur le terrain telle que j’avais pu la vivre dans le passé. Mais il est vrai que, même en des temps très impliqués  dans l’action, j’avais toujours eu le privilège de pouvoir accorder une place de choix à mon lieu de vie.
La sorte d’engagement qu’incarne Mona Chollet m’a conduite à réaliser que la question de la temporalité n’était pas seulement liée aux âges de la vie mais accompagnait aussi l’évolution de nos sociétés avec ce nouvel acteur, Internet, qui permet des formes nouvelles d’engagement : on peut penser à des sites associatifs d’action  ou à des mouvements radicaux comme ceux des Anonymus.

Le titre de l’essai renferme un paradoxe qui  résonne comme une  trouvaille poétique : le « chez soi », devient une Odyssée. L’aventure n’est plus sur les mers mais à Ithaque même. Or cette Odyssée du dedans est celle qu’Ulysse n’a su réaliser, lui qui, dès son retour, fut saisi par la nostalgie de nouveaux horizons.
Mona Chollet, dès son introduction souligne la richesse favorisée par la vie chez soi. Constatant que l’espace domestique est socialement déprécié, considéré comme repli, avachissement en pantoufles devant la télévision, désir d’accumulation d’appareils divers, un piège en quelque sorte, elle écrit : « Or, dans une époque aussi dure et désorientée, il me semble au contraire qu’il peut y avoir du sens à repartir de nos conditions concrètes d’existence ; à repartir de ces actions- à peine des actions en réalité- et de ces plaisirs élémentaires qui nous maintiennent en contact avec notre énergie vitale : traîner, dormir, rêvasser, lire, réfléchir, créer, jouer, jouir de la solitude ou de la compagnie de ses proches, jouir tout court, préparer et manger des plats que l’on aime. »
Ce passage, entre autres m’a donné beaucoup d’air, étouffée que je me sens parfois par des injonctions sociales destinées à rassurer ceux qui les prononcent. L’un des moteurs de notre société est la performance qui vise l’accroissement de la production/consommation et gagne notre sphère personnelle : culte excessif du corps et de sa modélisation, sports extrêmes etc. Que dire alors des images associées à la vieillesse ?  Selon la plupart, « bien » vieillir, c’est réaliser encore des « exploits » , les exceptions étant érigées en règle, genre : sauter en parachute à quatre vingt ans, escalader le Mont Blanc, participer à des concours de beauté, remplir son temps, absolument, par l’intermédiaire du bénévolat par exemple ou, au moins, en s’adonnant à des  jeux dans des clubs divers ; une multitude de conseils sont donnés, sauf celui de cesser d’agir, le « wu wei » de la sagesse taoïste, pour penser, pour rêver . L’objectif d’une incitation au « faire » est de divertir au sens pascalien, d’éviter à chacun de réaliser sa finitude et se préparer à « bien mourir »…comme s’il fallait garder le rythme d’une vie professionnelle jusqu’à un âge avancé, continuer à vivre dans ces urgences généralement imposées par la société, produire, consommer, courir, au détriment d’un minimum de liberté.
Ainsi ne peut-on faire de ses derniers temps une singulière expérience de vie.

La question de la temporalité s’inscrit pourtant dans un contexte plus large : Mona Chollet est jeune et le choix qu’elle fait si audacieusement à contre conformité, dessine des lignes de vie nouvelles, liées aussi à une évolution.
Questionnant les « vertus surestimées du mouvement perpétuel », conception à laquelle  elle est loin d’adhérer, elle indique qu’il y a dans son cas une circonstance aggravante : elle est journaliste et, si elle admire ceux qui sont au maximum sur le terrain et s’y plaisent au point de ne pouvoir s’en passer, elle ne peut faire partie d’eux et ne se déplace qu’exceptionnellement. « Une fois tous les mille ans, il m’arrive de partir », écrit-elle. Elle aimerait être reconnue dans sa singularité qui n’exclut pas sa compétence de chercheuse. Mais c’est peine perdue, « tant le mystique du terrain est puissante ».
C’est pourquoi il est très intéressant de voir comment elle organise sa vie, ce qu’elle développe largement, car adoptant une démarche phénoménologique, elle part de son expérience personnelle concrète pour ensuite enquêter de façon élargie, associant à une recherche sur la vie des autres son exploration de sa propre existence.
On peut s’épanouir dans un environnement restreint autant que dans un voyage et elle cite sur ce point Nicolas Bouvier selon qui « on peut inscrire l’universel dans une géographie limitée ».
Voilà qui résonne aussi avec la réplique qu’elle évoque plus loin, de Blaise Cendrars, à qui Pierre Lazareff demandait s’il était vraiment allé en Mandchourie : «  Qu’est-ce que ça peut te foutre, puisque je t’y ai emmené ? »

Evoquant sa vie personnelle, elle amorce ensuite un «plaidoyer pour [son] carton à chapeaux », et souligne l’importance des objets qui nous entourent, nous réconfortent, nous accompagnent parfois pendant toute la vie. Elle oppose à cette fidélité l’obsolescence programmée et l’accélération de la consommation qui empêchent l’appropriation.
Ces objets de prédilection s’inscrivent dans un espace de vie qui, pour elle, doit favoriser son besoin régulier de repli, d’évasion dans l’imaginaire, ce qu’elle a pu assumer sans culpabilité grâce à Gaston Bachelard, dont elle a découvert, émerveillée, « La Poétique de la rêverie » et « La Poétique de l’espace ». Elle s’était, dit-elle, jetée sur cet auteur dont la pensée légitimait son propre mouvement intérieur, le considérant comme une pulsion bénéfique, lui qui écrivait : « La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix. Il n’y a pas que les pensées et les expériences qui sanctionnent les valeurs humaines »
Elle évoque ses espaces personnels « entre ses quatre murs ». Mais ce qui lui permet de ne pas se sentir isolée dans son lieu intime, c’est, comme elle l’écrit de façon amusante, la «  foule dans son salon » étant donnée « l’inanité des portes à l’ère de l’Internet ». Elle va plus loin encore : « Pour être précise, ce qui dans mon cas a tout changé, ce n’est pas Internet en tant que tel, mais les réseaux sociaux. » Elle ne parvenait en effet à tracer dans l’immensité du web que quelques itinéraires balisés. Découvrant facebook et d’autres réseaux sociaux, grâce auxquels elle peut récupérer tous les nouveaux articles de tous les sites qui l’intéressent et les classer par thèmes, elle les utilise pour nourrir ses enquêtes de journaliste. Lucide, elle pointe les dangers de cette sorte d’accès au monde. Comment se limiter, ne pas négliger les autres sollicitations et occupations nécessaires ? Eviter la procrastination et l’inhibition qui peuvent s’ensuivre ? Elle constate en elle une mutation : une pensée qui saute sans cesse du coq à l’âne, un déclin de la concentration, une solitude qui n’a plus la même qualité qu’auparavant.
Il lui est arrivé de se faire défensivement violence en se déconnectant de tous ses comptes mais ensuite, il lui fallait fébrilement tout récréer. Alors elle a négocié pour ainsi dire : « Tu tiens absolument à revenir par la fenêtre, cher monde extérieur ? D’accord : reviens ». Elle constate alors qu’elle reste créative, aussi bien au journal que dans son écriture, peut-être parce que l’écriture naît, non pas de la volonté mais d’un abandon des défenses qui permet «  la dilatation du moi », formulation qu’elle emprunte au « Tombeau de la fiction » de Christian Salmon.
S’interrogeant alors sur ce qu’elle découvre d’étonnant sur les réseaux sociaux, elle constate des effets de « télépathie » ce que l’on nomme d’ordinaire coïncidences. Cette constatation m’a rappelé que dans l’interview des « Mots de minuit », alors qu’elle évoquait les réseaux sociaux comme une grande conversation planétaire, Cynthia Fleury renchérissait en parlant d’une parenté avec la psychanalyse : expressions d’ambivalence et parfois de haine, soulignait-elle. La télépathie fait penser, quant à elle, à l’expression des inconscients, « intelligence collective » écrit Mona Chollet. Elle exprime son sentiment de beauté des partages qui permettent d’«approfondir son quotidien et d’accompagner les autres dans le leur ». En outre « Les échanges sur Internet, comme la pensée, l’imaginaire, le commentaire, ont des effets tout à fait tangibles : ils contribuent à façonner l’image de notre monde »
Après avoir évoqué son expérience et les réseaux sociaux, côté pile et côté face, comme une sorte de pharmakon, elle se livre à son activité d’enquêtrice en lançant ses filets à partir des passerelles que  lui propose l’Internet dans plusieurs directions qu’elle explore méthodiquement de façon très documentée et ouverte aux plus déshérités d’entre nous.

Tout d’abord elle s’intéresse à la question de l’espace Elle-même ne bénéficie pas d’un espace très vaste mais qui lui permet pourtant d’ « habiter » agréablement. Son regard se déplace alors vers les sans abris dont on pourrait tenter d’améliorer le sort et, pour illustrer son propos, elle rappelle quelques actions entreprises comme celle de « housing first » dans l’Utah, initiative d’un état pour donner un logement à tous les sans abris, initiative qui reçut en 2014, l’éloge du « New Yorker ». Sa recherche étant très divers, elle donne de nombreux autres exemples avant de se tourner vers la débâcle immobilière qui a touché les Etats-Unis en 2008 et multiplié le nombre des sans abris. Elle évoque aussi la France où les prix de l’immobilier ont augmenté en moyenne de 158°/° entre 1998 et 2011. Le mal-logement se multiplie alors et elle évoque le webdocumentaire « A l’ abri de rien » qui montre à quel point l’inconfort et le logement précaire sont « minant, destructeurs voire meurtriers ». Elle insiste sur le fait, documents à l’appui, que chercher un lieu où vivre, c’est chercher un lieu où mourir. Qui en effet choisirait la rue ou l’insalubrité ? Face à la crise du logement, s’est développée une politique d’optimisation des petits espaces mais il faut un minimum pour se sentir bien dans sa vie. Elle voit une alternative dans la réalisation de lieux collectifs de vie associant les espaces personnels et les espaces communs, car, ainsi qu’elle l’écrit : « Payer un loyer exorbitant ; se plier en quatre dans une boîte à chaussures ; se laisser dévorer tout cru par un crédit ; partir à la campagne et passer sa vie dans les transports ; partir à la campagne et passer sa vie dans le pauvreté…il faut se rendre à l’évidence : pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir conservé un loyer d’il y a vingt ans, d’avoir acheté il y a longtemps ou d’avoir fait un héritage, il n’existe que de mauvaises solutions aux problèmes de logement actuels »

Mais, ainsi qu’elle l’écrit, « pour habiter, il faut du temps » ; elle se documente alors sur ceux qui, profitant d’un lieu suffisamment spacieux, se sont excentrés pour l’obtenir et doivent passer beaucoup de temps en trajets. C’est au détriment d’une vie intérieure, d’investissements oniriques affectifs, intellectuels, un arrachement à soi-même. Pour elle, il est nécessaire de pouvoir envisager de demeurer chez soi pour une longue durée. Ce n’est pas rejet de l’extérieur mais la certitude que quelque chose se passera à l’intérieur. Elle cite Mahmoud Darwich qui considère la maison comme « une chambre d’écoute de ce que nous avons de plus profond ».
 Après  s’être attardée à l’évocation des voluptés liées à une durée du séjour chez soi, de façon plus générale, elle oriente sa recherche vers la façon dont nos sociétés gèrent notre temps, le quadrillant pour servir des objectifs de production et de consommation. Les derniers espaces de liberté restent les week-ends, désormais hypothéqués par le travail dominical et les vacances. Le sommeil aussi résiste encore même si, comme le développe Jonathan Crary dans son ouvrage « Le capitalisme à l’assaut du sommeil », les sociétés modernes cherchent, dans un but de productivité, à le rendre moins indispensable, ce qui m’apparaît comme une catastrophe car nos capacités oniriques en sont endommagées ; c’est pourquoi Jonathan Crary considère le sommeil comme une résistance à cet ordre social quand il nous exploite au point de vouloir nous garder éveillés le plus possible : 24/7, vingt quatre heures sur vingt quatre, sept jours sur sept est le sous-titre de l’ouvrage de  Jonathan Crary. Mona Chollet met cette exigence sociale en lien avec une ascèse protestante qui a donné sa coloration au capitalisme. Elle cite Max Weber selon qui « le protestantisme a fait sortir l’ascèse des couvents ». J’ai pensé, à ce propos, à l’ouvrage de Blaise Cendrars « L’Or », qui illustre dans une saisissante fiction littéraire ce point de théorie. Il s’ensuit que l’accélération puisse devenir totalitaire, injonction de la plupart des secteurs professionnels et conduisant à ces désastres personnels dont nous sommes régulièrement témoins. Elle conclut sur cette question en indiquant la nécessité de réapprendre à vivre, c'est-à-dire à se poser.

Le point  suivant concerne le ménage en tant qu’occupation éventuellement poétique et structurante : plaisir d’épousseter un objet qu’on aime ; plaisir de mettre de l’ordre autour de soi pour en ressentir en soi afin qu’en soi « quelque chose puisse avoir lieu ».  Mais le ménage peut être aussi à l’origine d’un asservissement et elle évoque les grandes inégalités liées à cette question du ménage, aussi bien entre les hommes et les femmes qu’entre les classes sociales lorsque les uns sont au service des autres. Elle cite sur ce point l’économiste et philosophe André Gorz : «  Le développement des services personnels n’est possible que dans un contexte d’inégalités croissantes, où une partie de la population accapare les activités bien rémunérées et contraint une autre partie au rôle de serviteur »

Cette partie débouche naturellement sur la suivante « l’hypnose du bonheur familial ». Elle pointe  la façon dont « on vend la famille aux femmes » dans une sorte de « mystique conservatrice » dont elle dénonce l’aspect leurrant : ici, comme en ce qui concerne l’apparence physique, des « modèles », des « icônes » incitent les femmes à se contorsionner pour paraître ou s’illusionner sur ce qu’elles ne sont pas.  S’insurgeant contre la vie conjugale et familiale quand celle-ci asservit les femmes à un idéal ménager et culinaire qui ne leur correspond pas, elle fait le procès d’un certain nombre de blogs et sites idéalisants. Elle écrit : « Il existe en définitive une seule catégorie de femmes pour lesquelles le mariage et la famille représentent une bonne, et même une très bonne affaire : celles qui se chargent ou que l’on charge d’incarner publiquement l’épouse et la mère idéale. L’actrice américaine Angélina Jolie fascine la terre entière avant tout parce qu’elle a eu le bon goût d’apparier sa féminité exacerbée à la virilité tout aussi exacerbée de Brad Pitt et parce qu’ils élèvent six enfants (trois adoptés et trois biologiques) ». Elle constate que l’omniprésence et la sophistication de ces représentations les rendent irrésistibles et que dans leur désir d’imitation, nombreuses sont les femmes qui en oublient les réalités de leur propre vie. 

Mona Chollet conclut son étude  par une analyse du fantasme de la maison idéale en tant qu’une sorte d’invitation au rêve mais elle insiste sur le fait que ce qui fait le charme d’un lieu, c’est la façon dont on l’investit. Elle évoque sur ce point « Le roman d’une maison » de Rezvani. L’écrivain y évoque la petite maison « un peu plus qu’un cabanon, un peu moins qu’une villa ». Ce n’est pas une « belle maison » Elle est devenue belle «  par la façon dont elle a été vécue et dont elle s’est modifiée ». Elle se rapproche de « certains coquillages simplement beaux pour avoir été secrétés en innocence par la formulation même du vivant…comme si le fait d’avoir été à l’abri d’une façon d’être et de vivre en son creux avait produit une forme singulière, belle par la nécessaire justesse de sa fonction »

J’ai aspiré cet ouvrage comme un souffle particulièrement revigorant qui me confirme dans un désir de vivre ma vieillesse sans culpabilité, dans une oisiveté voire une paresse choisies. J’y ai entendu une voix très proche de la mienne même si parfois la documentation illustrant les thèmes développés peut donner une impression encyclopédique à l’excès : venue des blogs et des sites, non exclusivement mais prioritairement, les informations, dans leur abondance sont parfois pesantes. Ce point m’a interpellée parce que, dans la même période, je lisais « Boussole » de Mathias Hesnard avec, ponctuellement, la même impression de saturation documentaire ; or, dans les dernières pages, l’auteur écrit : «Quand Xavier de Maistre publie « voyage autour de ma chambre », il n’imagine pas que cent cinquante ans plus tard ce type d’exploration deviendra la norme. Adieu casque colonial, adieu moustiquaire, je visite le Saravak en peignoir. Ensuite je vais faire un tour dans les Balkans écouter une Sevadlinja en regardant des images de Visegrad. Puis je traverse le Tibet, de Darjeeling jusqu’aux sables du Takamaklan et j’atteins Kashgar, ville des mystères et des caravanes- devant moi, à l’ouest, se dressent les Pamirs ; derrière eux le Tadjikistan et le corridor de Wakhan qui se tend comme un doigt crochu, on pourrait glisser sur ses phalanges jusqu’à Kaboul ».Je me suis alors dit que l’écrivain s’était vraisemblablement servi d’Internet dans sa recherche sur l’art oriental et ses liens avec l’occident d’où l’aspect parfois encyclopédique de l’érudition intervenant dans le monologue intérieur. Voilà qui m’a fait ressentir le livre de Christian Bobin « La Grande Vie », que je venais de refermer, comme une délicate et fascinante miniature, quand il écrit par exemple : « L’écriture est comme une petite fille qui parle à sa poupée ». C’est comme si dans ce qu’Internet faisait gagner en extension, l’intensité, la profondeur, une solitude, le silence, se perdaient.

 Quoi qu’il en soit quel bonheur de rencontrer dans le livre de Mona Chollet tous ces passages poétiques accompagnant les invitations à la sensualité, au rêve, à la douceur de vivre dans son espace domestique. Cette pensée me paraît très proche, jusque dans les dernières lignes, lorsque l’auteur exprime sa joie citadine : « J’aime pouvoir, après des heures passée à lire ou à écrire, descendre dans la rue et me mêler à la foule […]. J’y savoure la façon dont la ville met les existences en relation, en perspective : paysages de fenêtres illuminées le soir, compositions où un personnage se tient dans un appartement chaud et éclairé tandis qu’un autre traverse la rue en courant sous la pluie… ». Ces tableaux urbains me plaisent, à moi aussi, autant que ceux qu’offre la campagne.
J’ai particulièrement apprécié que Mona Chollet s’appuie continuellement sur son expérience personnelle avant tout travail d’enquête et si je suis persuadée depuis longtemps qu’écrire sur ce qu’on lit, c’est se lire et s’écrire, je ne l’avais jamais auparavant éprouvé à ce point. Ici, il s’agit d une expérience qui m’est comme familière, une expérience qui favorise la pensée et l’écriture.
NC        

5 commentaires:

r.t a dit…

Merci Noëlle
Après ce long cheminement vous nous mettez au creux de l'oreille que la maison est bien une chambre d'écho (n'oublions pas que l'expérience de l'écho est d'abord celle, étrange, de la distance).

Noëlle Combet a dit…

Je dirai "plaisir" de me sentir lue de si près et d'avoir découvert sur facebook ce Matisse si juste qui illustre ce texte en une "chambre d'écho". Merci faute d'un autre mot peut-être moins banal. Mais en sa banalité, celui-ci renferme quand on l'adresse de façon particulière, une grande douceur.

Anonyme a dit…

Merci Noëlle pour cet essai passionnant que je relirais plus attentivement quand je me sentirais plus disponible
Il y a là quelque chose de vigoureux et de sage qui fait du bien

r.t a dit…

C'est vrai, quelle belle invention ce petit mot !

Noëlle Combet a dit…

Et merci, Anonyme, pour cette visite et cette lecture chaleureuses qui, aussi, font du bien.