lundi 7 mars 2016

Et après?



Ce jour de la fin septembre, le géranium, à mes pieds, voulait que ce soit encore l’été. Les colchiques, plus loin, en annonçaient la fin et presque déjà,  la fin de l’automne.
Pour moi, c’est encore l’été des géraniums dans ma mémoire…mais aussi, désormais, déjà l’automne et sa fin.
Mes yeux, comme ma pensée  sont allés des géraniums aux colchiques.
Et cette question récurrente s’est prononcée en moi : et après ?
Je me rappelle l’avoir approchée pour la première fois de façon consciente à travers une lecture de Diderot, qui écrivait le 15 octobre 1759 à Sophie Volland : « Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la vie et la mort, c’est qu’à présent vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d’ici, vous vivrez en détail ». J’avais 14 ans et ce point de vue marqua pour moi le passage d’une mystique religieuse à une mystique plus relative ou occasionnelle, athée, parfois sauvage.
Quelques années plus tard, au cours d’une de ces périodes de lassitude qui traversent nos existences, j’entendais souvent en moi les mots prononcés par Sonia dans « Oncle Vania », la pièce de Tchékov (« Vania », oh vanité !) :« Nous allons vivre, oncle Vania, toi et moi. Nous allons vivre une longue, longue, série de jours, et de longues soirées ; nous allons supporter patiemment les épreuves que le destin nous enverra ». Puis, évoquant la mort à venir : « Attends un petit peu, oncle Vania, attends… Nous nous reposerons… Nous nous reposerons ! Nous nous reposerons ! »
En même temps, c’était encore mon printemps dont les éclosions, parfois violentes et douloureuses allaient bientôt se résoudre en un été très long, très plein de nouveautés heureuses et flamboyantes un été palpitant au rythme de mes jours et de ma joie. Ce ne fut certes pas sans à coups mais intensément vivant d’aventures en expériences intimes et sociales partagées, un été incarné et incarnat comme un géranium vivace. L’été s’était enroulé autour de moi en une écharpe flamboyante.




Après quoi ? Je vis dans ce que les Anciens nommaient « otium cum dignitate », cette retraite, ce  recueillement que je construis dans l’intériorité, non dans une indifférence au monde, certes, mais dans un écart, désormais, loin de ces subterfuges et performances dans lesquels on voudrait voir la vieillesse s’oublier. Dignitas, en latin représentait une fonction. Ma vieillesse a sans doute pour fonction d’amincir progressivement ma « masse », pour reprendre le terme de Diderot. De la rendre progressivement évanescente  … dans un retrait choisi où quelques partages réels et/ou virtuels mais non moins réels d’une autre façon, viennent  déposer des grains épicés d’amitié, amour et fantaisie. Jusqu’à ce que, qui sait ?, selon ce que m’inspirent les avancées de la physique quantique dans son approche de l’ « intrication », le souffle du monde dépose, comme je me plais à le rêver, quelques poussières de ce qui aura été  mon incarnation  sur l’aile soyeuse d’une de ces créatures, mi renards, mi chauves-souris, une roussette noire.
nc


9 commentaires:

Luc a dit…

Votre couleur est le rouge, vif. Les colchiques sont bien trop pâles pour vous, et trop malsaines. La vie est éternelle car rien ne se perd, nos poussières ne disparaîtront pas, et, ici, ou ailleurs, nous serons, autrement, et, la seule question que nous devons nous poser : de quelle couleur ?.

Noëlle Combet a dit…

Merci Luc pour cet écho si vivant. J'aime beaucoup le rouge et je porte justement en cet instant une veste de cette couleur mais je vais défendre un peu les colchiques : ceux qui poussent dans ma campagne et que je regardais ce jour-là ne sont pas violets mais d'un jaune très vif. Il est vrai que je ne porte plus de jaune depuis qu'il a neigé sur ma tête. J'aime beaucoup votre idée de la couleur de nos poussières, après: cela m'inspire une image de cendres rouges volant au vent!

r.t a dit…

Quel bouquet d'ambroisie offert aux Dieux-lecteurs !
Après ? Ils y retourneront quand bon leur semble...
Finalement, ils vont vous garder comme l'une des leurs !

Noëlle Combet a dit…

Oui, les lecteurs sont divins pour moi et si pour eux mon humble écriture est bouquet d'ambroisie, qu'ils y reviennent à gré. Je veux, oui, être des leurs, d'autant plus que ma gourmandise se régale aussi à les lire!

Luc a dit…

Je viens de relire votre texte avec grand plaisir et vous remercie du gentil commentaire. J'apprends donc qu'il existe des colchiques jaunes, mais, diable ! ,est-ce ma rêverie qui les accorde d'un mauvais genre ?
Les fleurs m'inspirent la féminité, et, décidément les colchiques me sont délétères !

Noëlle Combet a dit…

Je ne sais si c'est votre rêverie qui vous rend les colchiques délétères...Pour Apollinaire aussi, ils étaient vénéneux. Je viens d'aller revoir ce poème et vous l'envoie aussi:
Les colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
Violatres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

Les enfants de l'école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne

Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

Pour ma part, les colchiques jaunes me sont plus sympathiques, parce que plus solaires que les violets...De la même sorte mais différents, les crocus s'annoncent déjà (blancs, violets, mais d'une teinte plus profonde que les colchiques...)
Merci pour votre présence et vos messages.

Luc a dit…

Merci pour ce poème, il me confirme que ce n'est pas ma fleur préférée.
Je n'ai jamais vu de colchiques jaunes , mais, je serai attentif maintenant.
Nous voyons déjà des crocus dans ma froide Picardie , les perce-neige(s) et les narcisses s'éloignent lentement, mais bientôt, l'une de mes préférées pour son délicat parfum et l'annonce du printemps : la violette.

VincentSteven a dit…

Ah, ce que la colchique me fiche la colique…
Jaune, j'en suis !
Et je vous en fiche ma chique…
Comme aurait dit Apollinaire.

On n'en finit pas avec la poétique…

Bien cordialement, Noëlle. ;-)

V.

Noëlle Combet a dit…

Je vous reconnais bien là, facétieux Vincent et j'ai eu ,à vous lire, dé -lire, rire et plaisir...C'est vrai que le poème colle à la peau (peau aime).
Cordialement à vous aussi.