dimanche 20 mars 2016

Le défaut qu'il faut



Le film d’animation « Anomalisa », destiné aux adultes, réalisé par Charlie Kaufman et coréalisé,  pour les effets d’animation, par Duke Johnson met en scène des humains sous la forme de pantins synthétiques. Ils se ressemblent tous, dans une morphologie, un visage, ou plutôt un masque siliconés.Ils ont tous, (un même acteur les double), aussi bien les femmes que les hommes, la même voix masculine synthétique. C’est une humanité robotisée.

Michaël Stone, le personnage principal, est spécialiste du service clientèle en entreprise et auteur d’un bestseller : « comment puis-je vous aider à les aider ? ». Il est donc employé dans le domaine du marketing,  et une image du film le montre dans une pièce immense où une multitude d’employés siliconés comme lui, travaillent sur des ordinateurs, ce qui évoque un contexte capitaliste et computationnel. Dans les premières images, on le voit dans un train, se rendant à un congrès, à Cincinnati, où il doit réaliser une conférence sur le thème de l’aide à la vente. Il vient de quitter un milieu familial dont les relations paraissent standardisées autour d’un fils qui ne vit que pour le déguisement et le cadeau  et une épouse plaintive, apparemment dépassée par sa fonction d’éducation. Arrivé à l’hôtel il manifeste une angoisse de plus en plus envahissante, appelle une ancienne maîtresse mais leur dialogue au bar tourne au fiasco. C’est alors qu’il rencontre deux télévendeuses venues assister à sa conférence et s’éprend de l’une d’elle, fasciné par sa voix qui n’est pas synthétisée (c’est une voix humaine) et par une cicatrice qu’elle cache à l’aide de ses cheveux, sur son visage plastifié. Anomalisa vient de rentrer en scène et l’on se prend à respirer parce qu’un sentiment amoureux traverse enfin l’enfer psychique de ces marionnettes plastifiées pseudo humaines ou «  transhumaines ». Au moment de la conférence, Michaël Stone est ventriloqué par deux  voix paradoxales : l’homme exprime sa souffrance dans une voix qui se superpose aux accents managériaux du conférencier.

J’ai vu ce film  à la lumière de la pensée de  Bernard Stiegler, et ce rapprochement s’est d’autant plus imposé, que les personnages ont été créés par une imprimante 3D, ce qui déjà évoque un monde computationnel et que, lors d’une chute d’un des protagonistes, le masque plastifié se détache et l’on peut voir qu’il recouvre un mécanisme semblable à un engrenage. Ces « hommes » inventés à partir d’une machine, sont, « augmentés », transformés en machines. Le travail de Bernard Stiegler sur la question de l’organologie m’a paru apte à éclairer ce monde si dérangeant et proche du nôtre, tel que ce film le présente. L’ « organologie générale », selon une notion que Bernard Stiegler emprunte à Georges Canguilhem  dans « Le Normal et le pathologique » et qu’il prolonge, décrit une relation « transductive » entre des organes (dans le sens du grec « organon », outil) psychiques, techniques et sociaux. La transductivité signifie que toute modification de l’un a des répercussions sur l’autre. L’on voit bien dans « Anomalisa » qu’avec l’hypertrophie de la technique,  le monde psychique est devenu un désert et que le domaine social s’est appauvri  si l’on en juge, en particulier, par le langage, si réduit, la plupart du temps dans les moments de (non) communication, qu’un seul mot qui ne cesse de se répéter, « fuck » ou « fucking », semble en tenir  principalement lieu. Bernard Stiegler parlerait de « prolétarisation » au sens de perte des savoirs, savoir ressentir, savoir faire, savoir penser et s’exprimer grâce à la richesse du langage. Qu’est-ce qui conduit à ce désastre ? Bernard Stiegler indique dans ses travaux (cours, séminaires, conférences, écrits) que nous sommes court-circuités par le « gouvernement algorithmique » au service du capitalisme s’appuyant sur le marketing.  Ainsi, il écrit dans « La Société automatique » : « Dans la gouverrnementalité algorithmique,  il n’y a plus le temps de rêver parce que l’âme onirique qu’était jusqu’alors l’individu psychique et noétique est désormais toujours précédée par son double numérique issu de la tracéologie industrielle que constitue l’économie des data ; ce double numérique court-circuite en effet fonctionnellement les désirs en quoi consistent les rêves – et il les remplace par des chaînages interactifs opératoires individuels et collectifs dont nous verrons qu’ils constituent ce que, en faisant une allégorie, on peut appeler phéromones numériques ». Selon lui, l’automatisation intégrale dont la gouvernementalité algorithmique et le capitalisme sont la concrétisation planétaire et totale, produit une incapacitation structurelle à laquelle nul ne saurait échapper. Comment libérer « l’âme onirique », et la pensée, de ce mécanisme dans lequel nos traces qui devraient nous succéder nous devancent désormais, stockées dans nos « profils » pour mieux nous cibler, la plupart du temps dans un but économique mais aussi dans une perspective de contrôle et, dès lors, le risque devient grand de tous les endoctrinements et manipulations imaginables et déjà réalisés.  Cercle vicieux dont nous ne pourrons sortir que par une bifurcation, notion qui est élevée par Bernard Stiegler à une dignité conceptuelle. La bifurcation crée, selon lui, dans le champ conceptuel, des changements de paradigmes qui produisent une désautomatisation et, à plus long terme, rendent possible un encadrement du Fait par le Droit. Il faudra mener beaucoup de luttes théoriques, politiques, économiques pour qu’intervienne cette bifurcation qui nous permettrait  de nous réapproprier notre temps, autrement dit notre capacité de différer, rêver, penser, autrement dit, notre vie psychique.

Dans le film de Charlie Kaufman et Duke Johnson, c’est Anomalisa qui représente la bifurcation, une femme au doux nom rappelant celui de la Joconde. Elle a échappé partiellement à la robotisation. Elle en est la faille, l’anomalie, ce qui permet à Michaël Stone de retrouver un contact avec le sentiment amoureux et l’émerveillement dans la rencontre de cette autre qui pourrait le reconduire à son humanité, loin  de  l’univers synthétisé que donne à voir ce film. C’est donc le ratage de cette organologie défaillante qui pourrait conduire vers une autre, laquelle comporterait aussi ensuite ses ratages fondateurs etc. C’est ce qui me paraît le plus important dans le film « Anomalisa » comme dans la pensée de Bernard Stiegler, que ce soient les ratés qui inaugurent les changements nécessaires dans la vie aussi bien individuelle que collective des hommes. Le ratage, le philosophe le théorise comme une «  quasi-cause » qu’il définit dans un entretien, sur le magazine « Inferno » : « Comme a pu l’énoncer Gilles Deleuze, repris chez les stoïciens, la quasi-cause est ce qui fait que quelque chose me lèse, m’amoindrit, est un accident pour moi, me diminue. Or je suis capable de le transformer en une puissance. Cela je l’appelle: le défaut qu’il faut. C’est quelque chose qui me plonge dans le défaut, je vais en faire ce qu’il faut, ce avec quoi je me construis, ce qui devient une nécessité ».  Le « défaut qu’il faut », la rature, l’anomalie sont donc conditions d’un à-venir. Et, dans le film de Charlie Kaufman et Duke Johnson, Anomalisa est le nom de cette faille innovante. 
nc

6 commentaires:

Luc a dit…

Au fur et à mesure de ma lecture de votre commentaire, je pensais au titre de ce film, en anagramme. Je lis dans votre dernier paragraphe que vous y pensiez également, en ce qui me concerne, en la forme de AMonalisa, dans un sens privatif, la déshumanisation du monde actuel, certainement notre plus grande douleur.
Et, cet amour, peut-être impossible, irréel, mais dont nous avons l'espoir qu'il puisse nous sauver.
Je ne suis pas fan des films d'animation sauf "Poultry run" que j'ai trouvé fantastique, mais vous m'avez donné l'envie de voir ce film, je vous en remercie.
Bon printemps à vous.

Noëlle Combet a dit…

Merci Luc pour cet écho. Oui, la déshumanisation est notre grande douleur. L'amour serait, oui, une heureuse option mais à condition qu'il se dés-egotise...Là je crée un néologisme risqué pour dire qu'il n'est impossible que si c'est l'impossible que nous lui demandons, sous la forme d'un comblement de notre blessure première de séparation. Réalisé en acceptant son aspect partiel et surtout dirigé au-dehors de soi ou du couple, il serait alternative à la déshumanisation. Mais c'est encore insuffisant...Il y faut la capacité critique par rapport à ce qui nous gouverne et contrôle.
J'entends aussi "a Monalisa" comme privatif d'un accès à l'art et à la beauté qui sont aussi des voies de "salut". Très bonne journée, Luc.
P.S. Je ne suis pas non plus fan de films d'animation.

r.t a dit…

Vous avez l'art des titres ! C'est là un talent de grande importance, non seulement ils excitent le désir de lire mais toujours ils créent du décalage d'une sorte ou d'une autre. Ce qui fait que le désir n'est jamais éteint même après la lecture.
Le scénario du film que vous racontez n'est pas original mais il est en tous cas bien symptomatique de notre présent, celui inauguré par un livre que j'ai tant aimé et qui avait un titre lui aussi inoubliable "Brave new world". J'étais adolescent et je l'ai abordé en anglais, grâce à un prof génial qui nous faisait lire la littérature anglophone en version originale en classe de 3ème ! Nous n'avons pas lu Shakespeare mais Huxley et Steinbeck. Ces livres-là je ne les oublierai jamais. Les bons profs c'est quelque chose d'irremplaçable, j'en ai eu plusieurs. Grâce à celui-ci je suis même devenu, un temps, prof d'anglais ! Ah jamais de la vie je n'aurais pu devenir terroriste avec les quelques profs décisifs que j'ai eus, les livres que j'ai lus, y compris Céline que j'ai adoré dans Mort à crédit. (Même si des profs, la plupart ont été mauvais... le bien était fait !)

Noëlle Combet a dit…

C'est bien en tant que symptôme de notre époque que ce film m'a intéressée, dans sa façon de montrer comment la technique, nous "augmentant" diminue notre "humanité" mais c'était aussi un moyen de revenir à Stiegler et à sa "société automatique" avec ce concept d'organologie qu'il élabore à partir de Canguilhem, qu'il applique à "l'humanité computationnelle" et qui m'apparaît comme une clé à ouvrir beaucoup d'armoires.
Oui, la transmission, comme vous le précisez, celle de l'enseignement ou des lectures, celle de la psychanalyse aussi, est radicalement étrangère au terrorisme. Ce sont elles qui nous permettent de penser plus avant.

VincentSteven a dit…

Bonsoir Noëlle,

Je demeure bien silencieux, mais je vous lis néanmoins. Et mon silence devra probablement perdurer. Cependant vous dire qu'à la lumière de vos lignes, je ressens un immense malaise (maigre mot), notamment au regard des évènements bruxellois qui me touchent de près à plusieurs titres. Deux mots me font obstacle : déshumanisation et inhumain. Tout se révolte en moi quant à les assimiler : on peut déshumaniser mais on ne peut pas inhumaniser ; on peut tendre à l'inhumain mais pas atteindre le déshumain. Question de mots ? je ne le crois pas. Voci pourquoi j'ai tardé à réagir. Voilà aussi pourquoi, présentement, j'en reste là. Sous réserve d'examen ultérieur, comme on dit. Bonsoir.

Noëlle Combet a dit…

Vous m'avez fait me relire, Vincent, à la recherche du mot "inhumain" dans mon texte ou de l' idée d'inhumanité...plus certaine de ce que j'avais écrit. Nulle trace, comme il me semblait bien. Juste le constat d'une "déshumanisation" dans cette perte de savoir (sentir, faire, vivre, aimer). Je comprends bien cependant votre doute sur ces mots que vous évoquez.