lundi 4 avril 2016

Tout proche, un crapaud bavarde



Cette nuit-là, en rêve,  je grelottais sous la grêle de grondantes nuées ténébreuses. Dans ce  désespoir, ce sentiment de perdition que provoquent les cauchemars, je repris conscience un instant, me semble-t-il et, dans un obscur demi-sommeil appelai à moi  le vieux chêne. Il se matérialisa dans la tempête qui redoublait de violence et je le reconnus : il m’était familier ; ses trois siècles d’âge avaient façonné un tronc inébranlable et sa feuillure bougeait à peine sous l’orage.  Dans l’anfractuosité qui séparait deux branches maîtresses, je me laissai glisser, sentis  la rugosité de son écorce intérieure gainer mon corps au passage. J’atteignis ses racines, voilées d’une sorte de brume blanche,  m’y installai et, là où elles avaient la forme d’un hamac, me pelotonnai. Je ne sais combien de temps y dura mon séjour, sans doute plusieurs nuits, peut-être plusieurs siècles.




Au réveil, un poids s’était allégé. Je repris mon chemin de vie qui s’étirait entre un ciel long et bleu et une herbe d’un vert assourdi. J’avais quitté le désespoir prétentieux, celui de mes défaites et des désastres du monde. Que vienne à se dérober l’écriture, alors j’écrirais en moi au rythme de mes pas martelant le sol. J’évoquai des êtres chers, bouquet d’absences et présences mêlées. Je sais ce que mes autres représentent pour moi, mais, dans le côtoiement de nos existences, je ne puis qu’imaginer ce que je représente pour eux ; je ne peux le savoir.
J’y renonce et je vais.

Tout proche, un crapaud bavarde à mes côtés.
nc

10 commentaires:

Luc a dit…

La photo de ce vieux chêne, et votre fusion en lui, m'évoque un souvenir peu banal.
J'ai vu, en Sulawesi, les rites funéraires des Torajas qui "enterrent" les bébés morts-nés dans les arbres, ce qui signifie qu'ils vont renaître à travers ces arbres qui représentent la vie.
La sortie de votre rêve n'est pas un réveil, c'est une résurrection. Même le crapaud le dit.
Que la journée, à l'image de votre nuit, vous soit légère.

r.t a dit…

Quelle aventure ! Il faut bien ça pour sentir sa place au monde.

Noëlle Combet a dit…

Merci, Luc et René..."Aventure" du réveil à sa "place au monde" comme vous le dites, René; pour y renaître, comme vous le dites, Luc au voisinage de ce crapaud volubile. Je connais ce rite des Torajas et en ai peut-être été inconsciemment inspirée car cette coutume m'avait saisie et plu...J'avais dû la déposer dans mes images profondes... Merci de me la rappeler. Elle s' en inscrit en moi dans des tonalités plus vives.

r.t a dit…

Le don des titres, encore...
"Tout proche, un crapaud bavarde" au sortir du rêve.
C'est dire qu'au sortir de ce séjour génitaire et matriciel où vous avez eu la témérité de pénétrer, où le langage s'est aboli en images profondes, où les "autres" ont fini par sombrer, voici que la parole vous est audible, fluide, lavée de toute angoisse et incarnée dans un autre ô combien différent... mais qui sait ?

Noëlle Combet a dit…

D'"autres", je le crois, n'ont pas sombré en telle "traversée". Et, votre question "qui sait?" le dit, ils peuvent entendre la parole "bavardeuse", mélodieuse, grave et flûtée de cet "autre oh combien différent"...Merci René pour cette lecture en connivence.

r.t a dit…

Ah ! vous sauvez vos autres ! je vous comprends.

Noëlle Combet a dit…

Comme ils sont en moi, ils ne sont en danger que lorsque je le suis et réciproquement...

r.t a dit…

Il y a beaucoup de cachettes en nous...

r.t a dit…

Et tout autant de portes de sortie...

Noëlle Combet a dit…

Comme un jeu d'enfant...cache-cache, où dans ta cachette je te perds puis te trouve et la porte s'ouvre; mais aussi, dans ma cachette, je m'abrite et ouvre la porte quand il m'importe de sortir!