samedi 28 mai 2016

Chusa et l'orchidée non créée



Il contempla sa propre âme à travers un télescope. Ce qui semblait  n’être qu’irrégularités, il découvrit et montra que c’était de magnifiques constellations : et il ajouta à la conscience, des mondes cachés dans les mondes
Coleridge, Carnets.


Christine Jordis nous associe dans « Paysage d’hiver » à son voyage avec un « fantôme ». C’est ainsi qu’elle désigne le sage coréen  Kim Jehong Hui, plus connu sous le nom de Chusa.

Un « fantôme » ?  Voyage avec un fantôme : c’est ainsi qu’elle caractérise, dans une émission que lui a consacrée France Culture son cheminement  en compagnie de Chusa . Et le sous-titre du livre « Voyage en compagnie d’un sage » habille le mot « fantôme » d’une étoffe de spiritualité. Car il s’agit aussi d’ «esprit »
Dans les premières pages, elle précise son projet, citant tout d’abord une poétesse anglaise Kathleen Raine auteur du « Royaume inconnu » : « Une forme vivante, je ne peux pas mieux définir l’essence ou l’âme de la plante ». L’âme de la plante…son esprit. Elle précise ensuite, dans un passage prudent que le mot « esprit », nous l’entendons dans un sens lié, en Occident, à une tradition philosophique fondée sur la théorie plus que sur l’expérience. Le sens du mot « esprit » s’en trouve réduit, rabattu sur la raison.

Cet « embarras » s’exprimant à propos des notions qui diffèrent de l’Occident à l’Asie met en relief notre défiance très rationnelle concernant  les fantômes, les « esprits ». Ces considérations m’ont fait faire un détour sur la voie que je commençais à suivre avec Christine Jordis et Chusa, son « fantôme ». Je suis revenue à l’ouvrage de Denis Grozdanovitch « Rêveurs et Nageurs » et à sa partie centrale, la plus longue, consacrée à une « apologie des fantômes ». Ayant évoqué sa propre expérience des fantômes, l’auteur en vient à poser la question « comment peut-on croire aux fantômes ? » et, tout de suite après : « comment peut-on ne pas croire aux fantômes ? » Pour y répondre, il dialogue avec le philosophe Clément Rosset qu’il cite : « Le cadavre n’est pas la somme de mon corps, mais son reste, sa « dépouille » : il y manque un élément qui était présent quand j’étais vivant et qui a disparu au moment de la mort. Cet élément inconnu dont l’évaporation au moment de la mort assure la différence entre le vivant et le cadavre, c'est-à-dire entre le corps et son double, constitue, on le sait, le principal de la substance dont sont composés les « fantômes ». Rien de plus nécessaire en effet pour maintenir une différence entre l’homme et son cadavre que l’existence des fantômes. S’il y a dans l’homme vivant quelque chose qui n’existe pas dans l’homme mort, et attendu d’autre part que rien ne saurait se perdre dans la nature, il faut bien que ce quelque chose qui manque au cadavre continue à exister quelque part. Donc les fantômes existent. On le voit, la croyance en l’existence des fantômes n’est pas, comme on le pense généralement le fruit de l’imagination, mais bien celui d’une certaine logique » (Clément Rosset « Le miroir de la mort »)
Ce texte démonstratif et dont les dernières lignes m’apparaissent contestables en ce qu’elles semblent accorder la prééminence à la logique sur l’imagination (laquelle ? pourquoi ?) présente l’intérêt d’une tentative pour donner à la notion de fantômes un fondement théorique comme si l’Occident, à sa manière, devait se rendre à une évidence que l’Orient ne se sent pas en nécessité de démontrer dans la mesure où son lien avec l’ esprit paraît plus érotique, plus charnel.
Un poète, de façon facétieuse, Walt Whitman cité par Denis Grozdanovitch, s’anticipe en tant que fantôme :

Quand vous lirez ceci, moi qui étais visible alors,
Serai devenu invisible ;
Alors ce sera vous, dense et visible qui vous rendrez compte de mes poèmes,
Qui vous efforcerez de m’atteindre,
Vous figurant combien vous seriez heureux si je pouvais être avec vous
Et devenir votre camarade ;
Qu’il en soit comme si j’étais avec vous
(Ne soyez pas trop certain que je ne suis pas avec vous à cette heure).

Mais revenons à ce parcours par de Christine Jordis accompagnée de Chusa afin de mieux comprendre ensuite ce qu’apporte la fréquentation des fantômes et ce qui fut, par elle et donc par nous, là, sur ce chemin, récolté.
Qui sont-ils donc ces deux compagnons qui cheminent ensemble tout au long d’un livre, dans un cheminement amoureux qui se prolonge ensuite bien au-delà ? Quelques repères permettent de les situer tout d’abord superficiellement avant de s’intéresser plus profondément à la nature de ce lien.

Kim Jehong  est  né en 1786 à Yesan, en Corée, sous la dynastie Yoseon,  mort en 1856 à Gwacheon. Initié à la calligraphie par son père, il dut accepter, à l’âge de huit ans, d’être adopté comme c’était la coutume, par son oncle paternel qui n’avait pas d’enfant. L’on comprend alors qu’en doute en ce qui concerne l’identité, il pût se donner deux cents pseudonymes, le plus fréquent étant Chusa. Il devint par la suite, lettré, calligraphe, maître à penser, élève de Park je Ga appartenant à l’école Silhac d’obédience confucéenne, d’un confucianisme souple mêlé de bouddhisme.
Il accéda à des postes de responsabilité, par exemple le ministère de la justice pendant vingt ans. Il dénonça obstinément la corruption et fut donc, pris dans des querelles intestines puis exilé quand le pouvoir changea de mains, de 1840  à 1848, sur la terrible île de Jeju. Il fut libéré en 1848 par le roi, mais quand celui-ci mourut, il connut un nouvel exil d’un an et, trois ans après son retour, il alla passer le reste de sa vie près de la tombe de son père à Gwacheon, s’accommodant désormais de plaisirs simples et continuant à pratiquer l’écriture.

 Christine Jordis, née en 1945 en Algérie, est écrivain, spécialiste de littérature anglaise. Elle connaît la Birmanie, l’Indonésie, la Corée qu’elle parcourut longuement sur les traces de Sucha et fut invitée par le ministère de la culture coréen, à y séjourner, en raison des travaux qu’elle avait réalisés concernant Kim Jehong Hui. Son trajet sur les traces de ce dernier la conduisit en Corée en 2014 et 2015.

Sa première rencontre avec ce dernier fut-elle le fait du hasard ? Elle se trouvait en 2010 à Séoul au salon du livre consacré à Camus ; son amie et traductrice Ko Young-Ja, née à Jeju, la convainquit de visiter l’île qu’elle décrit : « Le lieu où se produisit la rencontre- une île de lave noire solidifiée, tout en replis et volcans, si nue, si noire qu’on se serait cru à l’origine du monde-me restait en mémoire autant que cet homme extraordinaire, avec la maison sinistre où il fut condamné à vivre pendant des années. Puis je l’oubliai. Pendant longtemps je n’ai plus pensé à ce fantôme  dont la présence légère m’avait accompagnée »
Etait-ce un oubli ? L’image restait souterraine mais resurgissait ici ou là, en lien avec les questions les plus fondamentales qu’elle se posait. Elle se tournait de plus en plus vers la pensée chinoise qui insiste sur l’avantage qu’il y a à « tenir le milieu », que j’entends, pour ma part, influencée par a pensée de François Jullien,  non pas comme se tenir au milieu en s’y figeant mais à osciller entre deux pôles ainsi que l’aiguille d’une balance en équilibre, et à privilégier le centre. Christine Jordis, qui a admiré et côtoyé les « aventuriers de l’extrême » constate à travers la vie de Chusa que cet équilibre du milieu est sans doute plus exigeant que la réalisation de performances. Elle évoque un été « passé dans l’enclos de sa chambre », à écrire et laisser se préciser en elle l’image et le parcours de Chusa. C’est que la première visite et son admiration pour la vie et les engagements de Chusa avait déjà imprimé en elle l’image de son « fantôme ».
Son premier voyage en Corée, consécutif à cette période de recueillement, la conduit dans la région d’Andong, réservoir du confucianisme et elle se rend à l’université de Dosan en compagnie d’un éditeur et  d’un jeune confucéen. Elle s’intéresse à cette sagesse qui prône le milieu juste, l’unité de l’homme et du cosmos, du corps et de l’esprit, de même que la nécessité de la lenteur : « Si loin que vous alliez, si haut que vous montiez, il vous faut commencer par un simple pas ».

Un autre séjour la mène à la maison natale de Chusa dans le comté de Yesan. Elle décrit ce voyage réalisé en bus sous une pluie battante. La maison se trouvait isolée en rase campagne dans un paysage de rizières verdoyantes avec la montagne en arrière-plan. Le chemin qu’elle vient de parcourir est celui que faisait Chusa pour se rendre à Séoul quand l’y appelaient ses hautes fonctions auprès du roi. Elle l’évoque, chevauchant cette campagne au milieu des paysans courbés vers les rizières. Elle l’imagine pensant à ses parents et sa femme qu’il quittait chaque fois. Il paraît certain qu’il eut la tentation d’un pouvoir auquel il pouvait prétendre mais très vite, s’orienta vers d’autres richesses. Une plaque, à l’entrée de sa maison natale indique qu’il faisait fréquemment le trajet de Séoul à Yesan où il venait se recueillir sur la tombe de ses ancêtres, donc un trajet de deux cents kilomètres à cheval, des journées entières à chevaucher par tous les temps, faisant escale dans des auberges. La tombe la plus ancienne, près de la maison, est, nous dit Christine Jordis « un tumulus du plus beau vert entouré d’une enceinte de pierre que termine à chaque extrémité un pilier grossièrement sculpté […]  Une belle lanterne occupe le centre. Suprême honneur : l’épigraphe, gravée sur une haute pierre noire est l’œuvre du roi Yeonjo lui-même »

Christine Jordis évoque les difficultés de Chusa dès l’enfance : l’adoption par son oncle, le retour chez son père, une adolescence et une jeunesse ponctuées de deuils : sa mère, sa première femme, qu’il aimait : il en fut douloureusement marqué. De ces femmes, des femmes coréennes en général, l’on ne sait rien et Christine Jordis consacre tout un chapitre de son livre à cet effacement. Remarié, épris de sa seconde femme, comme il l’avait été de la première, il connut une période paisible. C’est alors qu’influencé par son maître Pak Je Ga, dont il était le disciple depuis l’âge de quinze ans, et qui avait lui-même séjourné en Chine, il entreprit, avec son père en 1816, le 28 octobre du calendrier lunaire, son voyage en Chine. A Beijing, il rencontre des maîtres chinois est reconnu par eux et apprécie en particulier Weng Fang-gang qui décèle en lui des qualités concernant l’étude des classiques de la littérature.
Il se lie d’une amitié durable avec le lettré Ruan Yuan et cette rencontre est, pour lui, déterminante. Ruan Yuan travaille à son ouvrage «  commentaires critiques des classiques » qui paraîtra vingt ans plus tard et qu’il adressera alors à Chusa. La passion de l’étude les lie et ils ne cessent de correspondre des années durant. Il s’agit pour eux de revenir à l’origine des textes, de les décaper  des commentaires. En même temps, ils les interprètent, y ajoutant le reflet de leur expérience personnelle. Sur le chemin du retour, il compose un poème qui met en vis à vis l’immensité qu’il vise et l’étroitesse de la réalité :

Je vois un champ à perte de vue devant moi
L’horizon est dérobé au regard
J’ai remarqué que la terre est vraiment ronde.
La limite que j’observe semble être celle du ciel.
Mais même ici je ne peux voir où le ciel se termine.
Le soleil et la lune ne surgissent pas de la mer.
Tout paraît s’élever et retomber à partir de la terre.
Une falaise pousse comme une tête de champignon.
Comment un champ si vaste peut-il se placer en cet endroit ?
J’emprunte l’ancienne route.
La voie de la vie me semble tellement étroite.

A partir de son retour, de nombreux échanges se produisent entre la Corée et la Chine. Des informations se diffusent des deux côtés dans tous les domaines de la connaissance et des arts. Pour lui, l’essentiel reste l’art qui, en peinture ou en poésie n’est pas la technique mais le souffle ou l’imagination ou l’inspiration, ce souffle, ou qi, à la fois esprit et matière selon la pensée chinoise.
Quand il arrive au pouvoir, en 1819, sélectionné au terme d’un concours très exigeant, c’est un autre monarque, Sunjo, qui gouverne. Christine Jordis a visité le palais et le décrit longuement, disant sa préférence pour l’étang de Buyongji,  que surplombe la grande bibliothèque dite salle de lecture, un étang quasi secret caché aux regards par une végétation épaisse.
Il est affecté à une fonction de surveillance des agissements des politiques et de dénonciation de la corruption. Il s’acquitte avec intégrité de cette tâche qui consiste en de nombreuses missions brèves. Très engagé, il vit selon le ren, ce sens confucéen de la bienveillance et de la solidarité qui distingue « l’homme de bien » de « l’homme de peu ».

Lors de son troisième séjour, Christine Jordis se rend de nouveau au palais de Séoul, s’intéresse à la période la plus accidentée de la vie de Chusa,  rappelle les intrigues,  les effets de la jalousie et de la vengeance que font peser sur sa famille ceux que Chusa a dénoncés pour corruption. Son père est exilé en 1830 et Chusa demande en vain sa grâce à cor et à cri, faisant le siège du palais pieds nus, avec un gong, puis menant une vie ascétique complètement dépouillée pour accompagner son père en pensée. Son père est libéré en 1837 et meurt trois ans après. En 1835, une faction qui lui est favorable l’ayant emporté sur une autre, Chusa accède à un poste de vice ministre de la défense mais ses fonctions politiques passent au second plan car pour lui, l’essentiel est la pensée et l’étude et plus encore, l’écriture et la calligraphie. Il est considéré comme un sage et un maître à penser.
Pourtant, il va connaître les plus rudes épreuves de sa vie : son père meurt ainsi que Tasan, un ami qui lui était très cher. Et la lutte des clans continue à sévir.  L’esprit critique de Chusa, sa préférence pour les idées et l’art plutôt que la politique, le désignent à la vindicte des néo confucéens. En 1840, il est condamné à mort, sauvé par l’intercession d’un ami et exilé. Nous voilà revenus à Jeju cette île hostile où, écrit Christine Jordis, la mer déjà vous rejette, où le vent est diabolique, une île peuplée d’hommes à l’aspect sauvage. Il décrit son voyage dans une lettre à son frère, évoque la tempête, affirmant pourtant : « Ainsi ai-je fait l’expérience de la dureté du voyage en même temps que celle de la tranquillité intérieure ». Il vivra là huit ans dans une masure encerclée par une haie d’épines.   
Il lui fallait maintenant lâcher prise car en exil on perdait tout, rappelle Christine Jordis, sa famille, ses livres, son honneur.  Méditant et s’adonnant sans relâche à la calligraphie et à la peinture, malgré le froid, la maladie, la solitude, il invente un nouveau style d’écriture dite Chusache, inspirée par les caractères chinois.  Cette écriture, à coups de pinceau puissants, aux lignes angulaires d’épaisseur variable, faisait le lien entre les lettres, la poésie et la peinture. C’est là qu’il créa son œuvre considérée comme trésor national : Sehando (de sehan, le grand froid et do, peinture) traduit par « paysage d’hiver », titre de l’ouvrage de Christine Jordis. Le tableau représente une humble maison, peut-être à l’image de celle où il vivait à Jeju. Dans ses tonalités d’ocre pâle, le dessin est d’une grande simplicité. De part et d’autre de la cabane sur le tableau, quatre arbres, deux jeunes pins d’un côté et, de l’autre, un vieux pin et un cyprès appuyés l’un contre l’autre. Sans doute une référence à Confucius qui écrit dans ses « Entretiens » : « Vienne l’hiver et vous découvrez la verdeur du pin et du cyprès » ; c’est que l’énergie humaine  rend apte à dépasser la perte, l’épreuve et la vieillesse et à en faire une source de création. Dans le tableau, un vide est laissé afin que puisse y jouer le souffle, (qi) principe primordial associé à la pensée dans le taoïsme. Nous sommes du souffle condensé appelé à se disperser un jour, dit Christine Jordis. Ce souffle, énergie vivifiante se transmet dans la calligraphie, apprentissage rigoureux associé à un travail sur soi : il s’agit de se rendre transparent et de se laisser traverser par le souffle afin qu’une calligraphie puisse être réalisée d’un seul trait. A Jeju, Chusa utilise un millier de pinceaux et une dizaine de pierres à encre, trouées à force d’usage. Cet acte, en effet concerne tout l’être de l’esprit au corps, à l’épaule, au poignet, à la main, il est souffle qui nous traverse, jusqu’au dessin, jusqu’aux lettres, un long parcours en quête du cheng , l’authenticité qui permet à chacun d’atteindre sa part « céleste » selon Mencius, cette part la plus méconnue en ce qu’elle ne se trouve pas au- delà de l’homme mais enfouie en lui et qu’il peut l’atteindre s’il ne la dénie pas. Ce ciel est dans le corps, inclus dans l’incarnation. Tenter de l’atteindre apparaît comme un acte spirituel, c’est ce que Chusa précise quand il écrit à son fils : « Quand on dessine une orchidée, on doit commencer à ne pas se mentir à soi-même. Même le cœur de la fleur, on ne mérite de le montrer qu’après avoir effacé les hontes qu’on porte en soi. Moi, je ressens de la crainte car il me semble que dix yeux et dix mains me jugent. Si faible que soit la technique, la pensée doit être sincère : elle doit commencer par la préparation de l’esprit. Ainsi vas-tu parvenir au début du début. » Et il insiste sur l’importance  du « lâcher prise », du renoncement à vouloir être habile, à diriger. On favorise  en soi un espace de liberté on « écoute les voix de la nature, celle du vent qui souffle où il veut, celle de l’eau qui jaillit et chante comme la vie ». Cette voix de la nature est celle  qui caresse notre peau, rafraîchit nos mains, charme notre ouïe dans un ballet des sensations. Il me semble qu’il s’agit d’un érotisme spirituel s’associant à l’érotisme charnel, peut-être ce que Jung désignait par « les deux sexes de l’esprit », Freud s’étant focalisé sur l’un des deux, Lacan ayant approché le second plutôt avec l’éclairage de la mystique à travers Thérèse d’Avila et Jean Lacroix qu’avec celui de l’érotisme. Dans la pensée chinoise, c’est le couple Yin/Yang qui fonde l’érotisme. Héraclite, pour sa part, n’affirmait-il pas l’union des contraires ainsi que l’impermanence, ce à quoi  leTao fait écho.

Ce renoncement auquel Chusa à dû, pour continuer à s’accomplir, s’exercer sur l’île de l’exil sera aussi celui de son retour de Jeju, quand, avant d’être appelé de nouveau à un poste politique, il continue à réclamer sans relâche, pieds nus, la réhabilitation de son père. En vain. Ce n’est que six mois après la mort de Chusa qu’interviendra cette réhabilitation. Il gagne alors sa vie en enseignant, en mendiant. C’est durant cette période de dénuement, parvenu à la plus grande concentration, qu’il réalise « Bujakran , l’orchidée non créée ou orchidée au zen non duel ». La tige s’élève d’un coin du papier, casse, file à l’oblique et les pétales de la fleur semblables à un idéogramme, rejoignent l’écriture. Le souffle, ici encore relie la matière, le corps et l’esprit. Lui-même dit qu’une œuvre comme celle-là ne se produit sans doute qu’une fois dans une vie. Elle est au-delà de toute technique : « On peur réaliser un tel dessin qu’une fois dans sa vie, pas deux  Le chef d’œuvre ne dépend pas de l’effort : il jaillit soudain au bout du pinceau, sans qu’on s’en rende compte » » En 1851, trois ans après son retour, il est de nouveau exilé  à Buckcheong pour un an dans des conditions moins rudes qu’à Jeju. Il revient finir ses jours à Gwacheon près de la tombe de son père, qu’il n’a pas réussi à faire réhabiliter. Il goûte alors des plaisirs plus simples d’une vie ordinaire sans renoncer à l’art et à l’écriture.
Ce temps de la vieillesse, Christine Jordis l’évoque quand elle retourne à Gwecheon  où, de retour en 1852, Chusa avait écrit, toujours dans un accueil des sensations :

Je suis maintenant un peu nostalgique quand je songe à sortir et que je m’y prépare.
Le paysage avec ses trois petits sommets familiers, je le voyais il y a cinq ans.
La vieille maison couverte de mousse est toujours là
Et dans la forêt, les feuillages ont pris une teinte rouge.
Pendant longtemps j’ai erré d’est en ouest.
La montagne est envahie par le brouillard du soir.

A Gwacheon, Chusa mène désormais une vie plus banale. Il retrouve famille et amis dont un fils de Tasan. Une véritable révolution s’est opérée ; il a appris à aimer le temps suspendu, les heures et les minutes toutes semblables. Il découvre la solitude, évoque aussi « les réunions les plus heureuses, celles qui rassemblent le couple, les enfants, les petits enfants » ; « C’est, dit-il, le plus grand plaisir d’un vieil homme qui habite la campagne ». Sur une calligraphie, il écrit : « Les mets les meilleurs sont le tofu, le concombre, le gingembre, les légumes ». La gourmandise vitale reste intacte.
Il se rend souvent au temple bouddhique de Bongeun.

A Gwencheon, Christine Jordis ne retrouve plus qu’un musée, un lieu mort dont Chusa est absent.
C’est dans un pavillon du temple qu’elle rencontre pour la dernière fois son fantôme avant d’en faire un compagnon d’écriture et de vie. Il y a là sa dernière calligraphie dont les idéogrammes sont tracés en caractère d’or « d’une force et d’une netteté sans réplique ». Il a signé : « Un vieil homme de soixante et onze ans habitant Gwacheon écrit dans sa maladie »
Elle voit alors très clairement son visage, son doux sourire, la simplicité de l’attitude, petit homme frêle, malade. « La chair, en le libérant, le poids de son corps en s’amenuisant, loin de le charger de regrets, l’ont, semble-t-il, rendu à la légèreté ».
Chusa mourut trois jours après cette dernière calligraphie. Les funérailles furent célébrées à Séoul et ponctuées de calligraphies et témoignage nombreux exprimant la reconnaissance.

Le retour à la maison natale visitée une première fois au début du voyage avec, cette fois-ci, les retrouvailles  avec Chusa non pas en ce lieu mais dans le temple qu’il fréquenta à la fin de sa vie, ferme la boucle du périple coréen mais aussi la boucle intérieure qui a conduit Christine Jordis vers Chusa.
Pour comprendre les motifs qui ont mis au travail cette quête, revenons aux premières pages de l’auteure quand elle évoque  les images de la vieillesse proposées par les médias dans notre pays.
Elle décrit en particulier un débat très intellectuel animé par une jeune femme fraîche et pimpante, invitant d’illustres vieillards à parler de leur relation à la vieillesse et la mort. A quatre vingt douze ans, l’un d’entre eux venait de se remarier et évoquait son envie d’aimer, d’écrire de nouveaux livres ; L’émission tout entière était à l’avenant. Et Christine Jordis de s’interroger sur cette façon de congédier la mort dans une sorte d’addiction à la vie qui rassure l’entourage. Le spectacle des sémillants vieillards écrit –elle, ne l’émouvait pas comme il aurait dû. « Car la mort, dans tout cela, qu’en a-t-on fait, comment l’a-t-on préparée ? ». Et si elle a été congédiée, comment l’amour de la vie, ici déclaré, ne sonnerait-il pas faux ?
Dans ces maisons de retraite que les émissions télévisuelles ou des articles de presse présentent parfois, l’accent est mis sur une réalité moins idéalisée : «  La résidence «Le Bonheur » est un lieu de puanteur, de détresse effrayant… » Au mieux, on donne à voir des vieillards sages, assis en cercle à qui l’on dit : « on va jouer de la flûte maintenant » les gratifiant d’un « on » qui dépersonnalise.
L’on comprend dès lors ce qui a conduit Christine Jordis vers son fantôme, ce sage, que son livre rend si vivant, et qui sut composer avec son déclin, renonçant à l’inévitable mais sauvegardant en lui une sagesse, une énergie vitale, une créativité essentielles.
Evidemment, j’adhère tout à fait à ce qu’énonce Christine Jordis et c’est ce qui m’a fait lire de près ce qu’elle écrit. Il ne s’agit pas, bien sûr de tourner le dos à notre contexte de vie occidental du XXIème siècle mais d’y ouvrir des voies pour mieux penser et vivre. Et l’on trouve dans le confucianisme souple dont témoigne Chusa de multiples ressources pouvant  orienter dès la « fleur de l’âge » vers un bien vieillir et un bien mourir, qui seraient non pas un amenuisement mais un élargissement de l’être au-delà d’une addiction à la vie.
« En allant à sa rencontre, écrit Christine Jordis, je savais trouver bien autre chose qu’un refuge : une perspective dans laquelle vivre, un moyen de se défendre contre les empiètements d’un monde toujours plus agressif ».
Et il est certain que, en raison d’affinités, d’élans, d’échos subjectifs, Christine Jordis, s’oriente vers la sagesse de Chusa et en fait un recours : « La subjectivité ne sera pas ici comptée comme facteur d’erreur, écrit-elle, mais au contraire, composante nécessaire de la compréhension : Tout être qui a vécu l’aventure humaine est moi. »
C’est ainsi qu’elle se nourrit, que nous nous nourrissons de Chusa.
Nous y acquérons la conviction que le souffle, corps/matière et esprit anime toute chose : « Pas de division ni de séparation, écrit-elle, seules des différences de condensation. La peinture, l’écriture, la calligraphie témoignent de l’importance de ce souffle. Il s’agit, par la contemplation, de se laisser traverser par ce souffle et alors l’image deviendra vision, l’objet regardé étant devenu une part de vous-même. » A mes yeux, on a ainsi accès à la spiritualité la plus charnelle, la plus traversée d’érotisme.
Le temps et le silence sont  indispensables à  cette expérience et nous sommes là aux antipodes de l’accélération insensée et des tourbillons bruyants des temps modernes. Dans cet autre climat favorable au rêve, un poète confucéen écrit : « Le vent dort, un nuage à du temps libre. Un oiseau rentre, naturel ».
Pour vivre de tels instants, il faut un minimum de solitude loin des agglutinations grégaires que produisent nos modes de vie, même s’il ne s’agit pas, bien sur, de renoncer à nos liens sociaux.
La reconnaissance de l’importance du souffle qui unifie toute chose, une aptitude à éviter les extrêmes dans nos oscillations, un goût de la lenteur, du silence, de la création, qu’elle demeure dans notre intimité ou s’exprime à l’extérieur, tous ces éléments vers lesquels nous nous tendons, sont nourritures pour nos vies. Il y faut accepter cet écart, retrait qui, loin de nous détourner de nos liens et  de nos solidarités, pourra nous y reconduire dans un plaisir d’être singulier. Ainsi pourra fleurir pour nous cette énigmatique fleur de la spiritualité, cette orchidée non créée qui fait pour moi écho à ce qu’a écrit Mallarmé, évoquant une fleur comme l’absente de tout bouquet, dans sa singulière universalité.
                                                                                                                                                    nc

lundi 16 mai 2016

Mots-abeilles



L’étole blanche constellée de mots-abeilles ;
ils vont et viennent, repartent,
reviennent, bourdonnent, insistent.
 L’enfant confié par sa mère à une embarcation aléatoire,
leur désarroi muet dans les yeux qui s’évitent
esquivant la souffrance ;
ton regard soucieux, inquiet du devenir du monde ;
sa marche, quand elle va, ombre parmi les ombres et  jusqu’aux yeux
de ténèbre vêtue ;
ma douleur aux mains griffant les murs ou barbelés infranchissables,
s’accrochant et avant de lâcher prise.

Vont et viennent mes abeilles faisant ruche fragile ;
bientôt,
elle se dispersera
au vent qui me traverse.
 Je ramène contre moi l’étole, recueille sa chaleur
 pour échapper au froid,
sensible en cet instant,
au chant d’un rossignol
diffusant dans l’espace
cristalline rosée qui éclaire la nuit.
 
nc

dimanche 15 mai 2016

Annonce

Le n° 29 de la revue Temps Marranes, consacré à une interview de Paule Pérez par Oriane Bentata-Wiener vient de paraître :
http/:www. temps-marranes.fr. L'interview aborde la question de la distinction comme "principe séparateur pour penser".

mardi 3 mai 2016

De rebut et "revenance"



La lecture de « Toutes les choses de notre vie » de Hwang Sok-Yong m’a causé une très vive impression.

A quatorze ans, Gros-Yeux, le personnage principal arrive dans « L’Ile aux Fleurs » la décharge à ciel ouvert de Séoul. Deux mille foyers vivent là dans des tentes ou cahutes de fortune au flanc de la montagne de déchets.
Le père de l’adolescent a été envoyé dans un camp de redressement et un autre homme, Ashura, un ami de son père,  trouve un emploi sur la décharge pour sa mère qui ne  gagne pas bien sa vie comme vendeuse sur le marché de Séoul. Sur l’Ile aux Fleurs, Gros-Yeux et sa mère n’auront pas de loyer à payer. On y bricole, de bric et de broc, pour elle et son fils, à leur arrivée, une sorte de cabane mais elle finit par aller vivre dans celle d’Ashura. Celui-ci a un fils, Le Pelé, enfant simple d’esprit. Les deux garçons se considèrent comme frères.Le plus souvent, quand Gros-yeux, ne se trouve pas sur la décharge pour aider sa mère  dans la récupération d’objets monnayables, (bien que ce travail soit interdit aux mineurs), ils investissent la cabane laissée vacante par la mère.
Le Pelé devient pour Gros-yeux une sorte d’initiateur ; il l’introduit dans le Q.G. qu’il partage avec d’autres enfants et, souvent, il l’entraîne vers une maison à l’écart, celle d’une femme d’une trentaine d’années qui élève de nombreux chiens et a une relation privilégiée avec un roquet dit « La Maigrichonne » ce qui lui vaut le surnom de « mère de La Maigrichonne ». Son père tente de protéger la jeune femme contre ce qu’il considère comme sa folie, des transes qui la laissent épuisée. Dans ces parages, l’on voit souvent apparaître et comme flotter au loin de petites lueurs bleues ; ce sont les kims  et la mère de La Maigrichonne a le pouvoir de conduire les enfants vers leur lieu de résidence, à partir d’un saule sous lequel  elle devient chamane. Le Pelé est d’abord seul, avec la chamane, à pouvoir apercevoir les Kims mais ils partagent bientôt ce don avec Gros-Yeux.

« Toutes les choses de notre vie », promet le titre. Une telle promesse  peut-elle être tenue ?

Le roman décrit le quotidien des ouvriers travaillant au tri dans la décharge de Nanjido à l’ouest de Séoul, là où de 1978 à 1993, la ville a déversé tous ses déchets. Auparavant, ce lieu était une île fleurie, comme le dit son nom dans le roman, là où, bien avant l’installation de la décharge, l’auteur, enfant, allait jouer. L’île est devenue une immense poubelle de la société capitaliste. L’auteur évoque dans les moindres détails l’organisation du travail dans cette décharge, la hiérarchie, le partage des concessions, les privilégiés ayant accès aux plus rentables, les conflits, la violence, la maladie, l’entraide et  l’extrême misère de ces exclus qu’on «  ne peut pas sentir » quand ils vont en ville tant est tenace l’odeur dont ils restent imprégnés.

Le lecteur apprend qu’auparavant,  sur l’île fleurie, des paysans récoltaient céréales et arachides et qu’ils en ont été chassés pour faire droit à des projets d’urbanisme ! Il y a aussi en ce lieu, une église qui peut faire fonction d’école, où se déploie le prosélytisme des Evangélistes et où les dames patronnesses  s’achètent une bonne conscience avec des distributions de nouilles. Ceci est censé compenser, mais renforce, en réalité l’impression de violence d’Etat exercée sur une partie de la société et ce constat politique est confirmé par l’évocation du « camp de rééducation » duquel un homme est supposé ressortir « droit » mais le père de Gros-Yeux n’en reviendra pas.

Au-delà, Séoul brille de multiples feux et quand, grâce à une trouvaille providentielle d’argent et de bijoux rendue possible par l’intervention d’un Kim, les deux garçons peuvent s’offrir, au cours d’une escapade, de l’alcool, de la drogue et un jeu vidéo qui se révèlera infernal, on pénètre dans un autre monde,  pitoyable d’une autre manière, celui du consumérisme et des faux paradis. Pourtant, l’émerveillement des enfants y introduit une touche de fraîcheur et, dans une scène très émouvante, les deux garçons découvrent qu’ils ont un vrai nom et le partagent, Yongkil pour Le Pelé, Choi Jeongho pour Gros- Yeux, comme si, innommables dans la décharge, ils cessaient de l’être dans la vie sociale ordinaire.

Ce roman est donc écologique et politique mais il y a plus : ces revenants  que sont les Kims. Au fil du récit Gros-Yeux, aidé par Le Pelé et la chamane, apprend à les voir. Comme des feux follets, esprits égayant le roman de leurs lumières bleues et de leurs danses éparses, ici et là, ici ou là sur l’ « Ile aux Fleurs », ils sont venus enrichir d’un motif  la tapisserie que tissent ma pensée et mes quêtes autour du thème de l’apparition, du fantôme, du retour, de la réminiscence et autres «revenances ».

Il y a de nombreuses années déjà, ce thème m’était apparu, tout d’abord accompagné d’effroi,  dans le  puissant ouvrage du psychanalyste Jean Allouch « Erotique du deuil au temps de la mort sèche ». L’auteur, à l’encontre de la romance freudienne du « travail du deuil » au terme duquel l’objet perdu serait remplacé, affirme qu’il y a, dans la perte, de l’irrévocable, de l’irremplaçable. A propos des visions qu’il a de sa fille, venues le visiter au-delà de sa mort accidentelle, il pose la question poignante : « où sont nos morts ? » et tente de la démêler avec l’œuvre  de Kenzaburo Oe : « Dites nous comment répondre à notre folie ». Il s’intéresse en particulier à la nouvelle « Agwîî,  le monstre des nuages ». L’on sait que l’écrivain japonais est le père d’un enfant handicapé et que cette réalité est la toile de fond de son écriture. Dans « Agwîî », l’un des protagonistes, ancien musicien, est hanté par un fantôme, auquel il a donné ce nom d’Agwîî, correspondant au premier babil d’un bébé au Japon. Or ce musicien a en quelque sorte abandonné à la mort son propre bébé, l’ayant cru à tort atteint d’une  anomalie mortelle. Il ne vit plus désormais qu’avec ce fantôme, Agwîî, dont le nom rappelle les seuls sons que l’enfant ait pu proférer de son vivant.  Jean Allouch propose de traduire Agwîî par Areu qui lui correspond en français. Il tire de sa lecture de la nouvelle un constat quant au deuil : «  le deuil n’est pas de se séparer du mort mais de changer le rapport que l’on a avec lui ». Dans « Agwîî », ce rapport confine à l’horreur et l’on peut penser là à quelques pages de Freud dans « L’Inquiétante étrangeté » quand il assimile la « vision » à une hallucination psychotique, thèse que j’ai cherché à nuancer dans le texte « Intermède E : Epiphanie » que j’ai consacré à une poupée imaginaire qui a habité mon enfance : cette « Epiphanie », a été pour moi une figure de l’apparition dont je voulais souligner un côté éventuellement ludique et structurant indépendamment de la terreur qu’elle peut parfois susciter et que  Freud a tenté de théoriser.

L’ « apparition », est décrite aussi en dehors d’un contexte hostile dans « Le Chat de Schrödinger », ouvrage de Philippe Forest, endeuillé de la même façon que Jean Allouch. Entre « L’enfant éternel » et « Tous les enfants sauf un », la douleur de l’écrivain s’est apaisée sans disparaître pour autant.  Dans « Le chat de Schrödinger « , ce « chat » apparaissant/disparaissant si vite que l’on ne sait pas même si on l’a vu, est bien là, existant, même de manière fantomatique, présence à la fois improbable et absolue qui s’inscrit dans la récurrence de quasi invisibles réapparitions. Et l’on sait- Etienne Klein en fait état lors d’un entretien avec Michel Cazenave  à propos de Yung et de la synchronicité- que, dans la physique quantique à laquelle Philippe Forest fait référence dans son roman, lors d’ expériences non menées selon un protocole très précis, il arrive qu’une particule ait disparu avant d’être apparue. Nos mots et notre logique étant dépassés là par un impossible, l’on s’en tient à une observation étroite du protocole des expériences afin d’éviter ce qui peut apparaître comme une aberration.
Et, si l’on regarde vers l’Antiquité grecque,   l’on n’y était pas si effarouché par le thème de la réapparition : dans « Le Ménon », Socrate dit à Ménon qu’il ne pourra accéder à la « vertu », que s’il se rend aux Mystères d’Eleusis pour une initiation aux rites d’hommage à Perséphone, la « revenante » par excellence de l’Antiquité puisqu’elle ne séjourne sur terre que six mois par an à partir du printemps, puis ayant apparu, disparaît à nouveau, l’apparition n’allant jamais sans la disparition.

Que viennent faire ici les Kims ? Ils sont, eux aussi, des « revenants » amicaux et porteurs de mémoire ainsi que l’indique la postface de l’ouvrage. Leurs lueurs bleues, ce ne sont que les êtres au cœur pur, les enfants et la chamane, qui peuvent les voir. Ce sont des « tonbeki » peuplant l’imaginaire coréen,  gnomes sympathiques dupliquant des êtres vivant ou ayant vécu. Toujours emplis de bienveillance, ils représentent ici les anciens habitants de l’ « Ile aux Fleurs » dont le développement les a chassés et où s’entassent désormais les déchets de la production massive du capitalisme. Les objets d’avant, épingle à cheveux, pipe cassée, vieux tisonnier etc., la chamane les recueille dans une scène émouvante et à la question de Gros -Yeux : « Pourquoi vous prenez tant soin de ces choses-là ? » elle donne deux réponses : « Parce que je m’y suis attachée » et : « Ce ne sont pas des objets auxquels les hommes étaient attachés ». Leur valeur provient donc d’un attachement, par opposition aux objets impersonnels, déchets de la production industrielle, et qui s’entassent dans la décharge, récupérés pour leur prix possible, non pour leur valeur. Les revenants, quand ils se manifestent comme les Kims, paraissent se rappeler à nous à partir d’un fond pré individuel commun venu du plus loin de la mémoire ; mais notre culture occidentale moderne semble bien les avoir répudiés ou « pathologisés », Yung faisant exception. Ils sont dans ce roman les représentants des valeurs spirituelles.

Alors ? « Toutes les choses de notre vie » ? Eh bien oui. La promesse est tenue. Là où, le plus souvent, la pensée occidentale, férue d’unité et d’unification agrège ses réalisations autour d’un thème ou d’un récit construit, ce roman coréen fait tenir ensemble sans que l’on ait une impression de morcellement, tout ce qui constitue les aspects de notre réalité contemporaine, du plus répugnant au plus empreint de spiritualité en passant par des mises en question écologiques et politiques.

 L’on ne peut que se sentir en accord avec Kenzaburô Oe  quand il écrit : «  Hwang Sok- Yong est aujourd’hui, sans conteste, le meilleur ambassadeur de la littérature asiatique. »
NC