mardi 3 mai 2016

De rebut et "revenance"



La lecture de « Toutes les choses de notre vie » de Hwang Sok-Yong m’a causé une très vive impression.

A quatorze ans, Gros-Yeux, le personnage principal arrive dans « L’Ile aux Fleurs » la décharge à ciel ouvert de Séoul. Deux mille foyers vivent là dans des tentes ou cahutes de fortune au flanc de la montagne de déchets.
Le père de l’adolescent a été envoyé dans un camp de redressement et un autre homme, Ashura, un ami de son père,  trouve un emploi sur la décharge pour sa mère qui ne  gagne pas bien sa vie comme vendeuse sur le marché de Séoul. Sur l’Ile aux Fleurs, Gros-Yeux et sa mère n’auront pas de loyer à payer. On y bricole, de bric et de broc, pour elle et son fils, à leur arrivée, une sorte de cabane mais elle finit par aller vivre dans celle d’Ashura. Celui-ci a un fils, Le Pelé, enfant simple d’esprit. Les deux garçons se considèrent comme frères.Le plus souvent, quand Gros-yeux, ne se trouve pas sur la décharge pour aider sa mère  dans la récupération d’objets monnayables, (bien que ce travail soit interdit aux mineurs), ils investissent la cabane laissée vacante par la mère.
Le Pelé devient pour Gros-yeux une sorte d’initiateur ; il l’introduit dans le Q.G. qu’il partage avec d’autres enfants et, souvent, il l’entraîne vers une maison à l’écart, celle d’une femme d’une trentaine d’années qui élève de nombreux chiens et a une relation privilégiée avec un roquet dit « La Maigrichonne » ce qui lui vaut le surnom de « mère de La Maigrichonne ». Son père tente de protéger la jeune femme contre ce qu’il considère comme sa folie, des transes qui la laissent épuisée. Dans ces parages, l’on voit souvent apparaître et comme flotter au loin de petites lueurs bleues ; ce sont les kims  et la mère de La Maigrichonne a le pouvoir de conduire les enfants vers leur lieu de résidence, à partir d’un saule sous lequel  elle devient chamane. Le Pelé est d’abord seul, avec la chamane, à pouvoir apercevoir les Kims mais ils partagent bientôt ce don avec Gros-Yeux.

« Toutes les choses de notre vie », promet le titre. Une telle promesse  peut-elle être tenue ?

Le roman décrit le quotidien des ouvriers travaillant au tri dans la décharge de Nanjido à l’ouest de Séoul, là où de 1978 à 1993, la ville a déversé tous ses déchets. Auparavant, ce lieu était une île fleurie, comme le dit son nom dans le roman, là où, bien avant l’installation de la décharge, l’auteur, enfant, allait jouer. L’île est devenue une immense poubelle de la société capitaliste. L’auteur évoque dans les moindres détails l’organisation du travail dans cette décharge, la hiérarchie, le partage des concessions, les privilégiés ayant accès aux plus rentables, les conflits, la violence, la maladie, l’entraide et  l’extrême misère de ces exclus qu’on «  ne peut pas sentir » quand ils vont en ville tant est tenace l’odeur dont ils restent imprégnés.

Le lecteur apprend qu’auparavant,  sur l’île fleurie, des paysans récoltaient céréales et arachides et qu’ils en ont été chassés pour faire droit à des projets d’urbanisme ! Il y a aussi en ce lieu, une église qui peut faire fonction d’école, où se déploie le prosélytisme des Evangélistes et où les dames patronnesses  s’achètent une bonne conscience avec des distributions de nouilles. Ceci est censé compenser, mais renforce, en réalité l’impression de violence d’Etat exercée sur une partie de la société et ce constat politique est confirmé par l’évocation du « camp de rééducation » duquel un homme est supposé ressortir « droit » mais le père de Gros-Yeux n’en reviendra pas.

Au-delà, Séoul brille de multiples feux et quand, grâce à une trouvaille providentielle d’argent et de bijoux rendue possible par l’intervention d’un Kim, les deux garçons peuvent s’offrir, au cours d’une escapade, de l’alcool, de la drogue et un jeu vidéo qui se révèlera infernal, on pénètre dans un autre monde,  pitoyable d’une autre manière, celui du consumérisme et des faux paradis. Pourtant, l’émerveillement des enfants y introduit une touche de fraîcheur et, dans une scène très émouvante, les deux garçons découvrent qu’ils ont un vrai nom et le partagent, Yongkil pour Le Pelé, Choi Jeongho pour Gros- Yeux, comme si, innommables dans la décharge, ils cessaient de l’être dans la vie sociale ordinaire.

Ce roman est donc écologique et politique mais il y a plus : ces revenants  que sont les Kims. Au fil du récit Gros-Yeux, aidé par Le Pelé et la chamane, apprend à les voir. Comme des feux follets, esprits égayant le roman de leurs lumières bleues et de leurs danses éparses, ici et là, ici ou là sur l’ « Ile aux Fleurs », ils sont venus enrichir d’un motif  la tapisserie que tissent ma pensée et mes quêtes autour du thème de l’apparition, du fantôme, du retour, de la réminiscence et autres «revenances ».

Il y a de nombreuses années déjà, ce thème m’était apparu, tout d’abord accompagné d’effroi,  dans le  puissant ouvrage du psychanalyste Jean Allouch « Erotique du deuil au temps de la mort sèche ». L’auteur, à l’encontre de la romance freudienne du « travail du deuil » au terme duquel l’objet perdu serait remplacé, affirme qu’il y a, dans la perte, de l’irrévocable, de l’irremplaçable. A propos des visions qu’il a de sa fille, venues le visiter au-delà de sa mort accidentelle, il pose la question poignante : « où sont nos morts ? » et tente de la démêler avec l’œuvre  de Kenzaburo Oe : « Dites nous comment répondre à notre folie ». Il s’intéresse en particulier à la nouvelle « Agwîî,  le monstre des nuages ». L’on sait que l’écrivain japonais est le père d’un enfant handicapé et que cette réalité est la toile de fond de son écriture. Dans « Agwîî », l’un des protagonistes, ancien musicien, est hanté par un fantôme, auquel il a donné ce nom d’Agwîî, correspondant au premier babil d’un bébé au Japon. Or ce musicien a en quelque sorte abandonné à la mort son propre bébé, l’ayant cru à tort atteint d’une  anomalie mortelle. Il ne vit plus désormais qu’avec ce fantôme, Agwîî, dont le nom rappelle les seuls sons que l’enfant ait pu proférer de son vivant.  Jean Allouch propose de traduire Agwîî par Areu qui lui correspond en français. Il tire de sa lecture de la nouvelle un constat quant au deuil : «  le deuil n’est pas de se séparer du mort mais de changer le rapport que l’on a avec lui ». Dans « Agwîî », ce rapport confine à l’horreur et l’on peut penser là à quelques pages de Freud dans « L’Inquiétante étrangeté » quand il assimile la « vision » à une hallucination psychotique, thèse que j’ai cherché à nuancer dans le texte « Intermède E : Epiphanie » que j’ai consacré à une poupée imaginaire qui a habité mon enfance : cette « Epiphanie », a été pour moi une figure de l’apparition dont je voulais souligner un côté éventuellement ludique et structurant indépendamment de la terreur qu’elle peut parfois susciter et que  Freud a tenté de théoriser.

L’ « apparition », est décrite aussi en dehors d’un contexte hostile dans « Le Chat de Schrödinger », ouvrage de Philippe Forest, endeuillé de la même façon que Jean Allouch. Entre « L’enfant éternel » et « Tous les enfants sauf un », la douleur de l’écrivain s’est apaisée sans disparaître pour autant.  Dans « Le chat de Schrödinger « , ce « chat » apparaissant/disparaissant si vite que l’on ne sait pas même si on l’a vu, est bien là, existant, même de manière fantomatique, présence à la fois improbable et absolue qui s’inscrit dans la récurrence de quasi invisibles réapparitions. Et l’on sait- Etienne Klein en fait état lors d’un entretien avec Michel Cazenave  à propos de Yung et de la synchronicité- que, dans la physique quantique à laquelle Philippe Forest fait référence dans son roman, lors d’ expériences non menées selon un protocole très précis, il arrive qu’une particule ait disparu avant d’être apparue. Nos mots et notre logique étant dépassés là par un impossible, l’on s’en tient à une observation étroite du protocole des expériences afin d’éviter ce qui peut apparaître comme une aberration.
Et, si l’on regarde vers l’Antiquité grecque,   l’on n’y était pas si effarouché par le thème de la réapparition : dans « Le Ménon », Socrate dit à Ménon qu’il ne pourra accéder à la « vertu », que s’il se rend aux Mystères d’Eleusis pour une initiation aux rites d’hommage à Perséphone, la « revenante » par excellence de l’Antiquité puisqu’elle ne séjourne sur terre que six mois par an à partir du printemps, puis ayant apparu, disparaît à nouveau, l’apparition n’allant jamais sans la disparition.

Que viennent faire ici les Kims ? Ils sont, eux aussi, des « revenants » amicaux et porteurs de mémoire ainsi que l’indique la postface de l’ouvrage. Leurs lueurs bleues, ce ne sont que les êtres au cœur pur, les enfants et la chamane, qui peuvent les voir. Ce sont des « tonbeki » peuplant l’imaginaire coréen,  gnomes sympathiques dupliquant des êtres vivant ou ayant vécu. Toujours emplis de bienveillance, ils représentent ici les anciens habitants de l’ « Ile aux Fleurs » dont le développement les a chassés et où s’entassent désormais les déchets de la production massive du capitalisme. Les objets d’avant, épingle à cheveux, pipe cassée, vieux tisonnier etc., la chamane les recueille dans une scène émouvante et à la question de Gros -Yeux : « Pourquoi vous prenez tant soin de ces choses-là ? » elle donne deux réponses : « Parce que je m’y suis attachée » et : « Ce ne sont pas des objets auxquels les hommes étaient attachés ». Leur valeur provient donc d’un attachement, par opposition aux objets impersonnels, déchets de la production industrielle, et qui s’entassent dans la décharge, récupérés pour leur prix possible, non pour leur valeur. Les revenants, quand ils se manifestent comme les Kims, paraissent se rappeler à nous à partir d’un fond pré individuel commun venu du plus loin de la mémoire ; mais notre culture occidentale moderne semble bien les avoir répudiés ou « pathologisés », Yung faisant exception. Ils sont dans ce roman les représentants des valeurs spirituelles.

Alors ? « Toutes les choses de notre vie » ? Eh bien oui. La promesse est tenue. Là où, le plus souvent, la pensée occidentale, férue d’unité et d’unification agrège ses réalisations autour d’un thème ou d’un récit construit, ce roman coréen fait tenir ensemble sans que l’on ait une impression de morcellement, tout ce qui constitue les aspects de notre réalité contemporaine, du plus répugnant au plus empreint de spiritualité en passant par des mises en question écologiques et politiques.

 L’on ne peut que se sentir en accord avec Kenzaburô Oe  quand il écrit : «  Hwang Sok- Yong est aujourd’hui, sans conteste, le meilleur ambassadeur de la littérature asiatique. »
NC


6 commentaires:

r.t a dit…

Bien que presque totalement ignorant de littérature coréenne - et même japonaise - j'apprécie ce détour par L'île aux fleurs car il en est une autre, "Madinina", l'île aux fleurs de la Caraïbe, dont je suis plus familier, y ayant vécu mon temps de jeune adulte, jeune père de famille, jeune enseignant, elle est restée pour moi une sorte de paradis, non pas perdu, non pas objet d'un travail de deuil, mais d'éloignement et de transformation. Si j'y retourne maintenant c'est dans une partie lumineuse de moi même, celle de la luxuriance de la nature, des hommes et de la langue. Seuls les zombis me sont restés étrangers... et c'est ce qui me sépare sans doute de l'île aux fleurs de Séoul, et de tant d'histoires de revenances. Je reste un homme créole, un homme de la transformation... Pourtant c'est avec grande attention que je vous lis, et que je me laisse frôler par les innommables présences qui hantent vos textes.

Noëlle Combet a dit…

Et voilà que votre "créolité" a suscité en moi une "revenance": mon premier amour fut martiniquais. La rencontre se produisit non aux Antilles que je visitai plus tard(des amis en Guadeloupe),mais à Paris en ces années, 1956 1962 où il ne faisait pas bon être métis. Un prénom d'archange et un nom raccourci du prénom d'une grand- mère esclave, nom octroyé lors de son affranchissement...Un militant pur et dur qui a influencé mes options politiques. De la langue créole, il m'est resté "quand cabrite boit, mouton saoul" autre version de l'effet papillon taoïste.Je ne connais pas non plus très bien la pensée coréenne ni japonaise. C'est la Chine qui m'attire plus...Mais,l'un de nos deux enfants ( notre fils adoptif, notre fille ne l'étant pas) est originaire du Vietnam et j'ai donc une inclination vers ces régions très marquées par le Zen. Mais mes lectures se font de façon aléatoire, au gré, selon des rencontres fortuites( critiques, interviews..). Je vais au fil du courant de ma rivière personnelle et j'apprécie toujours de vous apercevoir sur les berges ou de vous voir plonger dans la même eau au gré de vos échos, par exemple cette correspondance entre "Ile aux Fleurs" et "Madinina",source de votre mouvement allant se transformant.

Luc a dit…

Il me manque de nombreuses références pour bien saisir votre commentaire.
J'ai cependant beaucoup voyagé en Asie pour comprendre ce sentiment de malaise que nous, occidentaux, avons à découvrir la misère des populations pauvres, dont les seuls subsides sont tirés des déchets des plus riches (moins pauvres ?). Nous éprouvons une honte à constater que des populations paysannes sont chassées, et des sites paradisiaques massacrés. Tout ce que vous dites, je l'ai ressenti, dans de trop nombreux pays, et notamment en Inde, mais aussi sur de jadis merveilleuses îles d'Indonésie. L'idée que nous avons des îles accentue notre consternation. Mais, je sais aussi que nos valeurs sont souvent très éloignées des pensées orientales. C'est peut-être mon alibi pour relativiser !

Noëlle Combet a dit…

C'est bien de cela qu'il s'agit, Luc. De l'exploitation des uns par les autres, mais aussi de notre tendance occidentale à tellement "théoriser" que les "esprits", ici les "Kims" et les valeurs spirituelles qu'en quelque sorte ils incarnent en Corée, nous font cruellement défaut. Les "Kims" sont aussi bien nos "fantômes", nos fantasmes,nos morts, ces penseurs qui nous ont précédés et que nous avons admirés... Autant de "Kims" présents, installés à l'intérieur de nous, dans la réalité de nos images et en compagnie desquels ou grâce auxquels, nous poursuivons notre chemin. Ayant voyagé en Asie, vous avez bien dû observer le culte des morts dans ces régions...culte qui tend à en faire des "revenants" justement, ce que sont les Kims précisément. Merci pour ces dialogues qu'initient vos visites.

Luc a dit…

Merci beaucoup pour cet éclairage. J'ai effectivement toujours été impressionné par le culte des morts et les valeurs spirituelles dans ces régions. Je me souviens, une fois encore aux Célèbes, en pays Toraja, des ancêtres sous forme de marionnettes en bois, placées sur les hauteurs, observant le bon travail de leurs descendants dans les rizières. Oui, nous sommes très éloignés de ces valeurs qui je le pense aussi, nous manquent. Je penserai plus souvent aux "Kims".

Noëlle Combet a dit…

Lors d'un précédent commentaire,vous m'aviez rappelé le pays Toraja et les enfants mort-nés inhumés dans les arbres...Ici, ce sont les ancêtres les "revenants". Je connaissais le rituel des enfants, pas celui des ancêtres. C'est une expérience riche, ces rencontres que vous avez faites!Penser aux Kims, oui! Parce qu'ils sont bienveillants, voire facétieux ,en faire le nom générique de ceux qui peuplent nos imaginaires, nos pensées et nos mémoires. Tiens, je viens de voir passer un kim! J'adopte cette idée. Merci.