mardi 30 août 2016

Retours



Capucine

Il y a quelques jours, dans l’encoignure de deux murs blanc, je vis une petite araignée blanche dont j’admirai la grâce, l’élégance d’une patte relevée et de l’abdomen un brin retroussé. Elle formait avec sa toile irrégulièrement tissée, comme une calligraphie. Le tissage et sa dentellière semblaient échanger leurs qualités, la blancheur et une délicatesse hiéroglyphique.
J’eus une impression de déjà vu, restai un moment en observation, réfléchissant jusqu’à ce que le souvenir me revînt.
Nous étions à Palerme, remontant une rue pentue par une chaleur torride, nous égarant, demandant notre chemin jusqu’à aboutir enfin aux catacombes Capucines et y découvrir un espace prodigieux d’entre deux mondes. Il y a là huit mille momies placées en ce lieu entre 1599 et 1920 : le cimetière du monastère s’étant révélé trop exigu à la mort du frère Silvestro de Gubbio, les moines avaient commencé, en 1599, à creuser la crypte. D’abord réservée aux moines, elle fut ensuite investie par l’aristocratie sicilienne pour qui ce fut une marque de prestige d’y être inhumé. Les momies y sont isolées ou installées par catégories (hommes, femmes, professions) ou en groupes  (couples, amis, parents etc.). Elles sont vêtues d’habits choisis avant la mort, ou, à défaut, après, par l’entourage. Les vivants viennent parfois changer l’habillement quand il est trop poussiéreux ou trop usé.  La momie d’une fillette de deux ans, Rosalia Lombardo, étonnamment préservée, donne l’impression d’un sommeil vivant et un appareil photo fonctionnant toutes les heures montre que tantôt elle ouvre, tantôt elle ferme les yeux. Il paraît que les scientifiques –qui expliquent tout !- ont trouvé une raison à ce phénomène.
Il y a en ce lieu une résonnance étrange, une sorte de soupir. C’était là que j’avais vu de nombreuses araignées blanches, mortes, bien sûr, comme elles le sont, renseignements pris, au bout d’un certain temps, dans les caves qu’elles affectionnent, s’y nourrissant d’insectes. Elles étaient là, accompagnatrices adéquates des momies de la crypte et en tous points semblables à l’artiste que j’avais remarquée chez moi à l’angle intérieur des deux murs blancs.
Comme je ne voulais pas me sentir momie, je nommai celle-ci Capucine, en référence au monastère mais aussi à cette fleur bien vivante, souple, solaire avec ses nuances du jaune au rouge originaire du Pérou et pollinisée sous nos climats par les bourdons. Elle sert de garde- manger aux coccinelles qui viennent traire les pucerons que la fleur attire, ce qui en protège les plantes alentour.  Elle a des vertus médicinales, abonde en vitamine C et peut être ajoutée à toutes sortes de salades. Symbole d’échanges vitaux, elle a un nom mélodiquement joyeux dont un auteur de BD pour enfants a fait son pseudonyme.
Je pris l’habitude, pendant quelques jours au réveil, d’adresser quelques mots à mon arachnéenne Capucine, mon hôtesse tisseuse.
Puis, un jour, ne souhaitant pas la voir se cadavériser là, je la transportai délicatement à l’aide d’une pelle et d’une balayette à poils doux dans l’herbe avoisinante. Je la perdis alors de vue. Comme cette espèce, de la famille des épeires, prend,  à l’instar des phasmes, la teinte de son contexte, je me suis dit qu’elle avait dû virer au vert avant de disparaître à mes yeux et, dans un dernier geste de sympathie, j’ai porté quelques jours, pour rester en lien, un t shirt vert vif…


Ourmes

Cette maison se trouve au lieu dit « Les Ourmes », nom occitan de ces arbres qui abondaient ici, il y a encore quelques décennies, avant d’être décimés par une mystérieuse maladie, la graphiose. Le lien de ce nom avec graphie vient des lignes noires qui atteignent le tronc et paraît très insultant à l’égard de l’écriture. Mais après tout, un mal être peut bien s’écrire. 
On vit les derniers ormes se dessécher et périr il y a longtemps déjà. C’est en vain qu’on tenta de les sauver de ce feu qui s’emparait d’eux sans les brûler tout à fait.
Or voici qu’hier, on vit quelques tiges d’ormeaux pointer au centre d’une haie de photinias. C’était comme la «  revenance » de l’Esprit qui dans le passé avait voulu séjourner ici.
Dilemme ! La permaculture enseigne que certaines plantes ne croissent que dans la proximité d’autres espèces. Or, pour qu’ils atteignent une taille adulte, il allait falloir plus de place aux ormeaux, d’autant plus qu’ils se plaisent disséminés en archipel de solitudes ! Mais n’allaient-ils pas préférer le câlin des photinias à l’éloignement qu’un déplacement leur imposerait ? Quand la transplantation se ferait, on verrait si l’Esprit de cet espace persisterait ou s’enfuirait à nouveau. Ce serait à la Sainte Catherine, quand « tout prend racine »…Inch Allah !


Luciole

Comme un miracle...sur le seuil d'une grange...il y a quelques jours...une luciole. Je n'en avais pas vu depuis les années soixante et leurs lueurs dans l'herbe ou dans les airs me manquaient depuis lors. Mais celle-là, solitaire, dans ce coin, que fait-elle donc? Je suis retournée à plusieurs reprises, croyant avoir rêvé, m'émouvoir de ces striures phosphorescentes dont mes yeux étaient depuis si longtemps privés. Sa présence me reste un mystère et en même temps m'adresse comme un clin d’œil d’heureux, une clarté tout à coup, si fragile, si ténue, unique, mais bien là en ces temps obscurs, un éclat de vie et de lumière, et en moi, un éclat de rire ému.

NC

jeudi 25 août 2016

Un jour...en août...



Pour cet ami



Ne se connaissant pas, ils se seront reconnus devant ce bar où ils seront ensuite entrés. Ils sont grands. Il est frisé. Il a des traits fins que la longueur du trajet a quelque peu étirés. Elle a des rides. Le vent marin a hâlé sa peau. Ses cheveux blancs encadrent son visage. Ils sont vêtus de manière semblable, jean et  t shirt.
Auront-ils pu, échangeant pour la première fois devant un café, briser la coûte conventionnelle de ces banalités à travers lesquelles on se flaire : le temps, le lieu, la ville ? Ils se seront ensuite dirigés vers la place Saint-Michel, le quartier Maghrébin, en longeant les quais du fleuve, admirant au passage les places, les statues, les fontaines, le miroir d’eau, le pont.
 Un pont ? Comment le parfum sec du vent du sud se sera-t-il mêlé à leurs mots, s’y entretissant, les suggérant ? Comment s’y seront-ils abandonnés, trouvant parfois la voie de l’aimance, se heurtant d’autres fois à leurs dissonances quand émergerait ce roc de l’inaliénable en chacun ? Sans doute, se sera-t-elle dit, faut-il que deux êtres se sentent pour une part fermement architecturés pour ne pas s’enliser aux sables de l’autre ni se fasciner aux miroitements de l’infini, dans ce charme où le souffle chaud du vent faisant virevolter les paroles la plongeait par intermittences, la dissolvant.  
Auront-ils, sur la place, savouré un tajine ? Auront-ils préféré les produits frais de l’arrivage, sur le marché des Capucins ? Un instant très privilégié leur aura-t-il permis de goûter, sur un banc, sous un arbre, le silence…profond…de leur connivence ?
Ils se seront ensuite dirigés vers le quartier Saint- Pierre dans le vieux Bordeaux où les pavés ombreux auront patiné leurs propos. Il aura évoqué les Antilles dont le passé et le présent son indissolublement liés au tissu de cette ville. Elle aura dit sa crainte, née dans un climat d’extrême droite, de mourir bientôt dans le même contexte. Elle aura, sur ce point, rappelé l’idée de « l’éternel retour ». Il aura souri avec indulgence, un brin agacé. Il n’y croit pas. N’y a-t-il pas indéniablement, des éclats d’éternel retour dans le non retour, se sera-t-elle demandé ?
Ils auront dîné dans le restaurant grec derrière la basilique et ils auront évoqué ce pays, la gloire de l’Antiquité et le désastre de l’actualité.
Ils se seront séparés. Auront-ils résolu de se revoir le lendemain pour creuser un peu plus le sillon menant de l’un à l’autre ?
Ils auront  alors partagé un dernier déjeuner dans le restaurant-librairie « Les Mots bleus ». Ils se seront quittés, chacun protégeant tendrement dans la paume de sa mémoire ce fragile et heureux fragment du temps. Auront-ils, plus tard, ouvert les mains pour le regarder, ce bel instant, cet instant-là, rejoindre les oiseaux et les nuages ?
 NC