mardi 18 octobre 2016

Nébuleuse



Nuées si légères
en leur griserie fugitive ;
s’y dissoudre
au péage de l’improbable,
s’ombrer de leur effacement
et aller jusqu’au bout de la nuit
si j’ai le temps.

Mais voilà, comme le dit Hû du « travail d’écrire »,
«  Il exige. Il veut. Il domine » ...(1)
Je lui résiste, boule compacte en suspension
entre la délicieuse dissolution nuageuse
et mon incarnation qu’images et pensées regagnent
de leur flux érotique ;
revoici l’enfant sauvage mordillant rageusement son crayon
devant un cahier de brouillons noyés, bouillon des premiers textes
sur une feuille… ratures et  larmes séchées… mots échappés…

Quelle heure est-il donc ?
J’abandonne mon regard aux courbes de la hampe nouvelle,
et le soleil s’attarde aux fleurs écloses de l’orchidée blanche bien aimée.
Sur l’autre hampe, un keiki attendra la transplantation :
une seule racine pour l’instant ; il en faut trois…


nc
(1) rencontresimprobables.blogspot.com

mardi 4 octobre 2016

De l'étrange lien entre deux ouvrages qui n'ont à priori rien à voir l'un avec l'autre




Passer de la lecture de « L’Homme sans qualités » de Robert Musil à celle de « Tout peut changer » de Noami Klein, ouvrage qu’un ami m’avait recommandé, n’a rien d’évident  et j’eus tout d’abord le sentiment d’être entraînée dans un double saut périlleux.

Et puis…et puis, tant nos pensées veulent suivre leur fil, je découvris, des liens au-delà d’un supplément d’information, entre les deux ouvrages, en particulier quand Noami Klein rapporte les propos de Arch Coal, éleveuse environnementaliste évoquant son combat contre les compagnies extractivistes au sud-est du Montana : « Cela peut sembler ridicule, mais il y a un endroit où je peux m’asseoir sur un rocher de grès et sentir qu’un troupeau de cerfs va passer, comme ils le font depuis des milliers d’années. J’ai l’impression de vibrer avec eux et parfois même de sentir la terre respirer » […] Celui qui rapporte ces propos ajoute : « Arch Coal ne peut comprendre une telle symbiose avec ce lieu. Elle minimise l’importance de cette dimension. Pourtant, c’est ce qui va finir par sauver l’endroit. Non pas l’hostilité ou la colère envers l’industrie du charbon, mais l’amour »

Ouf ! J’étais retombée sur mes pieds en ce qui concerne deux points pour moi essentiels et bien approchés par Musil : d’abord l’expérience quasi extatique d’une femme en lien avec un lieu. Dans le roman, cette expérience concerne Agathe et l’élaboration de la mystique clairvoyante passe par cette effusion d’une femme au cœur la nature. D’autre part, dans le roman comme dans l’essai, les effets de cette mystique sont suggérés sous la forme d' un élargissement de l’amour qui, cessant d’être « privé », possessif, voire prédateur peut se diffuser dans l’humanité, l’environnement et le cosmos. Et j’ai repensé à cette idée d’ « extase sociale » que Musil tentait d’approcher à la fin de sa vie et qu’évoque un fragment posthume. Naomi Klein, rappelant les propos et l’action d’Arch Coal ne dit pas autre chose : la vibration d’un instant et l’amour qui s’en déduit et se déploie jusque dans  l’action sociale. Que Musil ait ressenti cela est tout à fait émouvant,  puisqu’il a dû quitter son pays, inquiété par le nazisme et donc aller vivre ailleurs une existence mutilée. Pour autant, Musil est mort avant de préciser davantage ce qu’était à ses yeux cette « extase sociale » et l’on est donc réduit à interpréter cette formule à l’aide de ses précédents écrits dont le tome 1 de « L’Homme sans qualités » où s’exprime une pensée politique dans son aversion pour le pouvoir d’Etat et les idéologies. En ce qui concerne les peuples premiers qu’évoque Naomi Klein, l’exploitation folle de leurs terres leur impose aussi une réduction existentielle et ils sont donc victime, eux aussi, d’une oppression des Etats et d’une idéologie néolibérale. C’est pourquoi ils luttent donc non seulement pour conserver leurs terres mais aussi pour une inscription des écosystèmes dans une juridiction. Ainsi que le précise Naomi Klein, les peuples premiers, par exemple les Anishinaabes, peuple du nord de l'Ontario ouvrent des fronts, entraînant avec eux des non autochtones. Ainsi des poches de résistance se créent-elles dans le monde. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est le travail de ce mouvement, ainsi qu'elle l'écrit, « pour la reconnaissance des droits non seulement des femmes mais de l'ensemble de la planète-des montagnes tronquées, des vallées inondées, des forêts coupées à blanc, de l’eau contaminée, des secteurs dévastés par des mines à ciel ouvert, des rivières empoisonnées, des villages où les cancers se multiplient » Ayant énuméré tous ces dommages, elle insiste sur l'importance du juridique pour que tous les constituants de la nature soient respectés au même titre que les hommes « car toute forme de vie a droit à la régénération et à la guérison » Elle précise : « S'inspirant de ce principe, des pays comme la Bolivie et l’Équateur (qui comptent d'importantes populations autochtones) ont enchâssé les droits de la "Terre Mère" dans la législation nationale, créant ainsi de puissants outils juridiques destinés à faire triompher le droit des écosystèmes, non seulement à exister mais encore à "se régénérer" ».

Il y a ici, comme dans l’extase," l’ex-tase " un mouvement vers l’extérieur, une sortie de conceptions anthropiques se révélant désormais dangereusement entropiques, pour l’expression d’un amour porté à tous les « vivants », hommes, animaux, végétaux, minéraux, terres ; et, certainement, comme l’exprime Naomi Klein, cela, seul, pourrait sauver le monde.

NC