mardi 4 octobre 2016

De l'étrange lien entre deux ouvrages qui n'ont à priori rien à voir l'un avec l'autre




Passer de la lecture de « L’Homme sans qualités » de Robert Musil à celle de « Tout peut changer » de Noami Klein, ouvrage qu’un ami m’avait recommandé, n’a rien d’évident  et j’eus tout d’abord le sentiment d’être entraînée dans un double saut périlleux.

Et puis…et puis, tant nos pensées veulent suivre leur fil, je découvris, des liens au-delà d’un supplément d’information, entre les deux ouvrages, en particulier quand Noami Klein rapporte les propos de Arch Coal, éleveuse environnementaliste évoquant son combat contre les compagnies extractivistes au sud-est du Montana : « Cela peut sembler ridicule, mais il y a un endroit où je peux m’asseoir sur un rocher de grès et sentir qu’un troupeau de cerfs va passer, comme ils le font depuis des milliers d’années. J’ai l’impression de vibrer avec eux et parfois même de sentir la terre respirer » […] Celui qui rapporte ces propos ajoute : « Arch Coal ne peut comprendre une telle symbiose avec ce lieu. Elle minimise l’importance de cette dimension. Pourtant, c’est ce qui va finir par sauver l’endroit. Non pas l’hostilité ou la colère envers l’industrie du charbon, mais l’amour »

Ouf ! J’étais retombée sur mes pieds en ce qui concerne deux points pour moi essentiels et bien approchés par Musil : d’abord l’expérience quasi extatique d’une femme en lien avec un lieu. Dans le roman, cette expérience concerne Agathe et l’élaboration de la mystique clairvoyante passe par cette effusion d’une femme au cœur la nature. D’autre part, dans le roman comme dans l’essai, les effets de cette mystique sont suggérés sous la forme d' un élargissement de l’amour qui, cessant d’être « privé », possessif, voire prédateur peut se diffuser dans l’humanité, l’environnement et le cosmos. Et j’ai repensé à cette idée d’ « extase sociale » que Musil tentait d’approcher à la fin de sa vie et qu’évoque un fragment posthume. Naomi Klein, rappelant les propos et l’action d’Arch Coal ne dit pas autre chose : la vibration d’un instant et l’amour qui s’en déduit et se déploie jusque dans  l’action sociale. Que Musil ait ressenti cela est tout à fait émouvant,  puisqu’il a dû quitter son pays, inquiété par le nazisme et donc aller vivre ailleurs une existence mutilée. Pour autant, Musil est mort avant de préciser davantage ce qu’était à ses yeux cette « extase sociale » et l’on est donc réduit à interpréter cette formule à l’aide de ses précédents écrits dont le tome 1 de « L’Homme sans qualités » où s’exprime une pensée politique dans son aversion pour le pouvoir d’Etat et les idéologies. En ce qui concerne les peuples premiers qu’évoque Naomi Klein, l’exploitation folle de leurs terres leur impose aussi une réduction existentielle et ils sont donc victime, eux aussi, d’une oppression des Etats et d’une idéologie néolibérale. C’est pourquoi ils luttent donc non seulement pour conserver leurs terres mais aussi pour une inscription des écosystèmes dans une juridiction. Ainsi que le précise Naomi Klein, les peuples premiers, par exemple les Anishinaabes, peuple du nord de l'Ontario ouvrent des fronts, entraînant avec eux des non autochtones. Ainsi des poches de résistance se créent-elles dans le monde. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est le travail de ce mouvement, ainsi qu'elle l'écrit, « pour la reconnaissance des droits non seulement des femmes mais de l'ensemble de la planète-des montagnes tronquées, des vallées inondées, des forêts coupées à blanc, de l’eau contaminée, des secteurs dévastés par des mines à ciel ouvert, des rivières empoisonnées, des villages où les cancers se multiplient » Ayant énuméré tous ces dommages, elle insiste sur l'importance du juridique pour que tous les constituants de la nature soient respectés au même titre que les hommes « car toute forme de vie a droit à la régénération et à la guérison » Elle précise : « S'inspirant de ce principe, des pays comme la Bolivie et l’Équateur (qui comptent d'importantes populations autochtones) ont enchâssé les droits de la "Terre Mère" dans la législation nationale, créant ainsi de puissants outils juridiques destinés à faire triompher le droit des écosystèmes, non seulement à exister mais encore à "se régénérer" ».

Il y a ici, comme dans l’extase," l’ex-tase " un mouvement vers l’extérieur, une sortie de conceptions anthropiques se révélant désormais dangereusement entropiques, pour l’expression d’un amour porté à tous les « vivants », hommes, animaux, végétaux, minéraux, terres ; et, certainement, comme l’exprime Naomi Klein, cela, seul, pourrait sauver le monde.

NC

4 commentaires:

Hue Lanlan a dit…

d'un amour pharmakon... en toute urgence

Noëlle Combet a dit…

Oui, c'est ça...pour que le poison se renverse en remède...Merci pour cette lecture si juste.

r.t a dit…

Nous ne lisons qu'un seul livre.
C'est bien ce que vous pointez, n'est-ce pas, dans ce bel article... Ce livre que nous lisons, qui s'écrit et grandit avec nos lectures successives, ne cesse d'être le nôtre, constitué sans doute plus de ce que nous y mettons que de ce qui filtre de nos interlocuteurs imprimés. Car la lecture est bien avant tout "notre" dialogue avec ce livre.
De Naomi Klein je retiens en premier lieu l'alerte qu'elle lance à la communauté des humains en train de se détruire aveuglément, par cupidité — eux (nous) et toute la biosphère avec. Avec quel effroi nous devrions constater que seuls les peuples premiers — bien nommés — en sont pleinement conscients au point d'agir en conséquence. Vous insistez aussi sur cette part du livre avec votre conscience philosophique, voire votre âme puisque vous avez en commun avec eux d'en posséder une et là je vous rejoins aussi, ceci vous fait les rapprocher de cet écrivain sans doute encore romantique, du tournant du XXe siècle, qui vous est cher.
Je suis pour ma part très admiratif de Naomi Klein qui, au terme de son grand travail, laisse s'exprimer très courageusement la part intime, physique, très singulière qui constitue et que révèle l'aventure de ce livre.

Noëlle Combet a dit…

Oui, René, c'est tout à fait ça : nous écrivons notre livre en lisant...En effet, il n'y en a qu'un qui s'ouvre et se révèle peu à peu, comme un chemin, la "Voie" des taoïstes.
Et je suis tout à fait en accord avec votre point de vue sur Naomi Klein. Son travail est du côté de la beauté, celle de sa lucidité,de sa personne, de son rayonnement. Puisse-t-elle éveiller ceux qui restent dans le déni ou qui cachent leur tête dans les sables bitumeux...