mardi 29 novembre 2016

De "L'Homme sans qualités" (Robert Musil)



« En se mêlant à la vie courante, la théorie ne reste plus simple théorie ; elle devient une pratique quotidienne avec ses usages et ses évidences ordinaires ».
 Bruce Bégout  « L’enfance du monde » (Essai sur Husserl)



Aujourd’hui, j’ai conscience que mon écriture/lecture consacrée à « L’homme sans qualités » est allée à rebours. J’ai commencé avec « Ce qui ne s’appellera pas marasme »…à questionner la « mystique diurne » telle qu’elle se précise dans le deuxième tome inachevé et s’élabore progressivement à la fin de la vie de Musil. J’ai ensuite, dans « Des qualités sans homme », recherché la genèse de cette mystique dans trois chapitres du tome  premier. Il me paraît aujourd’hui important de rappeler que cet ouvrage met en scène un contexte historique et ses acteurs qui pourraient aussi bien être de notre époque !

Au début de l’été, quand j’ai plongé dans la lecture de ce roman, le saut me semblait périlleux : je me sentais prisonnière d’une hésitation que je n’avais pas jusqu’ici combattue bien que cette œuvre m’ait appelée depuis plusieurs années à une lecture que toujours je différais.
Avant de m’approprier ce livre,  je l’ai longuement feuilleté : 877 pages, ce n’était pas rien et il y avait un second tome inachevé !
Je redoutais la lassitude, un excès d’abstraction, une peinture sociale inactuelle.
D’autre part, de nombreuses références croisées ici ou là au fil de la lecture d’autres textes, m’encombraient quelque peu : de savantes interprétations n’allaient-elles pas faire obstacle à ma lecture singulière de l’œuvre ?
Je n’ai acheté tout d’abord que le premier tome et, après un dernier recul, ai résolu de sauter.
Le contact m’a été d’emblée agréable puis le bain m’est devenu délicieux. Aujourd’hui, ayant achevé la lecture des deux tomes, je relis, au gré, quelques passages et  je ne me lasse pas.  L’inachèvement qui laisse le second tome en suspens, est déjà inscrit au cœur  de l’écriture qui donne à entendre dans ses hésitations, ses détours et ses retours,  les apories et les prudences de la pensée, les rebondissements à venir des situations, les expectatives et renversements dans le cheminement singulier des acteurs.
L’écriture, fragmentaire, sous forme de chapitres courts inscrivant l’action ou la pensée dans des hypothèses, les suspendant en cours d’élaboration, permet des allers-retours qui rendent la lecture plaisante et aisée.

Mais c’est d’abord un plaisir du style, déroutant, élégant, subtil, malicieux, poétique et la traduction de Philippe Jaccottet que j’apprécie beaucoup par ailleurs, n’y est pas pour rien.
C’est ensuite ce charme du déroulement en circonvolutions de points de vue complexes accordés aux ambiguïtés de la vie, qu’il s’agisse des faits ou des interprétations comme de l’utilisation qu’en font les acteurs et, avec ou contre eux, leur auteur.
Rien qu’à lire certains titres des chapitres dans la table des matières, l’on sent ses narines frémir d’un chatouillis d’hilarité qui met en joie : par exemple « d’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit », ou « la dame dont Ulrich conquit l’amour après une conversation sur le sport et la mystique », ou encore « un chapitre que peut sauter quiconque n’a pas d’opinion personnelle sur le maniement des idées » etc.

Nous sommes en 1913 en Cacanie. La Cacanie, nous dit l’auteur, s’appelle par écrit Monarchie austro- hongroise et se fait appeler oralement Autriche. La constitution en est libérale, mais le régime, clérical. Une loi d’exception permet de s’y passer du parlement (déjà !). Et, la plupart du temps, dans ce pays, on pense d’une façon mais on agit d’une autre. A Vienne, dans son salon, celle qui se fait appeler Diotime, réunit autour d’elle intellectuels, hommes de science, politiciens, économistes, entrepreneurs : il s’agit d’instituer l’ « Action parallèle » qui donnera le maximum de faste au jubilé de l’empereur d’Autriche Hongrie. C’est que pour les soixante dix ans de l’empereur, âgé de quatre vingt huit ans, deux projets de jubilé s’affrontent, l’un allemand, l’autre autrichien et des manœuvres diverses dont le moteur principal est son Altesse le comte Leinsdorf visent secrètement au triomphe de Vienne. C’est le comte qui  est à l’origine de « l’Action parallèle »  d’où est supposée jaillir « la Grande Idée » qui fera du jubilé réussite autrichienne. Le lieu de son élaboration sera le salon de Diotime, épouse du sous secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Tuzzi, salon qui devient donc une sorte de creuset bouillonnant d’idées et digressions ;  il y a là autour d’elle,  une foule impressionnante d’intellectuels, hommes d’affaire, poètes, militaires, politiciens, entrepreneurs.  Leurs rencontres doivent faire naître  l’inspiration afin que le triomphe du jubilé soit aussi celui de Vienne. Diotime se nomme en réalité Ermelinda Tuzzi traduction d’Hermine : elle a choisi de porter un pseudonyme par une sorte « d’inspiration intuitive », énonce malicieusement Musil en référence à la prêtresse du « Banquet » de Platon.

On se doute que la description de ces réunions est l’occasion pour l’auteur d’exercer son talent satirique, de façon très nuancée cependant : derrière la férocité des portraits, apparaît toujours une occasion d’analyse et, sous la critique une pointe d’indulgence pour les traits d’humanité qui s’incarnent dans les acteurs principaux. Il y a là Arnheim, homme d’affaires et écrivain, qui croit à la fusion de l’âme et de l’économie,  le général Stum von Bordwehr, porte parole de l’armée qui cherche difficilement une place dans le bouillonnement des discours et veut concilier le patriotisme militaire et l’esprit. L’on sent  nettement de la part de l’auteur, une dénonciation de l’antisémitisme imperceptiblement montant ainsi que des progrès de la science comme quand il décrit les scientifiques souriant dans leur barbe  dans un chapitre dont le titre explicite est « La science sourit dans sa barbe, ou : Première rencontre circonstanciée avec le Mal »: « c’étaient des hommes chez qui grondait comme le feu sous le chaudron une tendance au Mal » et, plus loin, à propos des grandes découvertes : « on trouve l’absence de tout scrupule traditionnel et de toute inhibition, le courage, le plaisir de détruire autant que celui d’entreprendre, l’exclusion de toute considération morale, le marchandage patient des moindres bénéfices, l’attente tenace, quand il le faut, sur le chemin qui mène au but, enfin un respect du nombre et de la mesure qui est l’expression la plus aiguë de la défiance à l’égard de toute espèce d’imprécision ; en d’autres termes, rien précisément que les vieux vices des chasseurs, soldats et marchands transposés dans le domaine intellectuel et métamorphosés en vertus ». N’en sommes-nous pas encore là avec le bombardement d’Hiroshima et Nagasaki ou les recherches barbares en direction du transhumanisme ? De façon générale, les descriptions que propose  Musil  de la société témoignent d’un écart de sa part, d’une posture  asociale, transgressive, quasi anarchisante parfois et dont la sagacité donne à penser.
A l’écart de ce groupe multiforme, de ce « beau linge »viennois habillant le salon de Diotime, groupe  qui se fera bientôt appeler concile,  bien loin de ces acteurs engagés dans leur cause et  pétris de bonnes intentions, de bonne conscience, se répandant en discours et échanges qui ne sont pas toujours creux, mais ne débouchent sur aucune efficacité, l’assassin Moosbrugger qui a tué sauvagement une prostituée, attend sa probable condamnation à mort et, au sein de «  l’Action parallèle », quelques uns souhaiteraient une grâce de l’empereur en sa faveur. Quand Musil le décrit dans sa prison, il montre l’absurdité de fonctions instituées dans un tel contexte : comme on le traite de façon illégale sous prétexte de désinfection, Moosbrugger se plaint au directeur de prison puis à l’aumônier, « bon vieillard dont l’aimable direction spirituelle avait cette faiblesse démodée de reculer devant les crimes sexuels. Il les abhorrait avec l’incompréhension d’un corps qui n’en a même pas effleuré la frange, et il alla jusqu’à s’effrayer de voir que Moosbrugger, avec son air honnête, émouvait en lui la faiblesse d’une personnelle compassion ».  L’aumônier le dirige vers le médecin qui lui donne sur l’épaule une tape cordiale disant que ce dont il se plaignait n’était pas si terrible.  Moosburger se dit alors qu’il lui faudra se résigner tant que la Faculté n’aura pas décidé s’il est malade ou simulateur et en conclut que « chacun parlait comme ça l’arrangeait et que c’était justement cette parole qui leur donnait licence de le traiter à leur guise »

Bien qu’une telle « sélection » me paraisse  arbitraire au  regard d’un roman si foisonnant et divers qu’il ne cesse d’échapper à la prise, et c’est ce qui le rend passionnant, quatre personnages présentent  à mes yeux un relief particulier, en ce qui concerne leur personnalité, les liens qu’ils nouent les uns avec les autres, et le regard que l’auteur porte sur eux, témoignant d’une véritable quête personnelle à travers eux, quête nourrie de malice et de scepticisme, posture qui s’adoucit dans le tome deux avec l’élaboration de la «  mystique diurne ».
 Surtout, il ya celui qui donne son titre au livre : Ulrich, devenu par complaisance et sans croire au projet, secrétaire de « L’Action » ; il est surnommé par son ami le musicien Walter « l’homme sans qualités ». Toutes les qualités sont à sa disposition mais son irrésolution le pousse à n’en choisir aucune et à « se laisser modeler de l’extérieur par les circonstances de la vie ».  Il ressemble à l’auteur : animé tout d’abord par le désir de devenir un grand homme, il a fait trois essais infructueux, le premier dans l’armée, le second dans le domaine de la technique pour y devenir, peut-être, ingénieur, le troisième, le plus important , devient sa profession ; il sera mathématicien par amour de la science. L’on sent nettement, à propos de ce troisième essai une relative sympathie de l’auteur pour son personnage et les termes « essai », « expérience » qu’il utilise pour évoquer une science qui n’engendrerait pas le mal, pourraient désigner un aspect de son œuvre, mieux que le terme « roman ». On se doute qu’Ulrich, sans qualités, développe une redoutable capacité critique à l’endroit des « qualités » de son époque, à Vienne en particulier.
Diotime, l’âme de l’Action parallèle a, elle aussi une personnalité complexe et contradictoire. Sœur  de la Diotime du « Banquet » de Platon, elle a, comme la prêtresse, affaire à la question de l’amour mais ne s’y inscrit pas en tant qu’experte. Elle est souvent déroutée par cette réalité. Belle et pleine de vivacité intellectuelle elle ressent une véritable exaltation à faire de son salon ce laboratoire d’où  naîtrait une grande idée : « c’était comme un frisson sous un ruissellement d’importance, un craquement comme celui que produirait la pression dans une pierre située au faîte de l’édifice du monde, un picotement pareil à celui du néant lorsqu’on se tient sur une cime dominant de très haut les autres ».  Tenue tout d’abord à l’écart par son mari le sous secrétaire Tuzzi, elle acquiert bientôt par l’intermédiaire de ce salon, un prestige à ses yeux  et, d’origine modeste, une position sociale en vue. Désormais, son mari lui confie de petites missions. Pour elle, le but le plus enviable à atteindre, est de porter l’Esprit dans les sphères du pouvoir. Son idéalisme, selon l’auteur est voisin d’une « puissance d’amour » cherchant à se communiquer au monde entier.
Arnheim est hommes d’affaires et écrivain, seul Allemand dans le salon de Diotime. Lui aussi est à la recherche d’une sorte de synthèse. Brillant intellectuel, il énonce des idées fortes sur la beauté, sur l’âme, sur l’écriture. Musil évoque l’extrait d’un texte d’Arnheim  sur la réussite d’un écrivain : « Quand le secret de son succès est de n’être explicable  par aucun de ses mérites et aucune de ses qualités, cette présence d’une puissance supérieure à ses manifestations, c’est précisément le mystère sur lequel toute grandeur, en notre vie se fonde. Voilà ce qu’avait écrit Arnheim dans un de ses livres : au moment où il l’écrivit, il crut presque avoir attrapé le surnaturel par ses basques et il ne manqua pas de le laisser entendre entre les lignes. »
J’imagine le rire de Musil évoquant cet écrivain dupe de lui-même.
Le quatrième personnage, Agathe, sœur d’Ulrich est sans doute, avec son frère, le plus important car c’est de ce lien entre le frère et la sœur, de leurs analyses que se dégagent la quête et le but de Musil, dans une approche qui reste inachevée, n’apparaissant plus dans le second tome, à partir de la quatrième partie que sous forme de chapitres posthumes, ébauches, étude, variantes, l’élaboration d’un « autre état », celui produit par la « mystique diurne ». Comme je l’ai écrit dans « Ce qui ne s’appellera pas marasme », le prénom Agathe pourrait être, au féminin, celui du poète Agathon qui, dans « Le Banquet », fait un éloge d’Eros, insistant sur son goût d’une souple volupté, des parfums et de la beauté. Ces traits sont aussi ceux d’Agathe que l’on voit très souvent en lien avec la nature. Elle représente une féminité idéalisée et Musil analyse cette idéalisation : dans le chapitre, « La constellation du frère et de la sœur », l’auteur écrit: « Dans plus d’une existence, la sœur irréelle, imaginaire, n’est rien d’autre que la forme juvénile, insaisissable, d’un besoin d’amour qui plus tard, les rêves refroidis, se contente d’un oiseau, d’un animal quelconque, ou se tourne vers l’humanité et le prochain ». Sans doute a-t-il en lui le souvenir d’Elsa, sœur morte avant sa naissance, et dont l’image ne l’a jamais quitté.

Il y a, bien sûr, de multiples autres personnages et il est, par ailleurs, impossible de décrire précisément ceux que j’ai choisi de présenter tant est grande leur complexité. Mais ce qui est intéressant et attachant, qui donne aussi à penser, c’est la malice non sans bienveillance et néanmoins sans concession avec laquelle l’auteur décrit les objectifs et les liens, en particulier ceux d’Ulrich et de Diotime ou ceux de Diotime et Arnheim.
Diotime plaît aux deux hommes : elle est belle, spirituelle, convaincue de ses actes. Ulrich, pourtant comblé charnellement par une autre femme, est épris d’elle et le mouvement de leurs corps dans leurs randonnées en voiture les tend l’un vers l’autre mais Ulrich se plaît à la choquer en la contredisant souvent car « l’esprit de cette femme qui sans son esprit  eût été si belle, éveillait en lui un sentiment inhumain, une crainte de l’esprit peut-être, une aversion pour toutes les grandes choses… »
Diotime se découvre, quant à elle, follement éprise d’Arnheim et c’est réciproque au point que ce dernier voudrait l’épouser.  Un chapitre amusant, « Les nuits de Diotime », la montre se cherchant elle-même dans ses méandres amoureux, au cours d’une de ces nuits blanches qu’elle passe en cette période alors que son mari dort tranquillement à ses côtés. L’Action parallèle et l’Autriche Universelle luis deviennent indifférentes. Elle aimerait les laisser tomber et épouser Arnheim, comme, dit l’auteur, « on se jette dans les bras de son père », dans l’enfance, pour éviter les difficultés. Mais elle ne parvient pas à se décider et tente en vain de réunir deux lignes parallèles qui se dessinent côte à côte : d’une part sa passion pour Arnheim, d’autre part l’impression que son mariage se porte mieux que naguère
Son caractère la porterait à parler à son mari. Mais, alors que Arnheim et elle ne s’étaient même jamais embrassés, que pourrait comprendre Tuzzi à l’étreinte des âmes ? Elle se voit balancer entre un magnat de l’industrie prussienne et un sous secrétaire autrichien. Elle évoque la vie supposée éblouissante d’Arnheim et se représente dans la nuit noire le corps jaune de Tuzzi, symbole jaune et noir de la vieille culture cacanienne. Peut-on ne pas voir là une allusion à la forme funeste que prendront ces deux couleurs dans l’Histoire ? Pour Diotime, il y a derrière cette image du corps jaune et de la nuit noire, le palais baroque du comte Leinsdorf, la présence de Beethoven et Mozart, une culture qui lui fait ressentir une nostalgie à l’idée de la quitter. « Alors autant l’adultère » se dit-elle. Suivent, pour le lecteur, de plaisantes hésitations quant à la forme à lui donner,  et qui font penser au choix d’une robe. Elle se détourne de l’aspect « cocotte et frivole », tient plutôt pour les catastrophes, les moments ultimes et les mots d’adieu. « Elle choisit donc pour le cas où les choses iraient aussi loin, des modèles Renaissance. Une passion au cœur poignardé ». Le sommeil paisible du dormeur à ses côtés lui fait impression et fait naître en elle l’image de la séparation avec Arnheim, assortie des belles et grandes paroles qui seraient prononcées. Elle finit, au terme d’ultimes sursauts  par se rappeler une conversation avec Ulrich et en déduit « qu’on ne doit pas trop se soucier de ce qui va se passer ». Elle en conçoit une irritation : « on n’imagine  rien de plus banal ». La chute du chapitre est à savourer : après une vision en laquelle elle sent son amour s’élever dans l’obscurité au- dessus des étoiles, elle prend le verre à ses côtés, boit un peu d’eau : « Le doux bruit qu’elle fit en buvant perla comme le doux murmure de deux amants derrière une cloison à côté du sommeil de son mari qui n’entendait rien ; puis Diotime, dévotement, se renfonça dans son oreiller et sombra dans le silence de l’Etre »

Arnheim nous est présenté par l’auteur dans le chapitre « Le roi-marchand et la fusion d’intérêts âme- commerce ou encore : tous les chemins de l’esprit partent de l’âme mais aucun n’y ramène ». Arnheim considère que sa passion pour Diotime le fait régresser à des moments d’exaltation juvénile auxquels le ramène son « besoin d’étreintes et de baisers ». Ce qu’il a pu ressentir dans sa jeunesse et que fait renaître l’existence de Diotime, ressemble à cet « autre état » vers l’élaboration duquel se dirige Musil. Mais, en ce qui concerne Arnheim, cela s’est produit dans une extériorité à l’amour : « Il était significatif qu’Arnheim jeune l’eût découvert d’abord tout à fait indépendamment du féminin et même de toute relation de quelque être que ce fût » et, plus loin : « c’était simplement comme si quelque chose en lui s’était étiré, se plongeant, se baignant déjà en lui par ses extrémités, comme les choses parfois s’étirent, en ces journées de printemps éclairées par la fièvre, quand leurs ombres rampent au-delà d’elles, tranquilles et orientées toutes du même côté comme des reflets dans un ruisseau »
C’est cette exaltation que Diotime fait renaître en l’homme qui a mûri. Musil indique que cet élan  quasi extatique se perd avec le temps, s’est perdu pour Arnheim jusqu’à sa rencontre avec Diotime.
Découvrant que ce qu’il tient pour le « poème de la vie » est supérieur à tout autre, il déplace son énergie vers une activité quotidienne qu’il cherche à associer à la pensée et à l’art. Il devient homme d’affaires et voit dans le « Roi-marchand » la synthèse de la révolution et de la tradition et le symbole d’une future démocratie. Avec cette image, il réalise, nous dit Musil, « la fusion d’intérêts Ame-affaires ». Il se retire régulièrement pour écrire, « sur ses terres de La Marche », publie ; et le mot âme apparaît de façon récurrente dans ses ouvrages. Mais, prévient Musil, « on pouvait se demander si Arnheim parlant de l’âme, y croyait vraiment, et s’il accordait à la possession de l’âme la même réalité qu’à la possession d’un compte en banque ». Quoiqu’il en soit, c’est dans l’écriture que ses exaltations juvéniles trouvent désormais leur exutoire. Pourtant, il a le sentiment qu’écrire revient à « bâtir un mur de diamants chaque jour plus épais » le séparant « d’une origine dont il [subit] rétrospectivement l’attrait sous forme de nostalgie »
Dans le chapitre « Le pur amour n’est pas une plaisanterie », on voit que sa passion pour Diotime qui a fait renaître en lui la nostalgie, le pousse à lui demander de l’épouser. Elle lui répond : « Ce n’est jamais ceux que nous étreignons que nous aimons le plus profondément ». Arnheim n’a pas le courage de réitérer sa proposition. On peut penser qu’il en est soulagé. S’ensuivent entre eux deux de longues conversations sur l’adultère, sur la nécessité des interdits. Et Musil de commenter : « De telles constatations si vraies soient-elles, ne sont guère favorables à l’idée de troubler un ménage ». Diotime insiste pourtant dans son désir : « Elle tendit la main à son ami et lui fit cette prière : ‘’ Laissez-nous ne rien dire ! La parole peut faire de grandes choses mais il est des choses encore plus grandes ‘’. » Mais Arnheim continue à parler et Diotime retire sa main. L’amour se poursuit sur ce mode produisant de la souffrance mais aussi des moments extatiques : « Arnheim la rattrapait avec de grandes phrases. Il créait des délais, des points d’orgue. Puis le filet des profondes pensées oscillait de nouveau au-dessus d’eux. » 

Ce qui caractérise aussi cette œuvre, c’est le thème des renversements qui rappelle la connaissance qu’avait Musil de Freud ; car l’on pense, le lisant, à l’un des destins des pulsions : le renversement en son contraire. Mais il s’est aussi intéressé à Lao Tseu et dans la pensée chinoise, les renversements ne sont pas binaires et consistent plutôt en un déplacement des forces, telles que les inscrit le « Livre des Mutations »( Yi Jing). Plusieurs, entre autres, interviennent dans le roman.
 La « Grande Idée »  accouche d’une guerre mondiale ce qui a fait dire que le roman de Musil présentait la Cacanie comme un laboratoire des temps qui allaient suivre.
 Le général Stumm von Bordwehr qui croyait en l’Armée évolue vers des idées pacifistes.
Arnheim qui était en quête de l’âme, la subordonne à la finance : « Tandis qu’il attendait et que ses pensées  polissaient déjà les premières phrases d’une lettre d’affaires, ce qu’il venait de vivre  se cristallisa en lui sous une formule morale à la fois belle et signifiante : Un homme conscient de ses responsabilités, se dit-il avec conviction, même lorsqu’il donne son âme,  ne doit jamais sacrifier que les intérêts, en aucun cas le capital !...  »  Et, dans les fait, son rôle dans l’Action parallèle contribue à l’acquisition de gisements pétroliers galiciens.
Diotime évolue vers un intérêt quasi obsessionnel pour la physiologie, le corps et la sexualité. Ulrich étonné, lui rendant visite après une assez longue absence, la retrouve entourée d’ouvrages traitant de « physiologie et de psychologie du mariage ». Et,  montrant ses livres, elle s’explique à ce sujet : « Me croirez-vous si je vous dis que l’adultère me semble parfois une solution beaucoup trop simple aux conflits matrimoniaux ? ». La question de l’âme est passée au second plan.

Au terme de la lecture de « L’homme sans qualités », dont je n’ai proposé que quelques aspects fragmentaires dans les trois approches que j’ai tentées, la question reste posée de savoir comment chacun peut accepter son propre pouvoir de constituer son monde,  le monde de sa vie, donc s’accepter à travers sa singularité tissée de ses « qualités », comme sujet du possible ou plutôt sujet au possible. D’Ulrich, Musil dit en effet qu’il est peut-être « l’homme du possible »
Au début du premier tome, Musil évoque la « volonté » et j’ai compris, au cours de ma lecture que cette volonté n’était  pas, ici, considérée comme une cause. Les évolutions et révolutions auxquelles on assiste dans l’œuvre, en ce qui concerne les situations comme les êtres, montrent bien que rien ne se réalise de ce qu’a dicté une volonté qui se voulait causale et qui fait beaucoup causer mais qui ne cause qu’en tant qu’il s’agit de la motivation, c'est-à-dire du motif. Comme l’a dit un critique dont je ne parviens pas à retrouver le nom et le texte, mais dont l’idée s’est imprimée en moi, le « motif », c’est ce qui donne sens, tel celui que trouve un peintre et qui s’empare de lui, excédant  la volonté au sens courant. C’est bien pourquoi, « sans qualités », Ulrich, en compagnie de Musil a, de transition en transition vogué vers « l’autre état » qui constitue son « motif ». Si on lit de cette façon le roman de Musil,  alors, c’est la motivation qui donne le  « la » à notre  pouvoir constituant.  C’est sans doute ce qui fait naître aussi, comme pour Ulrich, notre aptitude à accueillir, la « mystique diurne », « l’autre état » en toute joie quand par un hasard inouï, nous le rencontrons…quand le dessein, désorienté, a penché, se réorientant, vers le dessin.

NC    

mercredi 16 novembre 2016

Sayin Asli Erdogan



Ce sont des sacs pesants d’où sortent des sanglots

On verrait, en sondant la mer qui les promène,

Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine…

La lune était sereine et jouait sur les flots. (Victor Hugo « Les Orientales »)



Aujourd’hui, j’ai écrit, au verso d’une image représentant un moineau posé sur le mur d’un « bâtiment de pierre », à ma sœur, qui souffre dans une prison d’Istanbul. Les imaginant trop bien, j’hésite à  me représenter  les épreuves qui la déchirent dans sa chair, dans ses sentiments, dans son combat. Mon message porté par un oiseau lui communiquera-t-il un peu de cette chaleur humaine dont j’aimerais la consoler dans une étreinte, en la berçant ? S’il l’atteint…S’il dépasse le plongeon roulé-boulé dans une poubelle.

Et hélas ! Qu’attendre d’un tyran qui méconnaît Shahrazade ? De ces tyrans qui ne cessent de mettre de nouvelles têtes quand on en a coupé une ? Que vaut à leurs yeux une femme qui consacre son écriture à la défense de la liberté ? Quoi  d’autre  qu’un danger qu’il leur faut l’écraser ? Et qu’y pouvons-nous sinon de petits gestes souvent inutiles quand les politiques résistent de toute leur mollesse, quand ne leur importe que d’exercer le pouvoir ?

Je me sens inutile malgré toutes les pétitions, revendications, et gestes infimes, que je suspecte parfois de ne servir que notre bonne conscience ou d’exorciser des conflits intimes… Inutile et saisie par la rage de ne pouvoir mieux  faire pour la liberté.

NC



Sayin Asli Erdogan

Bakirköy Kadin Kapeli Cezaevi C9 Koğuşu

Bakirköy ISTANBUL

Turquie

Rouges multiples



Elle était allongée sur l’herbe au pied d’un arbre, prête à s’assoupir sous un ciel aux formes  mouvantes, dont les gris roses complexes s’entrelaçaient. La montée d’une paix à l’orée du sommeil commençait à décrocher doucement les uns des autres, les amollissant, ses doigts croisés sur son ventre.
Soudain, un âne se mit à braire la faisant sursauter. Elle songea que l’on ne pourrait imaginer un cri plus stupide et en même temps plus étrangement érotique. Et elle pensa à l’âne berbère né de la métamorphose d’Apulée
La brise caressait ses bras et ses doigts détendus, maintenant abandonnés. Elle se sentait amoureuse mais ne savait de qui. Des images, des silhouettes lui vinrent à l’esprit, de qui l’avait  rendue douce ; elles se fondirent en un ciel incandescent, comme celui d’un tableau d’Emile Nolde, où les rouges multipliés, jouaient  les uns avec les autres, recouvrant le ciel au-dessus d’elle, un ciel déjà rêvé.
L’âne s’était tu et sous son édredon vaporeusement rougeoyant, elle se laissa glisser dans une somnolence voluptueuse.
Voici qu’elle se retrouvait dans l’algérois, près d’un âne roux  mangeant à pleines dents  les roses rouges de sa liberté. Il les mâchait avec avidité sans se soucier des épines ni du sang dégoulinant de son museau, s’écoulant en ruisseau  sur le sol. Soudain, un pétale devint bouvreuil pivoine et s’éleva dans les airs, laissant derrière lui un sillage rouge…
Un babil volubile se mêla à l’image et  la fit à regret s’éveiller : un oiseau  pillait le figuier, tout près, se gorgeant à satiété de fruits pourprés dans le bourdonnement des frelons qui l’accompagnaient. Il fallait reprendre pied et veiller au grain. Elle se releva rapidement, secoua les branches : l’oiseau s’éloigna à grands cris. Elle le vit emporter son rêve au creux le plus lointain et le plus doux d’un nuage.
NC