mercredi 16 novembre 2016

Rouges multiples



Elle était allongée sur l’herbe au pied d’un arbre, prête à s’assoupir sous un ciel aux formes  mouvantes, dont les gris roses complexes s’entrelaçaient. La montée d’une paix à l’orée du sommeil commençait à décrocher doucement les uns des autres, les amollissant, ses doigts croisés sur son ventre.
Soudain, un âne se mit à braire la faisant sursauter. Elle songea que l’on ne pourrait imaginer un cri plus stupide et en même temps plus étrangement érotique. Et elle pensa à l’âne berbère né de la métamorphose d’Apulée
La brise caressait ses bras et ses doigts détendus, maintenant abandonnés. Elle se sentait amoureuse mais ne savait de qui. Des images, des silhouettes lui vinrent à l’esprit, de qui l’avait  rendue douce ; elles se fondirent en un ciel incandescent, comme celui d’un tableau d’Emile Nolde, où les rouges multipliés, jouaient  les uns avec les autres, recouvrant le ciel au-dessus d’elle, un ciel déjà rêvé.
L’âne s’était tu et sous son édredon vaporeusement rougeoyant, elle se laissa glisser dans une somnolence voluptueuse.
Voici qu’elle se retrouvait dans l’algérois, près d’un âne roux  mangeant à pleines dents  les roses rouges de sa liberté. Il les mâchait avec avidité sans se soucier des épines ni du sang dégoulinant de son museau, s’écoulant en ruisseau  sur le sol. Soudain, un pétale devint bouvreuil pivoine et s’éleva dans les airs, laissant derrière lui un sillage rouge…
Un babil volubile se mêla à l’image et  la fit à regret s’éveiller : un oiseau  pillait le figuier, tout près, se gorgeant à satiété de fruits pourprés dans le bourdonnement des frelons qui l’accompagnaient. Il fallait reprendre pied et veiller au grain. Elle se releva rapidement, secoua les branches : l’oiseau s’éloigna à grands cris. Elle le vit emporter son rêve au creux le plus lointain et le plus doux d’un nuage.
NC

10 commentaires:

VincentSteven a dit…

Très belle écriture, Noëlle. Et belle journée à vous.

Hue Lanlan a dit…

que vive la vie des couleurs, des formes et des images et aussi des mots qui les accompagnent, cultiver cet espace de liberté. Ah Apulée, entre mémoires, rêves et figures du monde. Merci de cette liberté de partage, belle journée à vous Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Oui, un entrelacs de couleurs,mémoire ,rêves, mots; une tresse pour fuguer par toutes les fenêtres ouvertes vers la liberté. Merci, Huê pour l'accord de votre écho et belle journée à vous aussi.

Noëlle Combet a dit…

Merci Vincent pour votre présence fidèle. Douce journée à vous, comme elle doit l'être dans le gris argent de là où vous vivez. Je viens d'acheter le livre de François Cheng.

VincentSteven a dit…

Oh, ce jour, point de gris, mais du rouge dans le flamboiement des arbres, et encore du bleu dans l'air et dans l'eau. Quant à Cheng, voilà un clé bien contournée pour s'ouvrir à la poétique chinoise ancienne.

Noëlle Combet a dit…

Quelle chance ces couleurs qu'offrent parfois les microclimats océaniques. Ici, sur la ville le bain est d'un gris uniforme. Heureusement, sur la place, je vois les micocouliers arborer des jaunes et roux d'automne...Et ils perdent leurs feuilles très tard...

r.t a dit…

Une belle brassée de rouges que la mémoire retravaille pour en faire un bouquet à offrir, grand merci !

Noëlle Combet a dit…

Merci pour votre passage. Le rouge m'est précieux, cette couleur m'ayant été, un temps, comme interdite. Précieux comme le rêve s'il reste en lien avec la réalité.

r.t a dit…

tout à fait ! Le rêve est la chair de la réalité.

Noëlle Combet a dit…

Très juste et poétique définition. Merci.