jeudi 15 décembre 2016

L'impuissance des larmes



Mercredi 14 décembre, l’humoriste de France Inter, Nicole Ferroni finit son billet avec des larmes dans la voix : notre humanité s’effondre avec la ville d’Alep et c’est comme si, avec celle de Nicole Ferroni,  notre voix s’étranglait. Sa fonction était de nous faire rire mais rire du massacre aurait été un autre terrorisme, celui que dénonce François L’Yvonnet dans « Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade ».  Au lieu de cela, avec son émotion, elle nous propose un nom, Hadi Al Abdallah, sa source, qui crée un lien avec ceux d’Alep. Sa  souffrance éthique, la nôtre, comme celle de  la représentante des Etats- Unis questionnant le représentant de la fédération de Russie : « Vous n’avez honte de rien ? », naît de notre impuissance, accrue, quand le Russe veut ridiculiser l’Américaine en l’identifiant à mère Thérésa. C’est que la souffrance humaine, bien sûr, est, depuis toujours, le tribut consenti des calculs géopolitiques meurtriers. Elle est un effet inévitable de la logique guerrière.

Des larmes et de la honte ? Ou alors,  toutes les bulles possibles pour ne pas ressentir le mal-être, lui opposer le plaisir qui me paraît aussi une forme de résistance. Mais pas quand le plaisir devient divertissement au sens pascalien et notre société propose à l’envi des occasions de s’étourdir. Quoi d’autre ? Nous sommes en face de dictatures combattantes que la guerre n’effraie pas et les populations occidentales ne veulent pas la guerre, d’autant  que cela ne résoudrait sans doute rien, tant est embrouillée cette situation qui oppose les sunnites et les chiites et à laquelle se mêlent les intérêts d’autres puissances. Les sociétés occidentales ont cherché la négociation et même une action qui aurait été possible si Obama ne s’était pas dérobé en 2013. Sans Obama, il aurait fallu que l’Europe ait mis au point une défense commune, faute de quoi l’occident a baissé les bras, gardant ses munitions pour d’autres guerres, sociales, économiques et les mieux lotis cherchent des chefs pour protéger leurs privilèges tandis que les moins bien lotis cherchent des chefs pour en acquérir. Autres guerres et des libertés partout mal en point, y compris celles que toutes les formes de marketing et de propositions alléchantes nous dérobent insidieusement. 

Ailleurs notre cœur saigne, plus peut-être pour Alep, où l’horreur est en ligne, que pour le Yémen, l’Afrique, ou les minorités massacrées, là où les sévices, moins médiatisés n’en sont pas moins cruels. Il saigne aussi pour ceux que la terreur traque et emprisonne en Turquie, comme Sayin Asli Erdogan, malade derrière les barreaux. Il saigne là où les corps sont violentés et détruits. C’est ce qui m’empêche, pour l’heure, de danser, de m’enthousiasmer même si je ne veux pas, pour autant, rendre mon mal-être contagieux. C’est pourquoi je le réserve à ce blog que je ressens comme lieu personnel même s’il est en même temps, éventuellement, public et partageable.

Le monde va mal et malgré l’appel d’Angela Merkel, ou celui de Manuel Valls  la société civile ne se mobilise que tièdement ; alors elle pleure, elle a honte, la honte n’étant pas pour autant la culpabilité. Serait-on coupable de ne pas vouloir la guerre, de lui préférer la paix, la tendresse, la douceur ? Et n’est-ce pas un comble que les pouvoirs non seulement se renvoient la responsabilité les uns aux autres mais la fassent explicitement porter aussi par les peuples qu’ils gouvernent.

Je me sens, moi aussi, partie prenante des pleurs et de la honte dans la mesure où, comme je l’ai écrit par ailleurs, en plusieurs occurrences, « j’ai mal à mon humanité » et, cette année, en cette période où il est recommandé de festoyer, je me sens économe de mes festivités, de mes élans ; il m’est impossible de dépasser le seuil minimum au-dessous duquel, pour mon entourage, je ne veux pas descendre. Au plus profond de moi, l’heure est davantage celle du recueillement et du silence, dans une sorte de veille, une attente de temps meilleurs, qui, je le crois, se lèveront un jour, même si je ne serai pas là pour les voir. J’ai le sentiment de n’avoir énoncé là que des banalités, mais ça va mieux en les disant qu’en les taisant.

NC

14 commentaires:

VincentSteven a dit…

Étrange défense de l'impuissance européenne prétendument coincée entre Russes et Américains et de la duplicité de nos gouvernements qui depuis des décennies participent à l'écartélement de la Syrie, de l'Irak et de la région au nom d'un reste d'impérialisme inavoué pour conserver une place dans le concert des grands fauves ! Non, Noëlle, je ne m'associerai pas aux pleureuses Valls (au passage, M. Valls me semble bien mal placé pour s'indigner de la tiédeur de la société civile, lui qui a pour ambition secrète de la laminer politiquement), Merkel et consorts… Qu'importe d'aller pleurer, impuissants que nous sommes, lâches et démissionnaires, dans nos rues, main dans la main avec ces bourreaux par défaut ou sans défaut. Quant aux larmes des histrions médiatiques, baste ! Pas de larmes, seulement de la colère, une non pas juste mais saine colère, retournée aussi sur nous-mêmes. Non au Téléthon pour la Syrie ! Pas de requiem pour Alep ! … Décidément des siècles de culture de la mauvaise conscience chrétienne nous ont bien modelés.

r.t a dit…

Parler peut apaiser un peu, le temps de dire on est moins impuissant,c'est une illusion qui peut redonner un brin d'élan. Mais puisque vous rappelez Pascal, nous savons bien : seule la force peut combattre la force, la vérité ne peut rien contre la violence.
Tous les gouvernants qui disposent de la force, de plein droit, et de toute la force nécessaire pour arrêter les massacres des innocents, ne cherchent aucunement à faire triompher la vérité, ils ne veulent que la force.
Être humain c'est être faible. Merci Pascal. Mais ça ne sert à rien dans la guerre. Nous sommes en guerre, ne savent que dire nos chefs, mais eux survivront, grossiront en s'assoyant sur la vérité et en massacrant les innocents.

Noëlle Combet a dit…

Vous imaginez bien, Vincent, que je ne peux que partiellement adhérer à ce que vous écrivez; Nous avons bien peu de moyens d'exprimer notre désaccord avec ce qui tout de même, au plus profond, nous concerne et je compte les utiliser même si votre "colère", je le vois, confine ces moyens à l'hypocrisie et aux "bisounours", à la mièvrerie.
Que proposez-vous d'autre que de dire son indignation devant l'impuissance et de l'exprimer si possible collectivement? La colère? Non...Et surtout pas contre soi-même ce qui conduit à la dérision et...à la guerre. C'est la colère qui anime Poutine, depuis son enfance, une revanche à prendre sur un destin bien mal engagé. Je veux bien être lucide quant à mes "bas-fonds" mais loin de la rage. Je peux donc entendre vos raisons mais non les faire miennes.
Belle journée à vous.

VincentSteven a dit…

Non, non et non, Noëlle ! La colère, comme les larmes, est libératoire, mais les larmes sont seulement libératoires, et peut-être réparatrices, alors que la saine colère pousse à l'action. Et cette action, à chacun selon ses moyens, ses capacités, consiste d'abord à faire tomber les masques pour rendre la réalité plus claire, plus évidente. Dire que M. Poutine est un 'frustré' depuis l'enfance ne sert à rien. M. Poutine, chef d'orchestre pendant longtemps des services secrets russes, est d'abord un homme de pouvoir et donc un homme d'État qui orchestre aussi la stratégie politique de son pays. Aucune débilité là-dedans. Admettre le côté maladif comme explication, c'est l'excuser aux trois-quarts. Il y a en cela, il me semble, chez lui une 'force' que l'on ne rencontre pas chez M. Obama. Que dans cette force, il y ait du machiavélisme, comme on dit, cela fait partie du jeu du pouvoir. M. Valls fait de même. Toute politique vraie, dans nos sytèmes politiques actuels, est une 'Realpolitik'. Je crains, vous lisant, que le seuls bons sentiments n'y suffisent… ou alors nous accepterons d'être d'éternelles victimes pleurnicheuses et consentantes. Ce que la spère de la politique, c'est à dire la sphère du pouvoir, a de pervers ; c'est à nous de la moraliser en la démontant dans ses rouages, en faisant tomber les illusions, en imposant d'autres règles de gouvernance. C'est la justice qui donne sa légitimité à l'ordre. La parole est d'Albert Camus. Nous n'accepterons ni ne nous battrons avec les armes de nos adversaires, c'est à dire du pouvoir protéiforme. La Mal, au sens éthique du mot, c'est le pouvoir. Moralisons le pouvoir, anéantissons-le dans ses vélléités d'assujettir l'homme? Ça, c'est notre devoir de justice. Travail de longue haleine. Quant aux Syriens, au peuple d'Alep, c'est en contribuant à casser les machines infernales, à l'échelle mondiale, qui visent à les broyer que nous les aiderons, là où nous sommes, solidairement. Le reste, c'est de la pitié et c'est une autre histoire.

Noëlle Combet a dit…

Non non et non Vincent! Vous êtes de eux qui pensent qu'expliquer est déjà excuser et je n'en suis pas, ne me sens pas non plus "victime pleurnicheuse et consentante", ce qui me fait m'insurger contre vos propos...D'autres règles de gouvernance? Oui bien sûr, avec une efficacité du droit, donc une révision du droit. D'accord... Et après? Vous obtenez ça comment? On a tout de même bien vu avec le TAFTA que les manifestations collectives ne sont pas vaines. Comment cassez-vous les machines infernales à l'échelle mondiale? Ce sont de très beaux mots. Où est l'action? Le pouvoir est le Mal; j'en suis d'accord mais pas le pouvoir de... (ressentir, dire, agir à son échelle, faire retrait voire pleurer qui n'est pas pleurnicher) Une révolution? Vous voyez bien qu'elles finissent toutes de la même manière. Je ne crois qu'à l'évolution, à petits pas modestes... Je ne crois pas à la saine colère des imprécateurs...Il y en eut de nombreux dans le passé et...

Noëlle Combet a dit…

Oui, René, je me sens en accord avec ce que vous dites, sinon qu'à mes yeux, il n'y a pas La force (elle aussi n'est qu'à barrer la!!...Petit clin d’œil en passant). Il n'y a que des forces pour contrecarrer La...celle qui, en effet s'exerce exclusivement dans la guerre...Et chacun exerce la sienne sinon à son gré, du moins à sa mesure...et ce peut-être, me semble-t-il, celle d'un "retrait" faute de mieux...ne pas être qu'un "homo festivus" par exemple.

VincentSteven a dit…

Désolé, Noëlle, de faire cette mise au point. Vous tordez mon propos. Pour moi, expliquer n'a jamais été excuser. Mais expliquer la catastrophe syrienne par les troubles d'enfance de M. Poutine n'est pas, selon moi, une explication, mais une justification a posteriori qui évite d'essayer de comprendre la 'vraie' nature de l'impérialisme russe actuel. Combien d'analyses 'psychologiques' et même 'psychanalytiques' d'Hitler n'a-t-on fait… qui n'ont jamais fait comprendre en rien l'essence du nazisme. L'homme est un être social, c'est ce qui fait (aussi) sa réalité psychologique… Bon, j'empiète sur votre domaine, sociologue que je fus (et vous n'appréciez guère la sociologie !) Il me semble cependant que vous mélangez les domaines. Les sciences sociales et humaines ont cette particularité que les mêmes mots, dans les différentes disciplines, n'ouvrent pas aux mêmes concepts, n'ont ni le même sens ni la même portée épistémologique.

Quant au pouvoir des larmes, pour desserrer l'étau, je vous renvoie à ce ceci, qui est vraiment libératoire : https://excentric-news.info/leloquence-des-larmes-jean-loup-charvet/

Bonne journée à vous, Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Bon, brisons là, comme on aurait dit chez Molière... Comme nous sommes en désaccord, vous me cherchez noise au nom d'une "pureté" des mots et concepts : vous tirez du côté de "justification" ce que j'ai énoncé et maintiens être une "explication"...Je suis supposée mélanger les domaines, ce qui vous laisse le privilège de la rectitude épistémologique. Mais, vrai, j'aime bien les mélanges! J'irai sans doute voir le texte que vous me signalez...Plus tard. Je crains dans l'instant qu'il ne soit qu'argument supplémentaire pour faire valoir vos raisons. J'espère me tromper. Je pense, à vous relire sur ce point (un étau à dé serrer), que je me trompe et tant mieux, mais j'ai besoin, pour l'heure,de prendre de la distance.
Bonne journée à vous aussi.

VincentSteven a dit…

Vraiment, Noëlle, je ne comprends pas et je suis autrement plus désolé que vous preniez si mal mes objections. Je ne suis pas d'accord avec votre analyse, je m'en explique, nous en débattons… Où est le mal dans tout ça ?! Mais surtout vous manquez beaucoup à rechigner de prendre connaissance du lien final que j'ai ajouté. Mille excuses encore.

r.t a dit…

Chère Noëlle, deux petits mots encore : chez moi, l'homo festivus est totalement anéanti par toute cette actualité inhumaine et le retrait est aussi d'anéantissement ; mais la saine colère de Vincent est une énergie que j'espère retrouver car malgré tout il faut toujours essayer d'empêcher ou de retarder le pire, tout comme de construire (toujours provisoirement) le meilleur.

Noëlle Combet a dit…

Oui, cher René...Et j'ai aussi de la colère mais je ne trouve pas la colère saine...simplement salutaire sans doute parfois...comme les larmes...L'énergie, je la place ailleurs, dans un souffle venu du ventre et du cœur et qui aide à accomplir le minimum à notre portée, sans excès qui nous essoufflerait, et sans vouloir donner de leçon.

Noëlle Combet a dit…

Cher Vincent, je vous donne raison sur le fond mais je suis plus circonspecte sur la forme, je vous trouve un peu abrupt avec un ton vite accusateur. Pour autant, je n'aime pas que vous vous excusiez : nous avons un lien si ancien qu'il peut supporter quelques éclats de colère,cette colère que vous revendiquez par ailleurs, non? En fait, même si je suis plus chatouilleuse que pleureuse (derrière quoi j'entends presque "pisseuse"), j'aime le débat. Bien sûr, je ne tarderai pas à aller visiter le texte que vous proposez.Maintenant, c'est plus une affaire de manque de temps.

Luc a dit…

De la colère, de la honte, de la haine, que sais-je encore, nous ressentons toutes et tous, ces sentiments à différents niveaux, je pense, selon notre sensibilité.
Je n'oppose pas ces ressentiments qui, à cause de notre impuissance individuelle, nous conduisent aux larmes.
Si la situation est claire, les solutions le sont beaucoup moins!
Nous devons vivre ce monde Ô combien injuste, avec l'espoir d'un peu plus d'humanité, et, sans culpabilité, séchez vos larmes et passez de bonnes fêtes.

Noëlle Combet a dit…

Merci, cher Luc, pour votre visite et vos vœux...Bien sûr, le mouvement de la vie tarit les larmes. Pourtant, je veux que leurs traces restent en moi, indices de ma sensibilité, car, si elle se tarissait,ce serait le signe d'une impuissance majeure. Mais vous avez raison; larmes et colère sont bien l'expression du pouvoir minimum que nous avons face à ce monde...Bonnes fêtes à vous aussi.