lundi 18 décembre 2017

Spinoza malgré tout



Régulièrement, l’on voit apparaître, comme pousses nouvelles, des approches de l’ « Ethique » de Spinoza » : tout à coup, un appel à sa pensée, une sorte de cri, vient trouer le tissu social. Dans le passé, j’ai pu apprécier les lectures qu’en ont faites  Deleuze ou Misrahi. Celles d’aujourd’hui me déçoivent un peu. Frédéric Lordon le rabat sur la sociologie, semblant ignorer ce thème de la Joie qui traverse  l’ « Ethique » et la conclut ; Frédéric Lenoir le tire du côté du religieux faisant fi de ces mots qu’avec prudence, le philosophe substitue à celui de Dieu : la Substance, la Nature, contournements qui témoignent de son athéisme. Seul, un ouvrage de 2010 « Exister. Méthodes de Spinoza » de Maxime Rovère me semble plus proche de sa pensée mais la traduit d’une façon abstraite qui, à mes yeux, la désincarne.
Pour ma part, il m’est souvent nécessaire de revenir à cette « Ethique » qui, il y a une dizaine d’années, m’a donné des vivres à profusion au sortir de la double lecture d’une autre « Ethique », celle du livre VII de Lacan : l’ « Ethique de la psychanalyse » à l’égard de laquelle je me sentais très réservée. Aujourd’hui encore, l’ouvrage de Spinoza m’est un viatique, une aide à vivre notre époque de turbulences et violences sans y  perdre la joie.
Ici, ayant résolu de m’en tenir à l’extrait d’un seul scolie, je n’ai pas vu tout d’abord que c’est dans une aventure que je me lançais et que je serais entraînée loin de mon projet initial ; ce scolie est constitué de deux  petites lignes et j’ai donc pensé  que l’exploration, pas à pas en serait aisée. J’ai vite été détrompée quand j’ai vu toutes les voies que j’allais devoir reparcourir et même découvrir.
 C’est dans la troisième partie de l’ « Ethique » consacrée aux affects, que se trouve le scolie consécutif à la proposition 13 dont j’ai tenté de traverser le gué, lentement, à pas comptés, le plus précautionneusement possible mais sans pouvoir éviter quelques tourbillons adverses ou des courants m’entraînant au- delà.

L’Amour, dis-je, n’est autre chose qu’une Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ; et la Haine n’est  autre chose qu’une Tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.

Une simplification trompeuse :
A lire « n’est autre chose que »… « une  joie »… « une Tristesse »…l’on peut penser tout d’abord qu’une définition simple de l’Amour et de la Haine pourra faciliter l’approche. Il faut très vite déchanter car « une » reste indéfini et les deux substantifs, qualifiés par leur prédicat « qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » font surgir aussitôt des questions : qu’est-ce que l’idée ? Où s’inscrit-elle ? Et l’extérieur, que représente-t-il ? Mais avant d’en venir là, rappelons nous que l’Amour, la Haine font, pour Spinoza partie des nombreux affects (émotions) qui s’inscrivent à même le corps.

Quel corps ?
Dans la deuxième partie, Spinoza écrit que « l’homme pense » (axiome 2) et que « nous sentons qu’un certain corps est affecté selon bien des modes » (axiome 4).  C’est déjà associer le corps à la pensée que nous en avons et Spinoza répète en de nombreuses occurrences que l’esprit (parfois traduit par « âme » mais Spinoza écrit « mens ») est l’enveloppe du corps. Ainsi, dans l’axiome 4 : « […] « Les idées des affections nous les avons. Donc l’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le corps »  « un certain corps » ; c’est  dire  une part d’incertitude quant au corps et Spinoza écrit plusieurs fois que nous ne pouvons avoir du corps une idée « adéquate » car ce corps est très « composé ». Constitué d’une multitude d’éléments disparates, il ne saurait avoir une unité. C’est l’idée que nous en avons qui, l’enveloppant, l’unifie.

Le corps « affecté »
Dans la deuxième partie (16 et corollaire 1), l’auteur précise que l’idée qui enveloppe le corps est idée des modes dont le corps est affecté ; et s’il y a affect, précise-t-il en outre, c’est qu’il y a corps extérieur. Il écrit « L’idée d’un mode quelconque dont le Corps humain est affecté par des corps extérieurs doit envelopper la nature du Corps humain et en même temps du corps extérieur […] De la suit […] que  l’Esprit humain perçoit la nature d’un très grand nombre de corps en même temps que la nature de son propre corps ». Ici c’est le mot « perçoit » qui attire l’attention. Une affection ressentie par le Corps et l’Esprit se traduit par une corrélation  perçue entre le corps « affecté » et un corps extérieur. Les corps étant infiniment composés, ce n’est qu’en en produisant des images que les idées qui les unifient peuvent en être une représentation s’inscrivant dans cet esprit qui les enveloppe. Ainsi intervient dans la pensée de Spinoza, une reconnaissance de l’imagination : « Pour garder les mots en usage, les affections du Corps humain dont les idées représentent les Corps extérieurs comme étant en notre présence, nous les appellerons les images des choses, quoiqu’elles ne reproduisent pas les figures des choses. Et quand l’Esprit contemple les corps sous ce rapport, nous dirons qu’il les imagine » (Eth.II, 17, scolie). Imaginer, précise-t- il dans la troisième partie, c’est « contempler comme présent, autrement dit comme existant en acte » (Eth.III, 12). Rendre les corps « présents » « existant en acte », voilà la fonction de l’imagination spinozienne.  C’est une fonction de structuration dans cette présence/ existence en acte accordée aux corps. J’irai jusqu’à penser que cette fonction incarne. La chair n’est incarnée que si, dans l’esprit, une image la représente.

Les  affects
Ici, Spinoza s’intéresse à l’amour et à la haine. Ce que le corps et l’esprit qui l’enveloppe en ressentent, les traduisant en images est l’indice de la présence d’un corps extérieur, aussi confusément perçu que le corps propre. Alors bien sûr le rapport entre ces corps, disons pour simplifier, intérieur et extérieur reste aussi des plus confus. « Pour simplifier », car ce corps supposé extérieur n’existe pas en dehors de sa représentation dans le corps/esprit (perception-image/idée). Ainsi nous est donnée la réalité de l’immanence : tout se joue dans ce corps/esprit, dans les pensées/images que l’esprit crée à partir des sensations du corps. L’amour comme la haine sont identifiés aux affects qui s’en sont inscrits dans le corps, joie ou tristesse, accompagnées de l’idée/image d’une cause extérieure attribuée à un autre corps, donc imaginée comme extérieure

Cause extérieure ?
Peut-être pas si extérieure dans la mesure où c’est nous qui en créons l’« idée », l’image. Ainsi « n’importe quelle chose peut être par accident, cause de Joie, de Tristesse ou de Désir ». « Accidet » en latin : ce qui arrive. Spinoza introduit donc ici l’idée d’une rencontre. Mais l’on peut penser que cette rencontre était « programmée » quand on lit : « Il est donc établi que nous ne nous efforçons à rien, ne voulons, n’appétons ni ne désirons aucune chose parce que nous la jugeons bonne ; mais qu’au contraire nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons » (Et. III, 9, scolie). Donc le désir est premier et se dirige vers une cause extérieure dont, en fait, il est lui-même la cause.
Chaque fois que je lis ce scolie, je pense à la rencontre de Colin et Chloé dans « L’Ecume des jours » de Boris Vian. Avant la fête chez Isis, Colin a conjugué le verbe « je voudrais être amoureux » à toutes les personnes, et, juste après, pendant la fête, il rencontre Chloé.
Elle devient l’idée de la cause extérieure qui accompagne l’amour/joie mais celui-ci se trouvait déjà inscrit dans le corps de Colin, disposé à la rencontre.
La « disposition » du corps apparaît dans l’ « Ethique » : […] « Les idées que nous avons des corps extérieurs indique plus la disposition de notre corps que la nature des corps extérieurs » (Et. II, 16, corolaire 2)

Les affects et l’effort pour persévérer dans son être
Spinoza nomme « conatus » l’effort pour persévérer dans son être : « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » (Et. III, 6) et « L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être, n’enveloppe aucun temps fini mais un temps indéfini » (Et.III, 7). Cet effort est une puissance d’agir favorisée par la joie et freinée par la tristesse : « Tout ce qui augmente ou diminue, aide ou contrarie la puissance d’agir de notre Corps, l’idée de cette même chose augmente ou diminue, aide ou contrarie, la puissance de penser de notre Esprit. » (Et.III, 11) Et dans le scolie de cette proposition, l’auteur précise que par la joie, l’esprit passe à une perfection plus grande et, par la tristesse, à une perfection moindre. Cela peut se comprendre par le fait que dans l’amour/ joie, une double affirmation se produit entre la puissance d’agir et l’idée de la cause qui lui répond. Dans la haine/tristesse au contraire, un homme se sent divisé entre une puissance d’agir affirmée et une idée négative de la cause. C’est pourquoi il est nécessaire d’orienter différemment  la tristesse en s’appuyant sur la puissance d’agir qui la caractérise mais en tentant d’inverser la disposition du corps habité par la haine, celle-ci pouvant se renverser en amour : « La Haine qui est entièrement vaincue par l’Amour se change en Amour, et l’Amour est pour cette raison plus grand que si la Haine ne l’eût pas précédé » (Eth. III 44)

Las !
Tout naturellement, ayant déjà auparavant lu ces extraits de l’ « Ethique », j’avais extrapolé la pensée de Spinoza vers un amour/joie incluant la sexualité et l’érotisme comme je viens de le refaire ici, plus haut, en évoquant Boris Vian. Lisant trop vite ce qu’il dit de la lubricité, j’avais cru que, selon lui, elle était à la sexualité et à l’érotisme ce que la haine est à l’amour, donc prédation plutôt qu’accord dans les rencontres. Il m’a fallu dans ma troisième lecture, tomber de haut. C’est toute la sexualité qu’il définit comme lubricité : « Que ce Désir de copuler soit modéré ou non, on l’appelle ordinairement Lubricité » (Eth.III 56). Et : «Parmi ces espèces d’affections qui sont très nombreuses, les notoires sont la Gourmandise, l’Ivrognerie, la Lubricité, l’Avarice et l’Ambition, lesquelles ne sont que des désignations de l’Amour ou du Désir expliquant la nature de l’une et l’autre affections par les objets où elles se rapportent » (Eth.III 56). Voilà donc la libido, dite lubricité en bien mauvais voisinage. Et de l’érotisme, aucune mention. Il est vrai que ce dernier peut se déduire des idées/images cause de joie. Ici, dans ce scolie, pas d’idée d’une cause extérieure. La nature des affections en question, dit Spinoza s’explique « par les objets où elles se rapportent » (Id ; ibid.), donc un désir immédiat de consommer.
J’ai vite fait le rapport entre ce point de vue et la misogynie de Spinoza, me suis alors trouvée prise dans une indignation, une récrimination, une quasi scène de ménage : « Oh ! Baruch Spinoza, là, tu m’insultes et m’humilies car ta libido/lubricité s’articule à une image dégradée et dégradante des femmes, que j’ai trouvée explicite ici quand tu évoques ladite lubricité sous la forme d’une prostitution et, plus nettement, ailleurs, en fouillant dans tes papiers : « Peut-être demandera-t-on si les femmes sont par nature ou par institution sous l'autorité des hommes ? Si c'est par institution, nulle raison ne nous obligeait à exclure les femmes du gouvernement. Si toutefois nous faisons appel à l'expérience, nous verrons que cela vient de leur faiblesse. Nulle part sur la terre hommes et femmes n'ont régné de concert, mais partout où il se trouve des hommes et des femmes, nous voyons que les hommes règnent et que les femmes sont régies, et que, de cette façon, les deux sexes vivent en bonne harmonie ; les Amazones au contraire qui, suivant une tradition, ont régné jadis, ne souffraient pas que des hommes demeurassent sur leur territoire, ne nourrissaient que les individus du sexe féminin et tuaient les mâles qu'elles avaient engendrés. Si les femmes étaient par nature les égales des hommes, si elles avaient au même degré la force d'âme, et les qualités d'esprit qui sont, dans l'espèce humaine, les éléments de la puissance et conséquemment du droit, certes, parmi tant de nations différentes, il ne pourrait ne pas s'en trouver où les deux sexes règnent également, et d'autres où les hommes seraient régis par les femmes et recevraient une éducation propre à restreindre leurs qualités d'esprit. Mais cela ne s'est vu nulle part et l'on peut affirmer en conséquence que la femme n'est pas par nature l'égale de l'homme, et aussi qu'il est impossible que les deux sexes règnent également, encore bien moins que les hommes soient régis par les femmes. Que si en outre on considère les affections humaines, si l'on reconnaît que la plupart du temps l'amour des hommes pour les femmes n'a pas d'autre origine que l'appétit sensuel, qu'ils n'apprécient en elles les qualités d'esprit et la sagesse qu'autant qu'elles ont de la beauté, qu'ils ne souffrent pas que les femmes aimées aient des préférences pour d'autres qu'eux, et autres faits du même genre, on verra sans peine qu'on ne pourrait instituer le règne égal des hommes et des femmes sans grand dommage pour la paix. Mais assez sur ce point ». (Traité de l'Autorité Politique, XI, §4) D’un geste expéditif, dans la phrase finale, tu te débarrasses du «  problème ».
Comment sortir de la tristesse qui, alors, m’a envahie sinon en appliquant Spinoza à Spinoza : s’appuyer sur l’effort pour persévérer dans mon être qui était à l’origine de cette rage, cette colère en  la renversant en amour et générosité car malgré tout.

Malgré tout
Il me faut tout d’abord penser au contexte : cette misogynie est « d’époque » même si au XVIIème siècle déjà, il y eut tout de même Molière.
Et, malgré tout je garde à l’esprit tout ce que  mon évolution personnelle doit à Spinoza. Je trouve d’ailleurs piquant au terme de ces considérations, qu’il me donne accès à une sensualité érotique qui est loin d’exclure la sexualité comme idée/cause de joie ainsi que je le ressens dans et par la lecture que je fais de l’ « Ethique » chaque fois qu’il est question de joie d’amour, ce qui fait naître en moi des images de liens à des formes extérieures de toutes sortes, aussi bien sexuelles que sociales, naturelles ou cosmiques. L’« Ethique » de Spinoza reste donc pour moi une idée/cause de  joie, une joie qui ne se limite pas à ma sensualité et à mon être mais se déploie bien plus largement dans mon lien aux autres et au monde ainsi que dans ma pensée politique. Car Spinoza croit en la démocratie. C’est apparent dans l’ « Ethique » et s’exprime de façon très précise dans son « Traité théologico-politique ».
Dans l’ « Ethique », il explique comment la haine est aussi « un effort pour persévérer dans son être ». Si l’on se rappelle que, selon lui, seule une force supérieure peut vaincre une autre force, il s’agit de répondre par une sorte de haine plus forte, qui sera non pas haine de l’homme mais haine de sa haine ; ainsi sera-t-il possible de l’aider à modifier son idée/cause : « Toutes les affections de Haine sont mauvaises ; qui donc vit sous la conduite de la Raison, s’efforcera autant que possible  de ne pas être dominé par des affections de Haine et conséquemment fera  effort pour qu’un autre homme aussi ne soit pas affecté de ces passions.[…] Qui donc vit sous la conduite de la Raison s’efforcera de compenser la Haine par l’Amour, c'est-à-dire la Générosité » (Eth.IV 46 Démonstration). Le terme compenser  évoque comme une idée  de contrepoids, d’échange dans une transaction. Cette générosité compensatrice, il l’a définie dans la troisième partie : « Par Générosité, j’entends un désir par lequel un individu s’efforce de conserver en vertu du seul commandement de la raison à assister les autres hommes et à établir entre eux et lui un lien d’amitié » (III 59 scolie). Il faut rappeler ici que la « raison » selon Spinoza ne se fonde pas sur une considération des choses comme des entités, mais comme une évaluation de leurs rapports, c'est-à-dire une observation, dans la mesure de nos limites, de la façon dont elles se composent ou non, au-dehors et en nous pour fonder et orienter notre puissance d’agir.

Spinoza le démocrate
Un choix de la démocratie comme méthode de gouvernement se déduit de ce qui précède quand  la raison et la transaction sont opposées à la violence qui nourrit les rapports de force, les oppressions, les guerres.
Je ne résiste pas, pour preuve, à rappeler une nouvelle fois (cf. entre autres sur ce blog « Quand Spinoza nous tend un miroir à travers ‘’La société des affects de Frédéric Lordon’’ ») un passage extrait du « Traité théologico-politique » écrit en opposition à la pensée de Hobbes :
Dans cette œuvre, Spinoza analyse l’articulation du  droit naturel et de l’Etat. Hobbes, le premier a défini la notion de « droit naturel »,  une puissance que chacun a le droit d’exercer jusqu’au meurtre. Et, de ce fait, l’homme étant selon lui « un loup pour l’homme », un Etat fort devra se constituer pour dompter la puissance naturelle des hommes. Cet Etat, représenté par le Léviathan, maîtrisera le « droit naturel » de ses sujets en faisant régner la peur.
Spinoza, privilégiant aux autres exercices de la souveraineté, celui de la démocratie affirme, en opposition à Hobbes, que le pouvoir politique pourra accueillir le droit naturel des êtres humains et les « affecter » de manière à susciter en eux les passions joyeuses plutôt que les passions tristes. Alors, le peuple se fera l’allié de l’Etat, jusqu’à devenir l’Etat : chacun comprenant en effet l’impossibilité d’exister individuellement en dehors de féroces luttes de domination, délèguera à l’Etat, son « effort existentiel » (conatus).
Les concepts élaborés dans l’ « Ethique »  se retrouvent donc ici, interprétées politiquement : force existentielle, affects de joie, affects de tristesse. Il s’en dégage corollairement qu’une puissance d’agir de l’Etat impliquant celle de chacun, instituerait une démocratie réelle où « nous » serions l’Etat. C’est la vision d’un homme pour qui la joie est fondatrice. Le « droit naturel » serait  structuré par les lois en lesquelles il se prolongerait, « droit naturel » auquel, et Spinoza y insiste en diverses occurrences, il n’y aurait pas lieu de renoncer.
Relisons cet extrait Du chap. XX du « Traité théologico-politique :« Des fondements de l’Etat tels que nous les avons expliqués ci-dessus, il résulte avec la dernière évidence que sa fin dernière n'est pas la domination ; ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il appartienne à un autre que l’Etat est institué ; au contraire c'est pour libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. Non, je le répète, la fin de l’Etat  n'est pas de faire passer les hommes de la condition d'êtres raisonnables à celles de bêtes brutes ou d'automates, mais au contraire, il est institué pour que leur âme et leur corps s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une Raison libre, pour qu'ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu'ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’Etat est donc en réalité la liberté. »
Contradicteur de la pensée de Hobbes, défenseur de la démocratie et de la liberté, liberté dont il démontrera pourtant la part d’illusion, Spinoza est également un partisan déclaré de l’ordre politique; promoteur d’une recherche personnelle de « joie », il lie néanmoins indissociablement cette joie à un souci politique, mais aussi à une recherche éthique.

Utopie dira-t-on 
Utopie sans doute, mais vers laquelle je m’oriente délibérément et résolument, m’appuyant sur la pensée de Spinoza et privilégiant donc aux images de violence et de servitude saturant notre actualité, celles qui célèbrent la joie et la liberté dans un espoir pour l’avenir de cette humanité dont je fais partie.
Les trois lignes du scolie auxquelles je pensais me limiter m’ont conduite à une sorte de traversée renouvelée de la pensée de Spinoza. Il en va ainsi quand on lit l’ « Ethique ». La structure en tiroirs entraîne bien vite en allers et retours, comme  le font parfois les hyperliens. Peut-être relirai-je une quatrième fois cet ouvrage et en sortirai une nouvelle fois enrichie. Si je devais résumer d’un mot, je dirais que la lecture de l’ « Ethique »,  l’acquiescement  à ses fondements, ouvrant des perspectives  innovantes, toujours multiples, aide à se « rassembler » en ses émotions et  choix de vie accordés à une puissance d’agir de façon à « ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre. » (Traité politique)
NC

vendredi 8 décembre 2017

Frisson d'automne



Sur l'oreiller du vent déposer son visage
ivresse de feuilles en douce rousse saison
ciel de nacre émarge les cimes
les effrange
intime la terre se recueille
s'embrume, mûrit un mot de toi, un mot de moi c'est l'automne





 Tombent les  feuilles, pleuvent tout autour, constellant l’espace ; averses  d’étoiles ont rejoint la terre recouvert l’ombre, déployant  leur âme réjouissance dans l’œil d’un oiseau. Un frisson  parcourt la plante
des pieds nus,
s’élançant dans le corps
 vers la pointe du cœur.
Au sol, une chenille grimpe
à l’assaut d’un brin d’ herbe

nc

mardi 21 novembre 2017

Pensée désorientée



Tous, nous utilisons le numérique dans nos recherches d’une information. Dès que nous l’avons obtenue, assez souvent, elle se banalise. Elle ne pourrait devenir connaissance (étymologiquement « naissance avec »), que  si nous l’observions en détail, la tournant, retournant pour en déceler les caractéristiques voire le mystère. En l’absence d’un décryptage, elle n’est que jeu de divertissement tel que Pascal l’analyse.

Nous imaginons que la vitesse qui nous a permis d’accéder à cette information est la base d’une connaissance d’où pourrait émerger un discernement mais celui-ci ne pourrait s’acquérir que par une intériorisation  d’où se produirait une appropriation. C’est « notre » sagesse, c'est-à-dire notre vérité, notre éthique qu’ainsi nous élaborerions. Il y faut la lenteur d’un mûrissement à l’instar de celui d’une plante qui a besoin de temps. On ne peut tirer sur un végétal pour accélérer sa croissance. Le forcer serait le tuer.
Le mûrissement demande de tourner le dos à l’urgence pour respecter une fructueuse allégeance au temps qu’il faut.

T.S. Eliot nous avertit : « Où est la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ? Où est la connaissance que nous avons perdue dans l’information ? »
Oui, pour que murisse la pensée profonde, pensée complexe, le temps est un indispensable ingrédient…Ce processus nécessite parfois, souvent, des années.
Respectant la temporalité, nous pourrions expérimenter le singulier, l’incalculable, incomparable, improbable, jusqu’au plus profond de nos pensées, nos rêves, notre poésie.

Rencontrer ainsi « notre » sagesse serait réaliser une forme de néguentropie, résister à l’entropie mortifère dans nos vies comme dans l’écologie. L’éthique n’est-elle pas une forme d’écologie intérieure ? L’entropie liée aux accélérations que nous subissons, mène notre humanité, notre planète dans le mur ; elle caractérise l’Anthropocène (« entropocène » ?)

En regardant la nature, nous ressentons la lenteur et le silence des arbres et alors nous devient évidente la nécessité de résister à la folle accélération produite par le numérique dans nos cerveaux court-circuités.  La toxicité de la vitesse qui voudrait rivaliser avec celle de la lumière, si nous en prenons conscience, nous pourrions la renverser en auxiliaire de la pensée profonde à condition d’inventer une autre utilisation du numérique, dans une adoption critique qui ne serait pas aveugle adaptation. La technique serait alors mise au service des hommes plutôt qu’utilisée à les manipuler et les façonner.  Chacun pourrait, devrait, avoir là son mot à dire car c’est nous qui sommes utilisateurs du numérique. Mais pris dans un emballement passif voire dans une addiction, nous obéissons souvent à la formule perverse « je sais bien mais quand même ». Alors nous nous mettons en danger et à ce danger, nos descendants, rendus peu à peu ignorants de tout le fonds préindividuel qui nous précède -car y accéder d’un click rapide est encore le méconnaître-, risquent d’être plus exposés que nous. Pourvu que, comme parfois dans l’histoire de l’humanité, la convergence de vouloirs concertés puisse mener à un renversement de cette folie et inscrire une bifurcation après trois siècles de progressive dérive vers un capitalisme devenu numérique qui pourrait faire de nous des obèses mentaux ! Comme ce serait bon,  plutôt que de tuer le temps, de le prendre entre nos paumes tièdes et de, longuement, le goûter !
nc