jeudi 26 janvier 2017

Laetitia



A Nadine sans qui je n’aurais pas lu ce livre


« Quand tout est à ce point relié à tout, l’horreur circule mais un frissonnement de beauté, une lucidité de l’espoir, une éthique élégante peuvent se répandre de même manière à grande vitesse et partout »
Patrick Chamoiseau « La matière de l’absence »


« Laetitia ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka est un texte grave, beau, puissant. Ce livre s’éclaire des deux qui le précèdent : le premier a été écrit en 2012, « Histoire des  grands parents que je n’ai pas eus » où l’auteur, comme dans « Laetitia », tente de donner vie à des existences trop tôt interrompues. C’est pourquoi, au fil de ma lecture, je me suis revue, butant à Berlin, sur ces pavés dorés de la mémoire, nommant des vies assassinées  dans leur essor. Les Stolpersteine littéralement pierres d’achoppement, ont été encastrées dans le pavement des trottoirs après les recherches de Günter Deming consacrées aux victimes du nazisme. Chaque commémoration, sur le petit carré de cuivre, commence par « hier wohnte », « ici vivait ». Ensuite, sont inscrits le nom, les dates et lieux de déportation et de mort. Ainsi viennent à notre rencontre, des souffles éteints par la barbarie des humains. Quand je regardais les cartes qui dessinent les lieux dans le livre de Ivan Jablonka je pensais « ici vivait… ».   Le second ouvrage du même auteur en 2014 « L’histoire est une littérature contemporaine » dit déjà le projet de ne pas dissocier la littérature de la vie dite réelle, d’en exploiter le caractère fictionnel et poétique en l’associant au contexte social.

La lumière portée sur la victime
 Il s’agit ici d’un fait divers particulièrement sordide : Laetitia Perrais,  jeune femme de 18 ans, a été  assassinée de façon barbare le mardi 18 janvier 2011 par Tony Meilhon, qu’elle connaissait.
Dans le chapitre 54 « Fait divers, fait démocratique », l’auteur explore la réponse que, selon notre milieu,  post marxiste, conservateur, marginal etc. nous donnons au fait divers, souvent une réponse horrifiée et/ou fascinée. C’est pour lui l’occasion de légitimer son choix d’évoquer la vie qu’aurait pu, qu’aurait dû avoir la victime, plutôt que celle du meurtrier. Car une position pseudo « romantique »  peut tendre à faire de celui-ci une sorte de héros et il évoque à ce sujet, des écrivains pour dire « Le « grand » criminel est le double du « grand » écrivain son frère maudit ». Il rappelle entre autres Genet et Pilorge, Foucault et Pierre Rivière, Emmanuel Carrère  et Jean–Claude Roman etc.
Pour lui, il n’y a pas de grand criminel ; en tant que criminel, l’assassin est « un petit, un minable ». Et il précise : « Mon pari est que pour comprendre un fait divers en tant qu’objet d’histoire, il faut se tourner vers la société, la famille, l’enfant la condition des femmes, la culture de masse, les formes de la violence, les médias, la justice, la politique, l’espace de la cité –faute de quoi, précisément, le fait divers reste un mythe, un arrêt du destin, un diamant de signification clos sur lui-même, impénétrable, à admirer au creux de la main, avec ses miroitements entre pitié et inquiétude, énigme et stupéfaction, hasards et coïncidences, une sorte de prodige de mort qui fait tressaillir et qu’on oublie instantanément avant qu’un autre le remplace. » Et, parmi tous ceux qui enquêtent sur le meurtre, l’auteur se définit comme chercheur  qui, « s’il adopte la même méthode et la même visée de vérité, ne choisit pas les mêmes objets, ne dit pas les mêmes choses ». Il y a donc lieu ici, de s’intéresser à ses choix et à ce qu’en exprime son écriture.

Familles tragiques
L’auteur s’intéresse d’abord à l’enfance pour montrer à l’aide d’exemples que ce n’est pas obligatoirement un milieu misérable qui engendre le tragique mais un défaut affectif redoublé par la violence parentale, le plus souvent paternelle. Ici, la précarité et la brutalité se rejoignent. Les détails, il les obtient de Jessica, la jumelle de Laetitia, de leur oncle, mais aussi des cadres sociaux et juridiques qui se relaient auprès des deux fillettes jusqu’au moment du meurtre.
Toutes deux sont nées à Nantes en 1992, l’une à 11h. 15, l’autre à 11h. 16 et Jessica feuillette avec l’auteur un album de photos les montrant dans les bras de leur mère à la maternité. Leur mère, Sylvie Larcher a 24 ans et travaille comme agent d’entretien à l’inspection académique. Leur père, Franck Perrais est serveur. L’oncle, Alain Larcher, chef cuisinier, est proche de la famille et, quand l’auteur s’entretient avec eux, les avis divergent. Dans l’esprit du père, la période était heureuse ; dans celui de l’oncle, c’est le début du chaos. Le père rentre ivre tous les soirs et se montre violent. Les parents se séparent en 1993. Sylvie Larcher entame une dépression grave. Ils tentent de reprendre une vie commune mais Franck Perrais continue à boire et se montre violent envers ses filles et sa femme, jetant par exemple Jessica, selon le témoignage de son oncle, d’un canapé sur l’autre parce qu’elle avait sali sa couche. C’est la chienne, un berger allemand qui s’est placée au-dessus d’elle pour la protéger. Franck Perrais a aussi suspendu Laetitia par les bretelles de sa salopette, depuis le palier du troisième étage et il menace Alain Larcher « T’approche pas, sinon, je lâche ». Il exerce sa violence sur sa femme aussi : bleus, coquarts, traces de cutter selon Alain Larcher. Frank forçait sa femme à faire l’amour contre son gré. La question du viol déjà ? Finalement, avec l’aide de son frère, elle met son mari dehors en 1995. Les fillettes ont donc vécu la violence très tôt car, rappelle l’auteur, « il n’y a pas de séparation entre le tout petit et sa mère ». La procureure de Nantes autorise l’auteur à consulter le dossier d’assises d’où il ressort que, suivant sa femme un soir, il l’a obligée à se dévêtir, l’a bâillonnée avec un torchon, l’a violée sous la menace d’un cutter, lui faisant une estafilade de trois centimètres sur l’avant- bras. Comme il cherchait à récidiver quelques jours plus tard, elle a appelé du secours. Appuyée par son frère, elle a porté plainte. L’homme est incarcéré deux ans plus tard, le 16 septembre 1997. Cinq ans de prison, deux avec sursis ont été prononcés contre lui. Pour elle, la dépression s’installe à long terme et la conduit à des séjours en hôpital psychiatrique. Ivan Jablonka énonce les faits sans moraliser et on le verra, reconnaître des qualités à Frank Perrais quand, à sa sortie de prison, il s’intéresse à l’évolution de ses filles. Pourtant, sa compassion profonde à l’égard de Sylvie Larcher et des fillettes, s’exprime plus encore et  se communique déjà à nous à travers la pure constatation des faits ; au-delà, c’est son souci concernant la condition de femmes et d’enfants maltraités en général qui apparaît.

Dans le chapitre « Du criminel comme être humain », il montre que la situation de Meilhon est aussi catastrophique, sinon plus : Tony Meilhon est né en 1979.  Un premier enfant était déjà né  du viol de sa mère par son propre père ; puis, sont venus trois enfants, un garçon, une fille et Tony dont le père est Jacques Meilhon qu’elle a épousé et qui a reconnu aussi le premier enfant né du viol. L’homme est violent, alcoolique, maltraite femme et enfants sauf Tony parce qu’il lui ressemble. Selon Cécile de Olivera, l’avocate de Jessica, le fait que dans la famille, l’inceste soit fondateur, conduit à la violence et à la toute puissance de Tony : « Soit la loi a raison et sa famille est monstrueuse, soit sa famille l’emporte et la loi n’est rien ». La mère qui accepte tout de Jacques Meilhon, ne supporte pas, néanmoins, qu’il commence à tripoter sa fille : elle ne veut pas que celle-ci supporte le même sort qu’elle. Elle part se réfugier avec ses quatre enfants dans un foyer de femmes battues. Le divorce est prononcé, le père déchu de ses droits. Elle s’installe dans une HLM de la cité Bel Air  à Couëron, refait sa vie en 1980. Une petite fille naît et Tony développe  une haine incontrôlable envers son beau-père. Violent, il tente en CM2 de poignarder son institutrice. Placé dans un foyer puis dans une institution spécialisée à Guérande, il a le sentiment qu’on s’est débarrassé de lui, fugue, se heurte au refus de sa mère de le recevoir à nouveau. A 16 ans, de retour à Couëron, il se livre à la délinquance, fait de la prison,  viole un codétenu pour le punir de son homosexualité, sort après avoir purgé sa peine, récidive, puis, libéré, vit à Nantes dans un appartement trouvé par un organisme de réinsertion. A lire ou à énoncer tous ces détails, on serait intoxiqué si le talent littéraire de l’auteur ne venait pas introduire là un peu d’humanité ou de poésie (j’y reviendrai en détail plus loin), par exemple quand il évoque les pleurs d’un juré devant cette mère qui continue à témoigner de l’amour à son fils « figure de tragédie antique, qu’on dévisage avec une infinie compassion » ou quand, dans une sorte de jeu du portrait , il identifie Tony Meilhon à l’eau : « Tony est un homme de l’eau : eaux dormantes des sablières de Couëron, où il se débarrassait des mobylettes volées ; eaux paisibles du lac de Beaulieu, où il aimait pêcher avec ses copains entre deux packs de bière, courant vif de l’Achenau, qui alimente l’étang de Briord où les brochets pullulent ». Il a, aussi, auparavant, dépeint un homme capable d’empathie, pouvant dire à sa mère qu’il l’aime, et ayant sauvé en prison un codétenu qui allait se pendre  mais c’est le sentiment d’horreur qui l’emporte,  particulièrement dans les chapitres énonçant tous les détails de l’assassinat de Laetitia.

Les palliatifs sociaux
Supposées pallier les manques familiaux, il y a les familles d’accueil, mais auparavant, la mise en place de toute une procédure qui dans ce cas ne porte pas ses fruits : en 1996-1997, le père étant incarcéré et la mère souvent hospitalisée, une assistance éducative est décidée chez la mère et l’auteur analyse comment l’article 375 du code pénal, vieux de deux siècles présente, malgré ses remaniements, un caractère intrusif  autorisant l’Etat à s’emparer en quelque sorte d’une famille, pour protéger l’enfant, ce qui pose bien des questions parfois. La mère, trop délirante, étant jugée inapte, l’assistance éducative est déplacée au logis du père, sorti de prison en 1998. Celui-ci se démène pour trouver un logement et un emploi de serveur et tente d’organiser sa vie pour que les fillettes ne souffrent pas trop de ses horaires. Mais les fillettes le craignent. Il se montre encore violent, les frappe quand elles évoquent leur mère. Comme le dit Jessica à l’auteur : « Après ma mère, on a vécu avec mon père, mais c’était mieux avec ni l’un ni l’autre ».
En 2000, une ordonnance pour placement provisoire intervient : les jumelles ont huit ans. Les parents n’en auront plus la garde mais conservent les autres droits parentaux. Franck Perrais exprime son incompréhension : « comment a justice peut-elle lui confier ses filles pendant plus d’un an alors qu’il sort de prison  et les lui retirer parce qu’elles apprennent mal à l’école ? » L’auteur remarque au passage : « Une fois que la justice a retiré des enfants « en danger », elle ne les rend plus. L’idée que les parents sont de trop reste gravée dans le cerveau reptilien des institutions »
Au foyer « La Providence », à Paimboeuf, où les fillettes sont placées à partir de 2001 alors qu’elles ont huit ans, Franck Perrais a un droit de visite un dimanche sur deux et se comporte alors en papa poule, offrant cadeaux et promenades. Les rencontres avec Sylvie Larcher dans les locaux de l’Aide Sociale à l’Enfance,  une heure et demi tous les quinze jours, se déroulent moins bien, soit que la mère ne vienne pas, soit qu’elle soit en proie à une crise.
De Paimboeuf, Jessica évoque quelques bons souvenirs, la soupe au lait en particulier. Elle s’initie au judo. Des deux, c’est elle qui a le plus de vitalité et se vit donc comme la protectrice. Laetitia est plus fragile, plus sensible, pleure, fait des cauchemars, a du mal à manger.
En 2005, les fillettes sont placées dans une famille d’accueil, les Patron et l’auteur a recueilli le témoignage de Marcelle Patron qui l’a reçu, après le crime, avec réticence. Il semble qu’elles trouvent là une structure familiale ; on fête les anniversaires, on va en vacances ; elles intègrent des règles de vie, sont scolarisées en  sixième au collège Louise Michel de Paimboeuf en section d’enseignement général et professionnel adapté.  Le sort les rattrape : Monsieur Patron agresse sexuellement certains enfants accueillis, a vraisemblablement violé Laetitia ; c’est ce que dit Jessica et que semblent confirmer des confidences de Laetitia à des amis mais faute de preuves, il ne sera pas jugé pour ce crime particulier. Cependant, Jessica et quatre autres jeunes femmes ont porté plainte contre lui avant que l’auteur n’interviewe Marcelle Patron qui lui donne à la fin de l’entretien, l’adresse et le numéro d’écrou de son mari incarcéré. Il a en effet été déclaré coupable par la cour d’assise de  Loire Atlantique et condamné à huit ans de prison. S’appuyant sur les témoignages et le procès, l’auteur insiste sur la complexité de la situation  pour Jessica : fut-il un « amoureux déplacé »,   un « prédateur », un « bon père ‘‘malgré tout’’ » ? La juge qui a instruit le procès, interrogée par l’auteur, déclare : « Je n’exclus pas une forme d’attachement aux jumelles. Elles ont pu vivre de bons moments conviviaux,  jouer à des jeux de société. La nature humaine est complexe.  On n’est jamais complètement un salaud. C’est ça qui est affreux. » 

Le fait divers, affaire politique
Dans le récit du fait divers par les média, les Patron sont présentés comme la vraie famille de Laetitia et l’auteur montre comment la situation explique ce qu’il nomme une « captation de mémoire ». Les médias relatent les marches blanches dans lesquelles les Perrais et les Larcher disparaissent dans la foule des anonymes. M. Patron capte l’attention : il a été vécu, est encore vécu à ce moment-là, comme un homme solide, droit, faisant autorité. Il prononce, très éprouvé, une allocution dont les images sont reprises par toutes les télévisions. L’ensemble de la presse écrite et audiovisuelle se presse devant le domicile des Patron. Celui-ci réclame des mesures contre la récidive, l’incarcération à perpétuité de tous les détraqués sexuels. Même si la douleur est sincère, l’auteur montre, dans l’étonnant chapitre « L’axe Patron Sarkozy » comment les mots qui l’expriment seront récupérés par le président de la République. Celui-ci a toujours fait preuve de sollicitude à l’égard des victimes. Dans ce cas, alerté par ce drame, il a aussi invité Jessica à le rencontrer avec les Patron. A ce moment là, M. Patron n’est pas encore inculpé et Sarkozy se sert de ses propos et de l’affaire par l’intermédiaire de son ministre de l’Intérieur : « Il y a eu des fautes commises. Ceux qui ont commis ces fautes devront en répondre ».  La création  de l’Office de suivi des délinquants sexuels est annoncée « afin de pallier la défaillance de la chaîne pénale ». Pour les média comme pour l’Elysée, M. Patron est le représentant et porte-parole de la famille. L’auteur précise : « Chacun dans son domaine de parole et d’action, Sarkozy et Patron sont des figures paternelles, des autorités morales, des références, des remparts, le courage incarné ». Cet accord ne peut s’opérer qu’au détriment de Franck Perrais, le vrai père des jumelles auquel, « avec son nez cassé, sa brosse blonde, ses tatouages et sa boucle d’oreille, symbole d’un lumpenprolétariat déjà vaincu, pas un téléspectateur, pas un électeur ne peut s’identifier ». Au moment où le débat sur la délinquance sexuelle était relancé, il aurait été invraisemblable qu’à la « geste présidentielle » s’associe un homme condamné aux assises pour viol. Mais choisissant Patron comme auxiliaire, Sarkozy s’appuie, ironie stupéfiante de l’histoire, sur celui qui apparaîtra plus tard  comme un violeur récidiviste. L’affaire prend un tour politique quand les magistrats du TGI de Nantes, se mettent en grève en février 2011  pour protester contre l’accusation de fautes commises qui a été prononcée à leur endroit par le chef de l’Etat. Le procureur Ronsin, le juge Martinot soutiennent autant qu’ils le peuvent, le mouvement. Pendant ce temps, l’enquête se poursuit

Ceux qui enquêtent
Après les assistants sociaux et les services d’aide à l’enfance, après l’enquête sociale, et l’intervention du juge des enfants au moment de leur trouver un lieu de vie, sont donc venus, après l’assassinat, les enquêteurs liés au pénal et l’auteur les rencontre, éprouve envers eux estime et sympathie, sentiments réciproques qui les a fait, malgré quelques réserves tout d’abord, contribuer à sa recherche.
La première personne qu’il rencontre est Cécile de Oliveira, avocate de Jessica, et dit avoir été frappé d’emblée par « sa finesse, son intelligence, son humanité. »
Les enquêteurs sont nombreux : le procureur Ronsin, « homme brillant, discret, à l’intelligence affûtée », qui s’est engagé à retrouver tous les restes de Laetitia, le juge Martinot qui a eu l’intuition que l’affaire se transformerait en casse-tête politico-judiciaire  et le gendarme Touchais « pétri de valeurs » chef de la section de recherche, dont l’auteur apprécie la droiture et le travail. Et tout autour, s’affairent les média, tous en quête de la première information qui tombera ; l’auteur évoque les concurrences frontales entre les principales chaînes de radio et de télévision. Il s’intéresse plus particulièrement, quant à lui, au travail d’Alexandra Turcat devenue chef de la rédaction du bureau de l’AFP à Rennes. Le dossier qu’elle a constitué et lui a confié, notes, photos, coupures de presse offre, dit-il « une vue imprenable sur le travail du journaliste au cœur de l’événement »  Il interroge le sens des déferlantes médiatiques, relevant à la fois «  de l’hommage, du suivisme grégaire et de la compétition ». Chercheur parmi ces enquêteurs, il évoque en trois points sa méthode d’historien : « comprendre l’affaire, en saisir les enjeux individuels et collectifs […] ouvrir l’affaire, montrer qu’elle n’est pas réductible à un crime […], dissiper l’affaire, oublier le fin pour libérer la victime de sa mort, pour la restituer à elle-même »

Traiter les faits…Comme un thriller
Historien, Ivan Jablonka est aussi un écrivain. Il parvient donc, sans masquer l’aspect horrifiant des faits, à les rendre lisibles en les relatant dans le style d’un thriller : il fait alterner le récit du dernier jour de Laetitia et du procès de Meilhon avec des séquences retraçant l’enfance de la jeune femme, des considérations d’ordre social, les recherches historiques et le suivi, pas à pas, de l’enquête.
Le dernier jour de sa vie, Laetitia a rejoint Meilhon dans un bar, le Barbe blues où une altercation a eu lieu et Laetitia en a pleuré ; il l’a ensuite entraînée chez lui, au lieu dit Le Cassepot, sorte de garage à ciel ouvert, encombré d’épaves de voitures et autres objets. Il y a là la maison du cousin où Meilhon a le droit de loger en son absence. Là, selon le SMS que Laetitia envoie à un ami, William, il l’oblige à une fellation. Elle lui demande d’arrêter ; il la projette contre le mur, puis s’excuse. Elle demande à être  ramenée à son scooter qu’elle a garé à La Bernerie, près de l’Hôtel de Nantes où elle travaille. C’est de là qu’elle rejoint  habituellement le domicile des Patron où elle vit. A ce moment-là, au moment où ils vont se séparer, une dispute éclate. Bouleversée, en colère, elle menace de porter plainte. Elle remonte  sur son scooter. Meilhon la suit en voiture, occasionne la chute du scooter ; au moment donc, où  s’autorisant la résistance, elle était  presque en train de s’en sortir. Il enferme Laetitia dans le coffre de sa 103 blanche, se dirige vers Le Cassepot. Elle est ensuite simultanément frappée, poignardée quarante quatre fois, étranglée, découpée avec une scie à métaux ; son corps a été stocké dans des poubelles et jeté à l’eau dans une nasse lestée par un parpaing en deux étangs différents, les membres dans l’un, le tronc dans l’autre, « charogne pour les poissons », « surtuée » dit l’auteur et « cet anéantissement clôt une séquence qui s’ouvre par la fellation interrompue : Laetitia a été mise à mort en tant que femme, en tant qu’il y avait en elle une femme à soumettre, à écraser , à détruire ». C’est pourquoi l’auteur utilise pour caractériser le crime, le terme de féminicide. Ce terme  désigne un tel crime en Amérique latine ; de nombreuses voix s’élèvent pour qu’il soit reconnu dans la loi en France.

Meilhon est jugé lors d’un premier procès le 22 mai 2013 puis d’un second, en appel, à l’ouverture duquel l’auteur assiste en novembre 2014. Au terme du premier, il est condamné à la prison à perpétuité, à une peine incompressible de 22 ans et à une rétention de sûreté.
Jamais il ne s’est montré coopératif,  toujours mentant, niant les faits, provocant les gendarmes, les avocats,  les juges. Le 22 juillet, attendant sa comparution  dans la prison du palais de justice, furieux de ne pas être autorisé à fumer, il entonne une complainte obscène glaçante, entrecoupée de ricanements, qui sera diffusée au procès,  et qui  commence par : « Vous ne la retrouverez pas, oh c’est dommage ! » et qui contient des détails horrifiants et éclairants quant à la façon dont il considère une femme. Elles sont pour lui des «   salopes » et pour les attraper il use de charme et d’intelligence dont il est loin d’être dépourvu. Mais Laetitia a résisté à la fellation ; « l’oie blanche a fait reculer le loup, la gamine a humilié le surhomme » ; c’est cette liberté qu’elle a payée  de sa vie dès lors qu’il a compris qu’elle porterait plainte. Il peut déclarer avec cynisme mais aussi lucidité que Laetitia était «  une fille superbe, pleine de vie, franche, sincère, portant une certaine souffrance en elle ». L’avocat de Franck Perrais fera un lien entre ce qualificatif «  superbe » et le démembrement.
Au terme du second procès, en 2015, la peine reste inchangée moins la peine de sûreté.

D’écriture et poésie, une recomposition de Laetitia
Le projet de Ivan Jablonka est de rendre Laetitia à la vie, déjà en lui édifiant un sépulcre de mots mais aussi en déduisant des souvenirs et images qu’il recueille l’existence qu’elle aurait eue si elle avait pu aller au bout du mouvement de révolte qui commençait à l’animer dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011. C’est la beauté humaine, sensible et esthétique de ce geste, de cette geste qui a nourri mon désir, enclin parfois à retomber, de lire ce texte de bout en bout et d’en rendre compte. Quand l’enthousiasme s’éteignait, il me fallait vouloir, vouloir regarder l’horreur en face au lieu de me détourner pour la dénier, comprendre qu’elle n’avait pas, ne pouvait avoir, le pouvoir d’abolir la beauté qui restait vivante en elle, avec et contre elle, une beauté qui redonne vie. Il ne s’agit pas ici à proprement parler, de littérature. Ivan jablonka écrit : « Laetitia c’est moi » ; pourtant, n’est pas Flaubert qui veut. Mais peut-être l’écrit-il comme une provocation, une affirmation : le littéraire ne concerne pas seulement la pure littérature et, ici,  la qualité littéraire affleure souvent…et pourquoi, du reste,  le littéraire ne contribuerait-il pas à faire vivre autrement, dans une hybridation, les sciences sociales qui, se voulant exactes, sont généralement désolantes de sécheresse ? C’est  grâce à son talent littéraire que l’auteur sème de la vie dans la mort et nous rend Laetitia.
Nous la voyons, à sept mois, maigrichonne, calée, en pyjama rose entre des coussins. Fillette, elle reste dans son coin, pleure souvent. Jessica, plus énergique, la protège. On la voit, plus tard, elle a alors huit ans, se précipiter, joyeuse, vers la soupe au lait, courir et rire. De 2001 à 2005, elle se montre agréable ne pose pas apparemment de problème mais une faille, apparaît dans le mutisme et le refus du suivi thérapeutique, une résistance sourde aux mots. Chez les Patron, elle a choisi les surnoms : mimi pour  la mère d’accueil, Gilou, Tilou, P’tiloup pour le père. A cette époque, elle écrit pour eux  un billet qui commence ainsi : « Vous être mon petit rayon de soleil
même si défois je vous le montre pas… »
Elle est une élève appliquée, a un ami, Fabian, plus jeune, qu’elle considère comme un petit frère  à qui elle se confie. En quatrième, elle embrasse un garçon pour la première fois. Dans son entretien avec l’auteur, Fabian évoque leurs lettres de confidence, ses erreurs d’orthographe, sa façon personnelle  de plier une feuille. Elle protège Fabian, tente peut-être de lui donner ce qu’elle n’a pas reçu. En 2008, au terme de leur parcours en SEGPA, elle et Jessica entrent au Lycée de Marchecoul pour préparer un CAP permettant de travailler dans la restauration collective. Laetitia se destine au service, paraît heureuse. Dans le chapitre « Portrait de Laetitia », l’auteur écrit : « Laetitia avait la grâce. Elle était mince, élancée… » Il évoque ses vêtements, leur taille, leur couleur, en particulier le fuchsia d’un chemisier. Elle relevait ses lunettes de soleil sur ses cheveux longs, aimait les bijoux, les chouchous. « La beauté est goût, talent personnel, mais aussi revanche », écrit-il.  Elle commence à se maquiller au moment où débute son apprentissage à La Bernerie, à l’Hôtel de France. Sa sœur, Fabian et son entourage en général, la décrivent comme douce, généreuse, positive. Dans les contrariétés, elle se borne à se refermer « comme une huître ». « Gentillesse, repli sur soi, écrit l’auteur : ne pas donner prise, ne pas susciter de mécontentement chez l’autre » Mais, d’après ses copains, elle est aussi  une fille « calme, droite, posée, bien dans sa peau, qui sait ce qu’elle veut » Deux Laetitia  apparaissent, l’une assez passive, sans doute encore enfant, et la jeune fille pimpante, en voie d’émancipation. Ayant eu accès à son site sur facebook , l’auteur souligne qu’elle s’y fait visible, n’hésitant pas à s’exprimer, à poster des devises. A la fin de l’été 2010, elle s’épanouit dans son travail ; titulaire d’un CAP, elle quitte le lycée de Marchecoul, s’inscrit pour le centre interprofessionnel de formation pour l’artisanat et les métiers de Saint Nazaire qui prépare à tous les métiers, du CAP au BTS. Elle continue à travailler à l’Hôtel de France à La Bernerie, gagne le SMIC.  Elle est heureuse de faire partie d’une équipe, elle sort avec des amis. Il fait beau cet été- là. L’auteur écrit : « Le 12 octobre, un mardi, Laetitia écrit sur sa page facebook :’’en mode plage aujourd’hui tro kiffan le soleil ‘’. Déesse des commencements, la jeune fille s’offre aux vagues. Ce mythe du quotidien en mémoire d’un été indien au bord de l’océan, résonne en moi comme du René Char
Tro kiffan le soleil » 
Des ombres au tableau, pourtant à partir du mois de novembre. Laetitia se replie, sort peu et, au début de l’année 2011, elle rédige des lettres testaments, des lettres suicidaires : elle fait ses adieux, distribue ses objets, demande qu’on prélève ses organes, imagine les gens présents à son enterrement. Pourquoi ? L’auteur recourt à une méthode de fictions explicatives : en finir avec « cette vie de merde » ? Avoir découvert que sa sœur était devenue «  l’objet sexuel » de M. Patron ? Une agression de M. Patron ?  La vérité peut tenir de ces trois hypothèses mais reste inaccessible. Le dernier jour de sa vie, Laetitia l’a passé à suivre les injonctions de son meurtrier, comme sa sœur celles de M. Patron. L’auteur interroge : « Leur docilité est-elle l’empreinte que la violence masculine a laissée sur elles ? » Rien n’a pu s’interposer entre elle et l’appel de la mort.
L’auteur après avoir écrit que s’il pense aux morts, il écrit pour la vie, achève sa recherche sur une évocation de ce qu’aurait été l’existence de Laetitia si son ultime mouvement pour  dire non et ainsi conquérir sa liberté n’avait pas conduit au désastre : « Elle est morte en femme libre, écrit-il, elle vit en femme libre » Et il ajoute« Je n’ai pas envie de la laisser toute seule. Que mon livre soit sa phosphorescence, le sillage pailleté et le rire qu’elle a laissé dans l’air une après-midi d’été, une traîne de mots qui disent autant sa grâce et sa noblesse que ses fautes d’orthographe […]. Je voudrais qu’elle danse, danse pour elle et pour nous jusqu’à la fin des temps »

Pour mener à bien la lecture de « Laetitia ou la fin des hommes » (et ici la polysémie du mot « fin » interroge), j’ai eu besoin, pour ne pas perdre souffle, de deux appuis, celui de la psychanalyse et l’ombre tutélaire de Spinoza.
La psychanalyse, donc, m’offrait à nouveau ici, comme toujours, au besoin, sa fonction structurante là où pourtant,  je n’étais plus impliquée dans son dispositif, auquel j’avais contribué des années durant, dans l’écoute comme dans l’invitation, faite à ceux qui la risquaient, à bien entendre leur parole et leur souffrance.
L’arrière plan psychanalytique est évident dans tout l’ouvrage quand, par exemple, l’auteur énonce qu’un bébé ne se vit pas séparé de sa mère, ressent ce qu’elle ressent ; quand il évoque le duo Eros et Thanatos ; la question de la loi dans le foyer Meilhon ; et surtout quand il éclaire l’inéluctabilité de la répétition, si elle n’est pas « travaillée », constat particulièrement cruel quand Meilhon, lors du jugement en appel, évoquant  la bagarre au Barbe Blues et les pleurs de Laetitia lance à Frank Perrais assis sur la banc des parties civiles : «  Je suis désolé, Monsieur Perrais, mais elle m’a dit que ça lui rappelait son enfance »...
Un homme a enrichi ce que mon expérience aussi bien comme analysante que comme psychanalyste m’a apporté, et, au-delà, m’apporte encore et j’ai ressenti un réconfort à le retrouver là : cet homme, Spinoza a consacré une partie de son « Ethique » à définir les passions joyeuses et les passions tristes, à explorer de manière méthodique le champ des affects, pour désigner la haine/tristesse comme ce qui décompose et se révèle donc, en tant que tel, inadéquat et l’amour/joie comme ce qui compose et s’avère adéquat.  L’auteur consacre ses dernières lignes  à la composition et à l’adéquation : « Comme le disait Laetitia dans une de ses lettres-testament et avec la poésie qui lui appartient ‘‘La vie est fête comme sa’’. Oui, comme ça, la vie est fête ». Ces lignes font écho à l’exergue : « Laetitia est hominis transitio a minore ad majorem perfectionem ». La joie est le passage de l’homme d’une moindre perfection à une plus grande » Spinoza  L’Ethique…Laetitia !
NC

vendredi 13 janvier 2017

La renarde blanche



 Il y avait une renarde blanche qui apparaissait parfois à la lisière des bois ; mais sitôt qu’on l’avait entr’aperçue, elle disparaissait. On aurait pu douter de sa réalité mais dès qu’on l’oubliait, elle réapparaissait furtivement, en particulier aux poètes.

Un jour, alors qu' elle  était allongée dans les herbes hautes et que le soleil réchauffait son échine souple, elle respira une odeur inconnue, une odeur étrange, qui l’envoûta. C’est alors qu’elle vit l’homme à travers le rideau des herbes. Elle eut un mouvement pour fuir mais l’odeur la tenait là comme enchaînée. Il allait passer sans la voir et elle fit un léger mouvement qui anima les herbes. Il se retourna, leurs regards se croisèrent ; ils se virent, se regardèrent, crurent se reconnaître, venus de quel autre espace ? De quel autre monde ? Il aurait voulu la capturer, pensa à la cordelette qui était dans sa poche. En faire un lasso ? Mais le regard posé sur lui, et dans lequel ses yeux se noyèrent, l’immobilisa. Le temps  se suspendit. Nul ne  sait jusqu’à quand ils restèrent là, l’homme et la renarde, se voyant, se perdant, se trouvant l’un en l’autre.

Le vieux de ce pays de landes qui nous a raconté cette histoire, dit que l’arbre auquel l’homme s’est appuyé, a retenu sa forme qui s’y dessine encore. Les herbes argentées, toutes proches, gardent l’empreinte de la renarde allongée. Il dit que, le soir, lorsque la lune se lève et que le vent perd son souffle, on peut, prêtant attentivement l’oreille, entendre ce regard qui continue de se murmurer dans le temps qui s’arrête.
nc

vendredi 6 janvier 2017

Marcottage



Je marchais et ce mot m’est re-venu, comme re-monté de la terre : marcottage. D’où le rencontrais-je donc ? Vague image de mon grand-père paysan mettant en terre une branche repliée en arceau à partir de la base d’un figuier. Me rejoignait-il de plus loin encore ? D’ancêtres lointains, vraisemblablement serfs comme semblent l’indiquer le patronyme maternel et la généalogie ?
Selon le « De agri cultura » de Caton l’Ancien, diverses méthodes de marcottage permettent la multiplication des racines d’une plante, généralement selon une technique rhizomique. Mais il existe aussi le marcottage aérien, celui justement que j’allais effectuer sur  mon orchidée préférée dont une hampe avait refleuri à profusion et dont une autre avait produit un keiki (bébé, rejeton en hawaïen), c'est-à-dire un buisson de feuilles qui commençait à mettre des racines. J’allais devoir séparer le keiki de la plante, le placer dans de la sphaigne bien humidifiée protégée par un manchon ; la marcotte ainsi constituée serait un espace transitionnel d’environ deux mois avant un rempotage dans une verrine où les racines pourraient recevoir la lumière…
J’anticipais tout en marchant et réalisai alors que je marcottais aussi des textes. Je me demandai combien de keikis j’avais transformés en marcottes, les prélevant à partir d’écrits multiples et les laissant décanter en moi, jusqu’à ce que, suffisamment mûris, ils soient devenus mon tissu intime, chemin brodé de mots, chemin de table où me nourrir, chemin de vie où me désoler, me réjouir, penser et croiser un (e) autre à mi chemin ami, cet autre de la conversation intime en soi ou dialoguée dans l’échange. Sans doute ne cesserais-je pas de marcotter et, écrire, n’est-ce pas, du reste, être otage de la trace, de la marque ?  Je  ressens profondément la joie du marcottage comme antidote aux excès de ce qui se donne, en notre actualité, dans une accélération temporelle, pour authenticité du partage et de la communication… et l’on peut croire que des vessies sont lanternes, expérience édifiante quand la réflexion permet de reconnaître le leurre, l’erreur dont, par désir d’y croire, on se sera fait, un temps, complice. Mais, dans le temps long, comme avec le marcottage, impossible de tricher : le temps long dit la vérité et la perte éventuelle est une autre sorte de gain, celui du vide et du silence.
Je poursuivais mon cheminement tandis que la terre que je foulais exhalait des senteurs humides et que les cyclamens sauvages hissaient au-dessus du sol leurs infimes et délicates fleurs aux teintes parme nacré. Quelques traces de sabots creusaient le chemin ça et là. Le cerf et les biches étaient passés. Les arbres accompagnaient mes images et mes pensées de leur murmure, de leurs oiseaux jacassant à l’envi, me rappelant, autre sorte de marcottage, les versions latines de mon adolescence, à partir des « Géorgiques » quand Virgile évoque les chênes dédiés à la déesse au sanctuaire de Dodonne où les prêtresses devaient interpréter le bruissement du feuillage. Le mot « mergus » qui signifie plongeon, désignant un vol d’oiseau s’est ensuite associé dans le texte « de arboribus » de l’agronome Columella sous Tibère au quatrième siècle, à l’image de l’enfoncement ; il a pris alors le sens de marcotte. Traduction, musique et évolution d’un mot, autres formes du marcottage : notre humanité tient de  la nature ; elle est dans nos antécédents et je m’en suis étymologisée.
NC