vendredi 13 janvier 2017

La renarde blanche



 Il y avait une renarde blanche qui apparaissait parfois à la lisière des bois ; mais sitôt qu’on l’avait entr’aperçue, elle disparaissait. On aurait pu douter de sa réalité mais dès qu’on l’oubliait, elle réapparaissait furtivement, en particulier aux poètes.

Un jour, alors qu' elle  était allongée dans les herbes hautes et que le soleil réchauffait son échine souple, elle respira une odeur inconnue, une odeur étrange, qui l’envoûta. C’est alors qu’elle vit l’homme à travers le rideau des herbes. Elle eut un mouvement pour fuir mais l’odeur la tenait là comme enchaînée. Il allait passer sans la voir et elle fit un léger mouvement qui anima les herbes. Il se retourna, leurs regards se croisèrent ; ils se virent, se regardèrent, crurent se reconnaître, venus de quel autre espace ? De quel autre monde ? Il aurait voulu la capturer, pensa à la cordelette qui était dans sa poche. En faire un lasso ? Mais le regard posé sur lui, et dans lequel ses yeux se noyèrent, l’immobilisa. Le temps  se suspendit. Nul ne  sait jusqu’à quand ils restèrent là, l’homme et la renarde, se voyant, se perdant, se trouvant l’un en l’autre.

Le vieux de ce pays de landes qui nous a raconté cette histoire, dit que l’arbre auquel l’homme s’est appuyé, a retenu sa forme qui s’y dessine encore. Les herbes argentées, toutes proches, gardent l’empreinte de la renarde allongée. Il dit que, le soir, lorsque la lune se lève et que le vent perd son souffle, on peut, prêtant attentivement l’oreille, entendre ce regard qui continue de se murmurer dans le temps qui s’arrête.
nc

6 commentaires:

Hue Lanlan a dit…

de la vertu des contes, renard, femme, féminin, les trois termes associés sont souvent maléfiques mais ici la renarde blanche et le vieil homme renouent le temps et l'on imagine avec plaisir leur présence en creux dans la matière.
Belle journée remplie de contes qui donnent issue autrement au monde des pulsions enfouies :-)

Noëlle Combet a dit…

"Présence en creux dans la matière" : belle lecture de ce texte. Lien matérialisé dans l'arbre et dans les herbes...Pulsions faites désir. Merci Huê pour votre passage et belle journée à vous aussi.

r.t a dit…

Ah ces rencontres furtives qui font des trouées infranchissables dans nos modes d'existence et que nous rêvons de graver, d'imprimer, de revivre...

Noëlle Combet a dit…

Oui. Merci René.

Luc a dit…

Ce conte me parle énormément. Vous le savez, je suis rural, comme j'aimerais rencontrer cette renarde blanche! Je vous assure, très sincèrement que je n'oublie jamais le regard d'un animal croisé lors d'une promenade, j'ai eu cette expérience avec des renards, des chevreuils et même un sanglier, un instant magique qui mêle peur et admiration et laisse une empreinte indélébile. Une renarde blanche! peut-être, un jour... Merci pour ce rêve, Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Un grand merci, Luc, pour cette lecture. Oui, le regard animal est d'une profondeur intense que les humains peuvent( pas toujours!) avoir oubliée. J'ai, comme vous, fait de ces expériences qui nous mettent en contact avec l'infini. Et le rêve n'étant qu'une autre forme de la réalité, vous avez donc rencontré la renarde blanche. Très belle journée à vous, accompagné par elle...