vendredi 6 janvier 2017

Marcottage



Je marchais et ce mot m’est re-venu, comme re-monté de la terre : marcottage. D’où le rencontrais-je donc ? Vague image de mon grand-père paysan mettant en terre une branche repliée en arceau à partir de la base d’un figuier. Me rejoignait-il de plus loin encore ? D’ancêtres lointains, vraisemblablement serfs comme semblent l’indiquer le patronyme maternel et la généalogie ?
Selon le « De agri cultura » de Caton l’Ancien, diverses méthodes de marcottage permettent la multiplication des racines d’une plante, généralement selon une technique rhizomique. Mais il existe aussi le marcottage aérien, celui justement que j’allais effectuer sur  mon orchidée préférée dont une hampe avait refleuri à profusion et dont une autre avait produit un keiki (bébé, rejeton en hawaïen), c'est-à-dire un buisson de feuilles qui commençait à mettre des racines. J’allais devoir séparer le keiki de la plante, le placer dans de la sphaigne bien humidifiée protégée par un manchon ; la marcotte ainsi constituée serait un espace transitionnel d’environ deux mois avant un rempotage dans une verrine où les racines pourraient recevoir la lumière…
J’anticipais tout en marchant et réalisai alors que je marcottais aussi des textes. Je me demandai combien de keikis j’avais transformés en marcottes, les prélevant à partir d’écrits multiples et les laissant décanter en moi, jusqu’à ce que, suffisamment mûris, ils soient devenus mon tissu intime, chemin brodé de mots, chemin de table où me nourrir, chemin de vie où me désoler, me réjouir, penser et croiser un (e) autre à mi chemin ami, cet autre de la conversation intime en soi ou dialoguée dans l’échange. Sans doute ne cesserais-je pas de marcotter et, écrire, n’est-ce pas, du reste, être otage de la trace, de la marque ?  Je  ressens profondément la joie du marcottage comme antidote aux excès de ce qui se donne, en notre actualité, dans une accélération temporelle, pour authenticité du partage et de la communication… et l’on peut croire que des vessies sont lanternes, expérience édifiante quand la réflexion permet de reconnaître le leurre, l’erreur dont, par désir d’y croire, on se sera fait, un temps, complice. Mais, dans le temps long, comme avec le marcottage, impossible de tricher : le temps long dit la vérité et la perte éventuelle est une autre sorte de gain, celui du vide et du silence.
Je poursuivais mon cheminement tandis que la terre que je foulais exhalait des senteurs humides et que les cyclamens sauvages hissaient au-dessus du sol leurs infimes et délicates fleurs aux teintes parme nacré. Quelques traces de sabots creusaient le chemin ça et là. Le cerf et les biches étaient passés. Les arbres accompagnaient mes images et mes pensées de leur murmure, de leurs oiseaux jacassant à l’envi, me rappelant, autre sorte de marcottage, les versions latines de mon adolescence, à partir des « Géorgiques » quand Virgile évoque les chênes dédiés à la déesse au sanctuaire de Dodonne où les prêtresses devaient interpréter le bruissement du feuillage. Le mot « mergus » qui signifie plongeon, désignant un vol d’oiseau s’est ensuite associé dans le texte « de arboribus » de l’agronome Columella sous Tibère au quatrième siècle, à l’image de l’enfoncement ; il a pris alors le sens de marcotte. Traduction, musique et évolution d’un mot, autres formes du marcottage : notre humanité tient de  la nature ; elle est dans nos antécédents et je m’en suis étymologisée.
NC   

6 commentaires:

Luc a dit…

Quelle culture! J'aime beaucoup votre fusion naturelle de ce qui nous entoure et de ce que nous sommes.
Plus terre à terre, je marcotte mes hortensias.
Belle journée à vous, bien amicalement.

Noëlle Combet a dit…

Merci Luc et longue vie à vos hortensias. Culture? Bof! Ne surestimons pas...L'origine est l'enseignement que j'ai reçu...Ensuite, simple approfondissement avec Internet. C'est à la portée de tous. Vous y trouveriez sans doute plein de renseignements sur les hortensias. Belle journée à vous et merci pour votre présence.

r.t a dit…

Quel beau voyage, ce texte ! Certes, il tient des Géorgiques, quelques pas suffisent à donner l'immensité du paysage, à sentir la marche de Virgile et de Claude Simon, ces géants, et de tous les autres qui croisent, oubliés, entrevus, ignorés mais présents, puisque nous sommes là, dans leurs traces brouillées, remuées. Mais rien ne se perd, tout a un passé et un avenir. Il nous faut, comme vous, être bon renard, bon flaireur. Il y a quelques truffes que je me garde encore à déguster, à partager, dans cette parcelle d'écriture.

Noëlle Combet a dit…

Oui, de nos antécédents, des traces et des renard(e)s...de Virgile à Claude Simon et nous tous qui aimons errer, divaguer, laisser la pensée aller de la plume d'oiseau, à celle, que le clavier ne fait pas oublier, de l'écriture. Ce sont de ces flâneries que j'aime, René, ici et là, chez moi ou chez vous, vivre à vos côtés. Merci.

Hue Lanlan a dit…

marcotter des textes et des pensées, avec les plantes comme guide, ainsi que des auteurs, patrimoine de la pensée, ah c'est un beau programme de début d'année !
bonne fin de dimanche à vous

Noëlle Combet a dit…

Merci Huê...Votre programme de début d'année, "Vases communicants" m'a paru aussi très attirant et je compte aller le voir de plus près : je ne l'ai, pour l'heure, qu'entr'aperçu...Merci d'être passée ici et bonne fin de soirée à vous.