jeudi 23 février 2017

Ouvrir et refermer la valise de l'"hainamoration"



La lecture du roman « Laetitia ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka et l’approche que j’en ai réalisée en janvier 2017, ne m’ont pas laissée indemne  mais ont quelque peu sédimenté en moi,  y faisant trace, me ramenant de façon plus générale, comme je l’indiquais déjà en réponse rapide à un commentaire, au mot- valise de Lacan : « hainamoration » ; et j’ai imaginé une valise dont la charnière, éventuellement le charnier, serait le désir.
 Ouvrons la valise : dans un compartiment, le désir se débauche en pulsion, en tant que telle, aveugle, destructrice, mécanique. Le supposé « amour »  peut en devenir « crime parfait », le désir criminel pouvant aller de simples vexations dévastatrices, meurtrissures au jour le jour, jusqu’ à l’absolue destruction, le meurtre de l’autre vivant : un être humain, un peuple, des vestiges civilisationnels.  Dans l’autre compartiment, un tourbillon métastable : si le désir satisfait  prend la seule forme d’un assouvissement, d’une consommation, alors, l’amour qui s’en est éventuellement produit s’éteint à plus ou moins long terme ; si, satisfait ou non, il se dépasse , il peut devenir le lieu de l’amour/joie selon Spinoza, forme d’amour qu’à la fin des « Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Lacan restant à l’écart d’une « mystique laïque », définit comme une foi. La méprise vient de l’expression spinoziste « amor intellectualis Dei » où Lacan semble prendre le mot « Dei » au pied de la  lettre. Mais il oublie, ou ferme les yeux sur ce dont Dieu est le nom dans l’ « Ethique », nom  dont Spinoza,  dans son contexte, ne pouvait faire l’économie, mais qu’il associe en diverses occurrences à la Nature. « Deus sive Natura » Dieu ou la Nature écrit-il clairement dans l’ « Ethique », nous ouvrant la voie de la « mystique diurne », pour reprendre l’expression de Robert Musil. « Substance » écrit-il aussi dans d’autres passages. Cette « mystique diurne » que Lacan n’envisage pas, ce qui entrave sa théorisation de la « jouissance féminine », Musil la définit dans « L’Homme sans qualités » comme  « autre état » pouvant permettre aussi d’envisager une société moins agressive. Les troubadours en dessinaient poétiquement, « poéthiquement » la voie avec le « fin amor » dont ils faisaient l’expérience par l’intermédiaire de l’assag : Comme l’énonce Matfre Ermengau (fin XIIIe, début XIVe) : « Le plaisir de cet amour se détruit quand le désir trouve son rassasiement ».
Trois « destins du désir », si j’ose cette expression : régression pulsionnelle, possessivité qui peut se renverser aussi en pulsion, ou bien, qu’il se satisfasse ou non, dépassement ou élargissement ouvrant à un autre plaisir et, plus largement à la joie telle que la conçoit l’auteur de l’ « Ethique » : « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure »
Le désir dont cet amour là, « autre état », est le fruit, ne peut pourtant être un « désir pur » dont l’illusion produirait, dans la désincarnation, un excès quasi totalitaire. Il ne saurait manquer de « chair » ou de matière quand il se dirige vers un objet non humain ou animal, un tableau, une musique, une sculpture, un paysage par exemple ; et la « cause extérieure », bien réelle est, source de vie. Nous aimons l’« objet » non parce qu’il aurait toutes les qualités, nous prévient Spinoza, mais nous lui prêtons toutes les qualités parce que nous l’aimons. C’est donc l’amour qui fait naître l’objet et non l’inverse, comme nous l’imaginons souvent.
C’est bien sur ce point, l’objet imaginé dans une perfection, que le désir est lié au fantasme…Lié/délié, comme l’écrivait Lan Lan Huê dans sa lecture du texte que j’ai consacré à « Laetitia ou la fin des hommes ». C’est aussi en tant que tel, lié/délié qu’il apparaît dans les expériences des troubadours évoquant la « joy d’amour »
 J'aime aussi imaginer la valise refermée, prenant la forme d’un étui de violoncelle, écrin contenant, à l’image de notre intimité, le bouillonnement de tout cela- fantasme, désir, jouissance, amour, joie, ré-jouissance,-« lié/délié »- avec le pari que ce tourbillon, symphonie et/ou cacophonie, charrie et provoque de la création.
Nous en sommes très loin la plupart du temps dans la mesure où, souvent, dans nos sociétés, pour beaucoup, et pour chacun, ponctuellement, le désir ne vise rien d’autre que son extinction dans un assouvissement, ce qui renvoie à  la consommation avide d’objets  qu’encouragent  nos sociétés.  Alors, dans cette extrémité du désir, dont, dans son roman « Des souris et des hommes », Georges Steinbeck propose l’exemple, Laetitia reste potentiellement cible du crime, ne peut se métamorphoser en laetitia qui,  nom commun, se ferait terme générique pour désigner la « joie » au sens spinoziste, désir prolongé dans une modalité de l’amour, « plaisir d’amour » qui ne durerait pas « qu’un instant ».
NC

dimanche 5 février 2017

Arpenter l'incréé



Là où images et mots
se parlaient en écho,
s’échangeaient, alternaient, s’effaçaient,
se méprenaient,
une parmi toutes,
étrangement rêveuse, si puissamment rêvée,
 que renversée et dégriffée ;
 de vérité défigurée, les pas, déphasés, silencieusement, s’éloignent
en boitant,
arpentent l’incréé, le vide où se trace
en creux
une présence défaite
pourtant indépassable,
en un frisson de fleur
faisant du vivre joie.
nc