lundi 27 mars 2017

Espaces cardinaux



La veille, ils avaient, elle et lui, épaule contre épaule, regardé par delà la fenêtre, le soleil déchirer l’étoffe pourpre des nuages à l’ouest devenant peu à peu, dorénavant,  leur territoire cosmique.

Ils avaient eu à éprouver ensemble, en divers temps, la dureté du nord et les excès du sud.
Le mieux allant, le mieux disant de leurs choix humains et de leur intimité, c’est à l’est et au sud-est, qu’ils  l’avaient vécu. Les violoncelles leur avaient souvent prêté, là, leurs accords intermittents ; les peintres avaient déposé sur leurs murs couleurs multiples des métamorphoses et des effacements, des joies et des deuils qui encadrent une vie. Dans les moments partagés de vacance et vacuité, ils avaient goûté, en poésie de mots les douces soirées sous les grands chênes, quand des courses d’enfants résonnaient alentour de rires déployés dont les grelots tintinnabulaient encore en sa mémoire. Et le chat ronronnait d’aise, les couvant de son regard quand il sautait sur les genoux qu’il taquinait de sa griffe amoureuse.
Quelques autres, aimés, avaient croisé leurs trajets, autres amours les contestant, les faisant chanceler, chavirer, déclenchant des trombes qui catapultaient l’un au nord, l’autre au sud, et inversement ; jamais ils ne s’en étaient trouvés pour autant, dissuadés de cet orient où ils se rejoignaient, où les ramenait ensemble le choix personnel et humain de ce que, diversement, de concert, ils entreprenaient. Et cette élaboration partagée continuait à nourrir leur implication demeurée vivace, à leur mesure, dans le destin des hommes et du vivant.

Maintenant, sur une ligne d’écriture, imaginaire  à l’instar de celle qui figure l’horizon, sa main traçait des signes d’ouest en est, redescendait vers le sud, là où elle ressentait la légère pression des doigts de l’homme sur ses doigts, dansait  avec lui  au rythme des «Mots bleus », goûtait la chaleur de sa peau contre elle, et la joie déferlante des étreintes.
Jouant en l’instant sur le clavier  de son ordinateur comme sur un piano, elle se voyait en même temps, en surimpression, devant une feuille blanche, son stylo préféré à la main, habillage blanc, agrafes, extrémités et liseré médian d’un gris doux et argenté, encre bleue courant sur les lignes cardinales et aléatoires de l’écriture, ouest, est, sud …Le temps avait patiné d’un voile sépia les images enlacées dans l’écriture mais, dans l’espace, elles demeuraient d’une consistance, d’une épaisseur  aussi irréfutables que le rouge le plus rouge d’une rose ; et le stylo blanc- gris- bleu, toujours là, à portée de main en était le garant, déployant parfois encore, sur le papier, sa course azurée.

Et le chemin, doucement, s’infléchissait vers l’ouest. D’autres soirs encore, ils verraient, de leur fenêtre, épaule contre épaule, le soleil rougeoyer, s’obscurcir, signaler le destin, leur frayer le chemin. Un jour, l’un d’eux descendrait le premier, ravinant l’autre, lui pointillant la courte échelle où se laisser glisser à son tour, pour accoster au côtoiement ultime, inconnaissable alchimie, blanchiment obscur au-delà des miroirs et cette perspective faisait la vie présente encore plus vive, fruit à cueillir au vol, à l’est, dans l’éphémère saisissement de chaque matin, joie fugace, existentielle, au point du jour.
nc

4 commentaires:

René Thibaud a dit…

Une vie, comme l'éclosion d'une fleur de papier, dans la magie d'un accéléré-ralenti chorégraphié par la main qui écrit, confiante dans le don qu'elle possède, et son instrument fétiche.
Une vraiment très belle page, presque flaubertienne. On ne sait ce qui touche le plus, de cette écriture ou de cet élégant "pas de deux" qui joue les secrets et les mystères d'une histoire de vies.

Noëlle Combet a dit…

Comme toujours, l'émotion de te lire dans une sensibilité à la délicatesse de ton interprétation. Oui, mon stylo, mon fétiche, mon "doudou", pour créer mon "espace potentiel", celui qui ouvre à l'autre et au monde. Tu expérimentes pour ta part quelque chose de cela aussi...Plus que merci.

Hue Lanlan a dit…

une vie, un parcours, des rencontres, une rencontre et puis écrire, sur une page ou dans le ciel du temps, ce qui me venait est qu'il faudrait inventer une forme au verbe écrire, active et passive à la fois, accueillante du monde et au temps. Les latins disaient forme déponente comme cela est pour le verbe fari, parler ( parler et être parlé) et qui a donné infans, le ne parlant pas... encore.
Ecrire et être écrit, dans cette enfance de la perception et de la présence aux êtres, en cette douceur d'une boucle du temps. C'est ce que votre texte m'évoque.
Merci de ce beau texte Noëlle
Belle journée à vous
huê

Noëlle Combet a dit…

C'est vrai Huê: il manque à écrire la forme déponente. Votre association avec "fari" et "infans" a fait s'associer pour moi "être écrit(e)",ça "ça s'écrit" et " ça s'écrie", enthousiasme de l'enfant qui dé-couvre; et j'ai pensé : la criée...L'écriture comme criée en direction du blanc le blanc de la feuille et des nuages...en direction d'un(e) autre, ici, presque un passif pouvant être imaginé par-delà la forme pronominale, "je me suis écrié" pouvant se transformer aisément en "je me suis écriée"...c'est bien, comme vous l'écrivez d'"enfance de la perception qu'il s'agit", dont le fantasme s'inscrira, s'écrira dans cet "espace transitionnel" prêt à accueillir nos créations. Merci Huê, qui me ramenez toujours à cette herméneutique qu'ouvrent les mots...Et belle journée à vous aussi que j'aime ici rencontrer.