dimanche 30 avril 2017

D'aimance



Aimance…Ce mot m’enchante..Dessiné en minuscules, aimance  est tout en ponts et  rondeurs, jambages et boucles en ouverture. Seul, le i fait bande à part, y met un grain de folie, démence…A  le prononcer, les lèvres s’étirent légèrement à l’horizontale comme en un sourire,  puis se rapprochent avant que ne s’ouvre la bouche  puis qu’elle se referme à peine et que la langue, au bord des dents, exprime un souffle léger, un soupir. Sourire, soupirer, rire peut-être.
Et pour ce qui s’en exhale, voilà que son parfum léger comme la transparence d’un pétale annonciateur d’efflorescence nous dégage de celui d’amitié si volatil  qu’il se perd dans les foules numériques ou les formules conventionnelles (« Mais voyons, cher ami ! »). Celui de l’amour est plus profond certes voire capiteux,  parfois trompeur, tirant vers l’idéalisation ou le désir qui ne laisserait pas à désirer, parfum intolérable, à l’extrême, quand  il tourne à l’odeur brûlée de la passion.
Dans son réel, « aimance » me donne à réentendre la voix de Derrida telle que je l’ai imaginée en lisant « Politiques de l’amitié » : « On aura pressenti ce que je serais tenté d’appeler l’aimance, l’amour dans l’amitié, l’aimance au-delà de l’amour et l’amitié, selon leurs figures déterminées, par delà tous les trajets de lecture de ce livre, par delà toutes les époques, cultures ou traditions de l’aimer ».
Derrida l’a emprunté à Abdelkhébir Khatibi  qui en est l’inventeur et c’est à cette source que j’aime l’entendre résonner : « Aimance : un simple nom commun ? Le prénom qu'une femme porterait à merveille ? Le mot d'un secret, révélé par l'esprit de discernement et de sollicitude sur toute plage de désir ? J'appelle "aimance" cette langue d'amour qui affirme une affinité plus active entre les êtres, qui puisse donner forme à leur affection mutuelle et à ses paradoxes. Je suis convaincu qu'une telle affinité est à même de libérer entre les partenaires un certain espace inhibé de jouissance. Un lieu de passage et de tolérance, un savoir vivre ensemble entre genres, sensibilités et cultures diverses. L'Aimance ne se substitue pas à l'amour en tant que mot et fragment du réel, elle le prolonge. En dégageant un lieu encore silencieux, elle ne résout aucune énigme ; elle en propose une autre, qui soit un dialogue plus sensible entre corps et esprit. »
Et puis ce mot si je t’aime d’aimance-  je t’aime démence-est  invitation à chanter, à danser en faisant des pointes, ou à faire tourner une toupie  qui doucement s’épuise en ses arabesques progressivement défaites et se repose, couchée sur le côté.
nc

lundi 24 avril 2017

Ouvrances



La brume a glissé sur ma joue ;
un quart de lune a tangué dans le brouillard,
lumière cendrée où tu avais disparu un soir
quand je tendais vers toi les mains,
 à l’aveugle, un bandeau sur les yeux.
La ténèbre grise t’avait absorbé
comme elle avait englouti
l’amour du monde… Folie barbare
d’amour en haine…

Se rouvrirent pourtant les lèvres,
se cherchant,  se souriant,
au-delà des armes  larmes, dans les rues ;
et les rêves boucles de toi et moi,
dans nos émois, maillés éraillés.
La nuit fendue avait inventé un soleil bleu
et  l’intensité du lilas au matin
sur les chemins où la cueillait
une senteur de verbe ombre silence.

nc

lundi 10 avril 2017

Figures et vide dans l'"espace potentiel"



Il y a quelque temps, j’ai refait une expérience sans doute banale mais qui a pris à mes yeux ce jour-là, étant donné son acuité, une importance particulière et décisive. Nous étions trois à avoir vu ensemble le film « La poesia sin fin » de Alejandro Jodorowski et, à la sortie,  il est apparu qu’aucun de nous trois n’avait vu le même film. Et ça allait bien au-delà de quelques nuances d’interprétation. Nous avions chacun inventé un nouveau film, substituant nos projections à celle qui nous avait été proposée sur l’écran. C’était si saisissant que mes pensées concernant la lecture s’en sont trouvées remises « en branle ». 

Comme la « vision » d’un film, une lecture appelle une interprétation. Interpréter a pour origine  le latin interpres qui signifie inter-médiaire, média-teur, mais aussi messager, de Mercure en particulier ; ce sont les premières définitions. Ensuite, il désigne celui qui explique et il est alors associé aux astres, aux lois, aux prodiges. Le mot a aussi le sens d’entre-mise. Une lecture se met entre un auteur et un lecteur dessinant un partage, un espace diagonal allant de l’un à l’autre.
A partir de cette étymologie, impossible de penser la lecture comme objective contrairement à ce que voudraient les  commentateurs les mieux intentionnés : Roger Laporte dans « Ecarts » sur Derrida, écrit que  le commentateur en dépit de son désir de s’effacer au profit de l’œuvre, « intervient beaucoup plus qu’il ne le dit ou qu’il ne le croit lui-même ».  En effet, si le lecteur est inter-essé  au texte, c’est que sa sensorialité, ses affects sont d’emblée impliqués dans le sens qu’il lui attribue.  Son horizon personnel y est déterminant dans la mesure  où ce que, de lui, il met en jeu en lisant, produit une appropriation et, plus encore, une invention. Modifiant le texte, dès lors qu’il le fait sien, il en est modifié. Com-prenant le texte (au sens de « prenant » avec soi, en soi), il s’y intègre, tout en sachant que cette com-préhension est provisoire et que, relu, ou simplement remémoré, le texte pourra et devra être com-pris autrement, dirigeant le  « devenir soi » vers un « devenir autre ». Le corollaire du  devenir texte  en tant que devenir soi, est l’apparition de bifurcations qui interviendront dans la réflexion, dans le partage et dans de nouvelles lectures. Ainsi comprise, la lecture ne reste pas seulement interprétative ; elle se fait  herméneutique selon ce que propose Paul Ricoeur dans « Du texte à l’action ». Selon lui, la lecture est une projection du texte comme monde. Le « lisant » invente, raconte, réécrit la réalité selon un désir, un vouloir, une intention qui le fait lire entre les lignes extraire du texte un sens caché, qui est son propre sens caché et le conduit au-delà. Une lecture dé –couvre dans le récit, non pas seulement une histoire ou une théorie, mais, dans un premier temps, une fiction, d’où naîtra, dans un second temps, une création, interne ou  externe, structurée par un désir. Ainsi, le « devenir texte » produit au-delà d’un « devenir soi » un « devenir monde ».
J’ai retrouvé là ce point de vue qui m’est familier : devenant soi, on devient monde dans la mesure où le simple fait d’exister et d’évoluer est déjà un acte qui produit un « à venir » dans le mouvement ou son absence, tout aussi bien,  le simple « être là » pouvant, comme le geste modificateur, se révéler créateur, tandis que, sans cesse, se tisse entre chacun et son contexte, une influence réciproque. De même que nous modifions le livre qui nous modifie, de même nous inter-agissons avec le monde et la lecture y contribue.  Sur ce point, un lien se dessine avec les découvertes de la physique quantique.

En physique quantique, le résultat d’une expérience inclut l’expérimentateur.  Les expériences  réalisées, mettent à jour la dualité du photon qui peut se révéler être soit un corpuscule,  soit une onde et l’observateur  modifie, dès qu’il intervient, le résultat de l’expérience en fonction de l’instrument qu’il utilise. En 1998, des expériences sur la dualité du photon, réalisées à l’institut Wiezmann tendent à démontrer que plus l’intensité de l’observation est grande, plus l’influence de l’observateur sur ce qui se produit est importante. Il y a plus encore : en 1957, le physicien et mathématicien Hugh Everett de l’Université américaine de Princeton a conçu pour sa part sur la base de ses travaux, une théorie des « mondes multiples » selon laquelle l’attention focalisée de notre conscience crée nos choix, en ceci que l’on peut littéralement « sauter » d’une réalité à l’autre en franchissant d’un bond  la passerelle quantique  tendue entre possibilités existant simultanément. Uneautre direction se prend alors. Ces deux points sur lesquels j’avais déjà souvent réfléchi me sont revenus à l’esprit, s’associant avec l’acte de lire : l’inter-prétation, d’un texte, comme d’une expérience, non seulement génère une inter influence, mais encore crée des possibilités multiples où peuvent s’inscrire des choix dans un désir en mouvement de vie et de création.

Je travaillais ces questions qui me travaillaient,  quand je suis tombée sur un livre, ou quand il m’est tombé dessus, celui de Dominique Brenet : « Je fantasme. Averroès et l’espace potentiel » Le titre m’a fait immédiatement l’effet d’un double clin d’œil, d’abord parce que j’y  ai pressenti une réhabilitation du fantasme à l’endroit duquel j’ai toujours trouvé injuste le point de vue le plus partagé. Le considérant comme néfaste, associé au faux et faisant obstacle au rationnel, on néglige qu’il puisse être un agent bénéfique à la pensée. L’aspect éventuellement mortifère du fantasme, Jean-Baptiste Brenet l’envisage aussi mais comme chacun en sait quelque chose, c’est à l’aspect dynamique, générateur d’énergie, qu’il s’attache davantage et c’est cette dynamique qui m’a happée dans la mesure où  le rôle du fantasme appliqué à l’expérience de la lecture venait en étayer à mes yeux le caractère herméneutique  Dans un second clin d’œil, « l’espace potentiel » venait rejoindre « l’infini potentiel », espace de l’incréé,  qui m’avait fait signe dans la mathématique associée à la physique quantique. Et il faisait aussi écho psychanalytique, mais autrement que dans la théorie lacanienne qui fait du fantasme traversé l’indice de la fin d’une cure, comme s’il ne pouvait y avoir pour chacun qu’une seule traversée et qu’un seul fantasme à l’achèvement duquel conduirait l’expérience.
Pour faire court, bien trop court, voici quelques éléments de ce que Jean-Baptiste Brenet extrait de l’œuvre d’Averroès s’appuyant sur des citations précises où des mots grecs comme des mots arabes viennent étayer la pensée.
Pensée ? Jean-Baptiste Brenet, montre que le « cogito » reste encore, pour Descartes, en lien avec des conceptions antérieures souples et complexes, mais que la polyvalence en a ensuite été malencontreusement refoulée dans les travaux consacrés à ce philosophe. Il trouve le mot «  cogitation » et le verbe « cogiter » plus adéquats que celui de « penser ». Le plus efficace en chacun est la cogitation montre-t-il. La cogitation appartient à notre intellect intime au moment où il s’efforce d’agripper quelque chose  de l’intellectuel séparé tel que je l’évoquais déjà dans le texte « Des qualités sans homme ». En effet, il y a selon Averroès un  intellect détaché, un intellect extrinsèque à l’homme, que les Arabes nommaient  intellect cosmique, (donc en lien avec la physique) et dont peut s’emparer l’intellect intrinsèque propre à chacun, intellect matériel selon Averroès, et que l’on peut envisager comme inscrit dans le corps de chacun. L’intellect extérieur, séparé, que j’avais rapproché du flux quantique avec ses « bancs de particules pouvant interférer entre eux »  ne reste pas étranger à l’homme, peut l’informer, à condition que l’homme, selon Musil que je « fantasmais » alors, s’accepte  et constitué et constituant, donc tout d’abord informe avant d’être informé. Il peut alors évoluer, pour citer Musil, de « l’homme sans qualités » vers « l’homme du possible »
On peut peut-être traduire cela ainsi : tout à coup, dans cette image en provenance d’un objet, dans cette lecture, il y aurait « quelque chose plutôt que rien ». Pour cela, il faut que tout d’abord il y ait « rien », c'est-à-dire de l’informe. Mais qu’est « ce quelque chose qu’il pourrait y avoir plutôt que rien » ? C’est une forme en puissance qui exige l’informe, pour s’implanter, informe qu’Averroès désigne par l’intellect  matériel,  et dont  la jonction avec l’intellect extrinsèque se ferait par la médiation du fantasme. Le génie de Jean-Baptiste Brenet est d’avoir montré comment Winnicott théorisant l’espace potentiel s’inscrit dans la filiation de cette pensée évoquant en particulier une femme qui a le sentiment de « rater tous les trains » et dont il apparaît peu à peu que jamais « sa vie ne fut vide, sans qualité » (Comment ne pas penser ici à Musil !) « Personne, écrit Winnicott cité par Jean- Baptiste Brenet n’avait compris qu’elle devait commencer par être informe ». L’informe, C’est ce qu’Averroès nomme « préparation pure », caractérisant « un être qui n’a pas d’être ». Donc, intellect matériel et espace potentiel, voire infini potentiel, définissent la même région  et c’est là que le fantasme intervient, liant l’intellect matériel et l’intellect séparé.   Selon Averroès, c’est par l’intermédiaire de la faculté imaginative, celle qui génère les phantasma que l’homme pourra prélever quelque chose de cet intellect séparé en y puisant ce qui constituera son élaboration subjective ultérieure et son évolution. C’est là qu’intervient la cogitation  qui, dans le fouillis du fantasme, se focalisera sur ce que l’arabe nomme ma’nâ  et le latin intentio, l’intention, c'est-à-dire le trait qui a donné à l’image fantasmée une valeur iconique ; disons que l’on aura été « touché » ce qui implique une rencontre « peau à peau » entre celui qui contemple et ce qu’il contemple ; ensuite, cogitant, il dégage peu à peu ce trait,  le reconnait comme un « vouloir dire ». C’est ce qui pour lui, dans l’image, représentant son « être signe », a fait sens et s’inscrit ensuite dans sa remémoration. Sans le fantasme l’intellect matériel ne concevrait rien. La cogitation, que l’on peut aussi penser en termes de  méditation, débroussaille ensuite le fantasme.
Donc plusieurs niveaux : l’informe (ou  intellect matériel  selon Averroès, espace potentiel selon Winnicott) ; en cette région se loge le fantasme,  image en provenance d’un objet sensible, qui a aimanté la perception par l’intermédiaire des sens ; la cogitation décortique le fantasme pour en extraire l’intention ; viendra ensuite une rétention mémorielle et, à partir de là, se constitueront nos élaborations, ce que Winnicott nomme « l’expérience culturelle »,  notre capacité conceptuelle, c'est-à-dire, peut-on penser, notre aptitude à accueillir ce qui est conçu ( conceptus latin donc tout d’abord embryonnaire, puis en gestation, puis naissant, prenant vie dans le corps). C’est si ce processus dysfonctionne que le fantasme, non cogité, demeuré forme brute, explosive ou pathologique, conduit à un gâchis. 
Ce processus concerne tout objet duquel nous avons reçu comme une impulsion, une aimantation, en quelque sorte, et dont nous formerons l’image fantasmée.

En ce qui concerne la lecture, tout commence par le choix du livre. Un titre, un nom d’auteur, peuvent nous, orienter fantasmatiquement comme ce qui m’a fait signe dans le titre de Jean Baptiste Brenet : Averroès…fantasme…Espace potentiel… Par contre quand notre cogitation ne parvient à détecter  aucune intention, aucune visée, le livre peut nous plaire mais ne nous implique pas vraiment. Nous en restons éloignés, ou bien il nous déçoit et, à la limite, nous l’abandonnons. Quoi qu’il en soit, nous restons à l’affût, aux aguets, et dès qu’une intention, une visée nous concerne, alors, elle nous travaille et nous  la travaillons tout du long, nous en extrayons  le sens caché et c’est bien pourquoi la lecture est une herméneutique si nous nous sentons attirés à plonger au- dessous de la surface.
On peut, bien sûr rester à la surface et sur ce point, Jean Baptiste Brenet rappelle Aristote dont Averroès s’est nourri pour aller au-delà. Pour Aristote, le fantasme peut  avoir un simple intérêt en tant que « chose valant pour soi  et dont, sans renvoi, on fait l’objet même de notre regard intérieur », et nous restons sensibles à la beauté et au charme de l’image. Nous nous en imprégnons simplement.  Mais, dans une attitude contemplative, on peut aussi vouloir approfondir l’impression et se demander à quoi d’autre  renvoie cet objet. Expérience exigeante si l’on pense par exemple aux multiples tableaux que Cézanne a réalisés de sa montagne Sainte Victoire. Averroès développe ce point dans « Compendium » du « De memoria et reminiscentia » : « Il y a cinq étapes  : la première est corporelle, d’une écorce épaisse, c’est la forme sensible en dehors de l’âme.  La deuxième étape est l’existence de cette chose  dans le sens commun : c’est la première des étapes spirituelles. La troisième est son existence dans la faculté imaginative (le fantasme ; c’est moi qui précise) et elle est plus spirituelle que la première. La quatrième étape estla faculté discriminatoire la cogitative. La cinquième est l’existence dans la faculté remémorative et elle est la plus spirituellecar elle reçoit la pulpe de ce que les trois facultés ont distingué et purifié de l’écorce. ». Donc, selon Jean Baptiste Brenet commentant cette métaphore, il y a, de la chose sensible à  l’intention, au ma’nâ particulier dégagé à l’intérieur du fantasme par la cogitation, un effeuillement progressif. « Des couches d’écorce ceignent [dans la chose sensible] ce que le texte appelle son lubb (medulla en latin), son « cœur », sa moelle, l’équivalent chez elle de la pulpe pour le fruit […]. Cogiter consiste à distinguer dans l’image d’une réalité sensible son ma’nâ, c'est-à-dire à discerner sous les strates inessentielles le noyau correspondant au fond du senti ». « Qu’est-ce qu’à dire ça veut ? », si l’on pense à Lacan  pour qui l’inconscient  est du non réalisé qui veut se réaliser. Cependant, l’inconscient lacanien, en tant que « structuré » (comme un langage), est à  distinguer de l’informe averroèsien.

Il me semble que la cogitation averroèsienne, telle que Jean Baptiste Brenet l’interprète,  peut se déployer, entre autres, dans l’acte de lire.  Comment y sommes-nous intéressés à atteindre dans le texte, par la cogitation, ce noyau qui, intrinsèque au fantasme, nous fait signe et monde ?  Comment partagerons- nous ce dé-voilement ? Comment et à qui nous prêterons-nous, dans une inter-prétation devenue « inter- prêt » par l’intermédiaire de notre conceptualisation, c’est à dire de ce par quoi nous aurons été conçus et qui, en même temps, se sera, en nous, conçu ? Et quel plaisir alors, né de cette lecture qui, ayant fait signe pour nous, nous aura fait corps et sens, nous aura fait monde partagé au même titre que  toute œuvre d’art, tout événement humain dont, au-delà de l’apparaître, nous aurons cherché, cogitant aveuglément, ce « trait » nucléaire que représente l’intention ? C’est ce « trait », intrinsèque au fantasme et recouvert par lui, qui peut nous inviter à faire danser des figures dans l’espace potentiel, les voir évoluer en formes inachevées, sans cesse reprises et poursuivies en  interruptions, silences, vides, en des riens, détours, retours, spirales, sans aucune conclusion qui viendrait les achever.
NC



Peu après avoir ainsi écrit, j’ai rencontré une  autre approche de la cogitation, qu’il nomme aussi « co-agitatio », dans l’œuvre de Pascal Quignard :

« La res cogitans est une substance sans objet comme l’était le premier monde. Comme la faim est vide, dont elle dérive par le rêve, cet élan est sans fin. Laisse le vent, l’haleine, l’air, la transparence, entrer et sortir à sa guise dans le vide. Ne ferme pas la porte ou la fenêtre si tu as pour dessein que le chat reste avec toi. Tu le rendras furieux. Laisse le vantail de la fenêtre perpétuellement entr’ouvert afin qu’il puisse le pousser du bout de sa patte et alors il restera au pied de ton lit, ou sur le bout de couverture de ton lit, et il posera doucement sa joue sur le bord de ses doigts fourrés et repliés et il s’endormira sans inquiétude auprès de l’âme qui pense et qui tremble. »
Pascal Quignard. « Mourir de penser »  

Et que le sommeil du chat apaise la « co-agitation » et  renvoie la pensée à sa nécessaire intermittence, à son alternance avec l’indispensable vide.