mardi 20 juin 2017

Allant devant



Avec lenteur, aimantée par les fleurs en épis d’étoiles, je me suis inclinée, profondément, vers la tubéreuse. Me penchant plus encore, j’ai frôlé de mes lèvres, un peu, à peine, tout doucement, la soie du pétale proche.
L’espace d’un instant, douceur de cet effleurement, j’ai senti affleurer en moi, afflux puissant, toute la vie du monde ; ce contact où se déclinaient caresse, transparente blancheur et parfum ténébreux ont  dilaté de jubilation ma poitrine et mon esprit.
Après, quand je me suis redressée, le charme, avec le vent traversant, s’est envolé ; mais il me restait, lointaine et cependant tapie au plus profond, l’évidence de ce souffle échangé, l’indice d’une existence irréfutable, dans la complexité du  mot dont la composition, en sa musique, fait signe d’un être là et aussi au- dehors.
Dans cet entre deux existentiel, j’ai su et sais encore que la pureté de tous les idéaux est aboyeuse, totalitaire et cupide, que l’exil abandonne, sur son passage, des chaussures de toutes les pointures et de toutes les formes ; je sens les branches du temps ployer sous la gravité des expériences de joie et/ou de souffrance ;  j’éprouve les encombrements de la vie quotidienne, le matraquage de l’information, la douleur du malheur humain, dans ses naufrages, l’indignation et les élans compassionnels vainement exprimés ou affichés ; et je connais le dessillement rude des désidérations mais, tout autant, les saveurs de l’aimance.
Et au plus intime, persévère à ne pas s’enliser, l’assurance advenue de cette rencontre subtilement charnelle avec la fleur : un jour ou l’autre, fugitivement, à un détour, cette certitude se refera expérience, inspirance .
La tubéreuse souffle mêlé m’ouvre l’ allant devant du chemin.
nc 

samedi 17 juin 2017

Annonce

Le numéro 31 de la revue Temps marranes http://www.temps-marranes.info/ est mis en ligne. 
En ce qui concerne le climat politique, on lira avec profit l'article subtilement nuancé et éclairant "L'embarras" qui- à distance de la désignation de l'ennemi, caricaturale tribunicienne, érigée en spectacle- invite à sortir d'une apathie intellectuelle poussant chacun à se résigner, voire à adhérer à cette désignation simpliste. Sont alors négligés les enjeux écologiques, économiques, symboliques aujourd'hui plus préoccupants que jamais. Y a-t-il ennemi plus terrifiant que la "pensée arrêtée"?
La psychanalyse, d'autre part, irrigue l'ensemble du numéro quand, dans "La psychanalyse était enclose dans la Tora" , quelque chose de sa forme, un déjà là en devenir dans la Tora est  éclairé, ou quand un rapprochement est tenté dans "La lecture. Vide et images de l'espace potentiel"entre la psychanalyse et la pensée du philosophe  Avérroes
nc  

lundi 5 juin 2017

Isatis






Elle revivait à voix haute les images qui avaient hanté sa nuit.
Elle se voyait jetant pèle –mêle des objets qui s’amoncelaient en un tas devenant progressivement plus volumineux  (c’était presque uniformément gris avec quelques taches blanches ; des vêtements sans doute, et des papiers peut-être).
Pour finir, elle lançait en vol plané une poupée d’un blanc irréel (sa blancheur était translucide et fascinante ; elle était nue et ses cheveux très noirs formaient avec la blancheur du corps un contraste qui retenait le regard ; le piégeait. Autre détail frappant : il lui manquait un bras. Silence. Cette poupée ?  Factice, passive ? Privée d’un membre, indice du féminin, un féminin qui en serait resté là, inactif ? Objet de quel désir ?)
Alors qu’elle se détournait des déchets dont le tas, maintenant, la dépassait presque, elle avait ressenti le froid glacial de la nuit. Elle allait s’éloigner quand elle avait aperçu, sur le flanc de l’amoncellement, comme une lueur bleue qui semblait onduler. Elle s’en était approchée et avait découvert une longue fourrure étroite. A une extrémité, une petite tête fine, au museau pointu, avec des yeux noirs très brillants, incrustés. (Un « renard » s’était-elle dit, ce que les femmes portaient autrefois en parure autour du cou  Elle n’avait rien jeté de tel. Que venait-il faire ici ?)
Elle s’en était emparée, en avait enveloppé ses épaules, avait ressenti en son corps une légèreté jamais éprouvée jusque là, une douce chaleur qui lui permettait de résister à la morsure du froid et lui avait fait lever les yeux vers les étoiles. (Un renard bleu …ça a un nom… Silence… Isatis ? Oui,  je me souviens, Isatis… Tis ?)
Isatis. (Je) tissai.
Elle avait ouvert la porte et s’en était allée.
La pièce qu’elle venait de quitter s’était emplie d’une odeur étrange.
Comment la dire ? D’abord verte puis plus profonde, plus solaire peut-être.
L’atmosphère aussi avait changé, était devenue comme plus vibrante, pulsatile…
Venait de s’y glisser, subrepticement, l’esprit d’un isatis, tissage d’un esprit.
nc

Image : œuvre de Maoual peintre graveur