lundi 5 juin 2017

Isatis






Elle revivait à voix haute les images qui avaient hanté sa nuit.
Elle se voyait jetant pèle –mêle des objets qui s’amoncelaient en un tas devenant progressivement plus volumineux  (c’était presque uniformément gris avec quelques taches blanches ; des vêtements sans doute, et des papiers peut-être).
Pour finir, elle lançait en vol plané une poupée d’un blanc irréel (sa blancheur était translucide et fascinante ; elle était nue et ses cheveux très noirs formaient avec la blancheur du corps un contraste qui retenait le regard ; le piégeait. Autre détail frappant : il lui manquait un bras. Silence. Cette poupée ?  Factice, passive ? Privée d’un membre, indice du féminin, un féminin qui en serait resté là, inactif ? Objet de quel désir ?)
Alors qu’elle se détournait des déchets dont le tas, maintenant, la dépassait presque, elle avait ressenti le froid glacial de la nuit. Elle allait s’éloigner quand elle avait aperçu, sur le flanc de l’amoncellement, comme une lueur bleue qui semblait onduler. Elle s’en était approchée et avait découvert une longue fourrure étroite. A une extrémité, une petite tête fine, au museau pointu, avec des yeux noirs très brillants, incrustés. (Un « renard » s’était-elle dit, ce que les femmes portaient autrefois en parure autour du cou  Elle n’avait rien jeté de tel. Que venait-il faire ici ?)
Elle s’en était emparée, en avait enveloppé ses épaules, avait ressenti en son corps une légèreté jamais éprouvée jusque là, une douce chaleur qui lui permettait de résister à la morsure du froid et lui avait fait lever les yeux vers les étoiles. (Un renard bleu …ça a un nom… Silence… Isatis ? Oui,  je me souviens, Isatis… Tis ?)
Isatis. (Je) tissai.
Elle avait ouvert la porte et s’en était allée.
La pièce qu’elle venait de quitter s’était emplie d’une odeur étrange.
Comment la dire ? D’abord verte puis plus profonde, plus solaire peut-être.
L’atmosphère aussi avait changé, était devenue comme plus vibrante, pulsatile…
Venait de s’y glisser, subrepticement, l’esprit d’un isatis, tissage d’un esprit.
nc

Image : œuvre de Maoual peintre graveur

6 commentaires:

Hue Lanlan a dit…

si beau renard ou peut-être plutôt renarde qui peuplent le monde de leurs présences et on les dote bien souvent de pouvoirs étranges, merci pour ce beau texte et ces si belles couleurs peinture

VincentSteven a dit…

ISATIS…, voilà qui nous SAISIT…

… quant à la poupée MANCHOT confrontée à la renarde polaire…

Bonne journée, Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Oui, Huê...La figure du renard/renarde est fascinante, image de familière étrangeté ou bien de ruse, créature de rêve...merci pour votre écho et belle journée à vous.

Noëlle Combet a dit…

Merci Vincent pour votre jeu si adéquat ici avec les lettres et les images; j'aime beaucoup la confrontation poupée manchot/renarde polaire figures fantasmatiques antagonistes. Un scénario à imaginer pour Tarek? Une bonne journée à vous aussi.

r.t a dit…

"Elle revivait à voix haute les images qui avaient hanté sa nuit"
cette phrase est un pur chant, aussi simple qu'il est plein, en chacun de ses mots. Elle introduit un texte qui n'est pas seulement un récit de rêve, envoûtant, qui nous jette aux yeux ses images, ses révélations, mais il a aussi une voix, présente dans son proche passé, qu'on sent juste sortie de l'intérieur de la pensée. Images revécues à voix haute. Comme cela s'entend.
Et j'imagine ce rêve comme un déploiement musical, une symphonie où toutes les saisons se sont engouffrées pour révéler l'intraduisible mystère de leur cruauté et de leur amour, jusqu'à cet avènement de l'étoile du matin. Et la découverte du compagnon inavouable, furtif, protégé dans l'éclat du nouveau jour.

"Elle revivait à voix haute les images qui avaient hanté sa nuit"
cette phrase touche de tout près aussi Anne Pierjean, dans "L'instant exact", qu'elle ouvre avec l'accueil des images, ses images essentielles, "les grandes images" dit-elle, qui vont tisser la "trame chaude", enveloppante, tout au fond de la nuit, jusqu'aux "paroles dont le matin accouchera". N'est-ce pas un heureux rapprochement.

Isatis est aussi le nom du bleu avec lequel on tisse, le pastel, avec lequel on peint. Voilà qui finit de combler le lecteur, merci Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

C'est un écho en vocalise que tu offres ici à ce récit, ton chant, ta voix que je peux entendre comme tu as entendu celle que j'évoquais (évoquer: appeler au-dehors), tout en cruauté et en amour, oui, jusqu'à découvrir l'étoile. Cela me touche que tu rappelles ici Anne Pierjean et "l'instant exact" que j'ai tant aimé partager...Et ce que m'apporte aussi de savoureux ta réponse, pour finir, c'est ce que j'ignorais de ce bleu isatis dont se composent le tissage et le pastel. Me voilà comblée à mon tour. Merci à toi et douce soirée.