mercredi 20 septembre 2017

E(n)tre trajets



Avant de rencontrer le mot « entre »  tel que François Jullien ne cesse de le pétrir dans son œuvre, que ce soit comme notion voire concept ou même principe -ce qu’il est devenu pour moi- je m’étais déjà intéressée depuis longtemps, tout d’abord indirectement, à ce qu’il représente.

Il me semble que son ombre a commencé à s’étendre sur moi lorsque j’ai découvert, il y a bien des années comment  Nabokov caractérisait la stratégie d’écriture de jane Austen. On ne peut plus misogyne, il affirmait que les femmes étaient inaptes à devenir écrivaines. L’honnêteté l’obligeait pourtant à faire une exception pour Jane Austen. Il nomme sa singulière virtuosité, la métaphorisant dans une image virile ( !), « la marche du cavalier » qui désigne un écart soudain et inattendu sur un côté de l’échiquier …Quoiqu’il en soit, il était là pour moi question d’une distance qui revint plus tard à ma rencontre avec le « ni quitter ni coller » du Tao, traduction de François Jullien nuancée ensuite par un ami connaisseur de la langue chinoise sous une forme un peu différente, l’un des termes mis ici en tension signifiant « être proche » et l’autre « quitter, se détacher ainsi que manquer ». Cette mise en vis à vis par un écart dans le Tao, a ensuite pris à mes yeux une complexité accrue dans le « Yi Jing »  le «  Livre des Mutations ». Un glissement subtil par l’intermédiaire d’un entre-deux m’y est apparu comme la condition de possibilité des « transformations silencieuses » telles que les évoque souvent François Jullien,  entraînant bifurcations et renversements à plus ou moins long terme.

D’autres images se conjuguaient en moi, de manière vague en cette période. Une amie m’intéressa au mot hébreu « emtsa » qui signifie « entre » et à la traduction qu’en donne André Neher  dans « Le puits de l’exil » : « la diagonale du milieu », ce qui me ramenait à l’échiquier et s’associait à la diagonale du fou ;  la folie m’est alors apparue apte à fissurer l’extrême rationnel, y faisant brèche nécessaire comme dans l’oxymore qui vient démentir le sacrosaint principe de non contradiction  dont se fonde la Raison en Occident.  Dans l’oxymore, figure poétique majeure à mes yeux, une sorte de conjonction disjonctive  produit un processus invisible  une sorte glissement qui ne peut se saisir et qui, dans une sorte de hors lieu, tient lieu d’espace fuyant, par exemple quand on parle d’une « joie triste ». De quelle alchimie tissée entre « joie » et «  triste » s’éprouve notre ressenti ? C’est sans doute ce qu’a voulu exprimer le poète Deguy s’écriant lors d’un débat consacré en 1982 à la poésie de Paul Celan : « la liaison rompt », sans pouvoir aller plus loin  hors d’une répétition jubilatoire de la formule et d’un  silence consécutif un peu sidéré.  Ce silence, produit par l’inattendu des mots est pour moi de  la même imperceptible tessiture que  ce « vide médian »-encore de l’ «entre »- tel que l’évoque et le vit François Cheng que j’aime méditer. 




C’est un ami, qui, il y a une quinzaine d’années, m’avait fait découvrir « La grande image n’a pas de forme » et son auteur, François Jullien, que j’ai lu beaucoup alors, puis délaissé, et que je retrouve maintenant avec bonheur dans ses derniers écrits, en particulier « La seconde vie » ; je me réjouis de lire bientôt : « Dé-coïncidence ; d’où viennent l’art et l’existence ». Retrouvant sa pensée de l’ « entre », qui ne cessait de tracer un sillon en moi, j’ai fait récemment une singulière expérience : le mot m’est devenu image. François Jullien oppose le domaine de l’Etre et celui de l’entre, montrant que l’absolu de l’un se dissout dans les écarts suggérés par  l’autre. C’est alors que j’ai vu le mot « entre » comme une forme iconographique : la lettre « n » enfonce un coin dans l’Etre. Elle y dessine une sorte de pont levant qui oscille entre conjonction et disjonction. Elle est le « crapaud » dans la perfection d’une pierre précieuse, « le défaut qu’il faut ».

Dans « La seconde vie », François Jullien éclaire, à l’aide de cet « entre » le lien qui nous  met en vis-à-vis d’un autre.  De ce que nous nous entretenons, selon lui, un débordement fait exister l’Autre en nous. C’est là que je m’en suis allée de mon côté : « Autre » me semblait reproduire de la totalité comme dans ce que le discours lacanien peut contenir de « phallogocentrisme » (j’emprunte le terme à Derrida). A mes yeux, de ce que nous nous entretenons, se produit un ailleurs lézardant la présence, l’ailleurs du non sens, le hors sens du nécessaire malentendu  pour que de l’entente ait lieu. Pas de sens obligatoire ; un autre sens crée une alternative, ressource dans l’ailleurs, dissémination de la lettre. Est-ce un dehors, un a-topos en quoi consiste le Réel au sens lacanien ? Un signe s’introduit e(n)tre  et, à bord d’impossible, peut outrepasser le corps et échancrer l’existence  à l’infini ?
nc


Photo : détail d’un empilement d’arbres à l’orée d’une forêt (Médoc)




mercredi 6 septembre 2017

Murmure mémoriel



Au bout des doigts, absence…Au bout des mots, silence…Le galet rond et lisse, longtemps retenu dans ma paume tiède, ici reposé, déposé au tout creux du sable.


 Très loin, la mer retirée


Plus tard, à bout de silence, traces reconnues, langage d’oiseaux, s’élevant en  battements d’ailes,  imperceptible musique, l’inouï de la présence, murmure mémoriel du flot revenu.



L’infini aura fait halte.

nc